Publie.net

  •  Roman carrefour, roman indémodable, à la transition du symbolisme vers le moderne, expérimentation essentielle à l´aube du XXe siècle, on n´en pas fini avec Les Faux-Monnayeurs. Récit proliférant, greffe de personnages, fiction par ellipse, mises en abîme, tout ce qu´on décrypte ici vaut pour l´expérience d´écrire aujourd´hui. Sous la direction d´Hélène Baty-Delalande (Paris VII/Cerilac), huit chercheurs en explorent la poétique et les signes, enfin la figure même d´André Gide parmi nous.

  • VIA

    Fred Griot

    Et si la vraie révolution numérique, ce n´était pas (d´abord) la mise à disposition sur nos nouveaux supports, le petit ordinateur portable ou le grand écran de l´ordinateur fixe, ou la tablette de lecture, ou le téléphone, ou la présence parmi les ressources de la bibliothèque, municipale ou universitaire, où vous avez vos habitudes, mais dans la possibilité de construire des « objets » (comme le livre, matériellement, est objet - et fameusement complexe, même le simple livre de poche) issus de dimensions pas forcément neuves, ou récentes, mais qui ne savaient pas se constituer ensemble ?
    Et si cette possibilité neuve dessinait autrement, de la même façon, l´idée même de ce qu´est un auteur, en assemblait autrement les composantes ? Dur vocabulaire, mais je m´explique :
    L´expérience du monde, du carnet de voyage, elle est pour nous tous. Mais l´édition traditionnelle était un filtre : elle permettait que viennent à nous ces fabuleux explorateurs des continents inconnus, ou des traversées décalées de notre présent.
    Mais le continent des carnets de chacun restait inaccessible, avec le numérique on peut non seulement le publier, avec dessins et photos, mais faire que, lorsque vous voyagez quelque part, l´accès vous en soit facilité.
    Idem, la lecture à voix haute (Dickens gagnait sa vie comme ça, Kafka en donnait mensuellement) est une composante organique de notre poésie et de notre prose : voir comment Flaubert, à la fin d´un livre, invitait ses amis pour une séance de huit heures à haute voix. Dans la condition contemporaine de notre travail, la ville, le risque des expériences, les lieux de lecture à haute voix ne sont plus un complément du livre, ou un outil de sa promotion.
    L´oeuvre orale d´un immense poète comme Christophe Tarkos est à la fois au niveau de son oeuvre écrite et séparée d´elle.
    Et puis la notion de temps : en construisant un site, l´auteur ne se contente pas, même étymologique que dans publicité, de se publier : la bascule essentielle, en ce moment, c´est comment le site, au lieu d´être l´accumulation du matériau complémentaire, en amont ou aval du livre, devient oeuvre lui-même.
    Et devient oeuvre parce qu´il permet que le coeur du travail soit son cheminement.
    Ainsi, parmi quelques autres dans un paysage web de plus en plus riche, le site parl de Fred Griot. Où on articule à chaque page écran le manuscrit ou le carnet, la voix lisant ou parlant comme les sons enregistrés du monde brut, comme s´accumulent des photographies et des vidéos. Comme la part publique du travail de ce qui reste encore sous l´appellation globale écrivain réside dans ces interventions avec danseur, guitariste ou plasticien et que c´est cela qu´on emmène sur les routes (Christophe Fiat a ce même chemin).
    Alors comment en rendre compte ? Vous avez accès sur cette page à VIA, de Fred Griot, version texte. Mais un texte qui est lui-même le retour sur langue de ce que déplace l´ensemble du travail, images et sons. La langue comme pâte, son inscription sonore. Le contact langue-corps et comment on en fait trace.
    Mais entrez dans ce que nous nommons encore et pourtant bibliothèque numérique, et le texte vous proposera ces autres dimensions, de voix, d´images...
    Ce qui s´indique ici de chemin, à vous de l´emprunter : le livre, disait déjà Walter Benjamin en 1927, n´est plus le « vecteur exclusif » de l´écriture.

    FB liens co-directeur avec Francois Bon des éditions www.publie.net _ membre de la rédaction de www.remue.net _ et tout le reste sur www.fgriot.net l´auteur fred griot (1970) mène une recherche littéraire depuis long _ écrit essentiellement poésie et prose courte, en un travail de « pâte-lang » _ travail d´une matière de lang, travail d´une terre, organique, basale, rustre, racine _ a voyagé souvent seul, au hasard, en train presque toujours _ métier de dehors _ explore depuis plusieurs années l´écriture via le web, avec ce qu´il permet de travail « à vue », associé au graphisme et au corps sonore de la lang _ tente le son et la scène, comme aspects plus physiques du texte, en solo ou en collaborations _ à propos de VIA Il

  • [...] L´écrivain classique est comme une plume dans la main géante d´un autre corps dont il ignore le visage et le nom, et dont jamais il n´entendra résonner le timbre de la voix. L´écrivain classique ne sait presque rien, mais pourtant il sait tout ce qu'il a à savoir, il ne se trompe pas, il est attiré par son but comme la limaille par l´aimant, il est tracté vers lui. Il n´y a pas d´autre pourquoi. L´écrivain n´a pas à se demander pourquoi le monde est là ; il constate que le monde est là, et que lui-même, également, est là pour l´observer. Il s´en félicite.
    Partout, on entend dire que les écrivains furent d´abord des amoureux de la lecture. On raconte que pour devenir un écrivain classique on va d´abord aimer les écrivains classiques, qu'on va les lire pendant toute son enfance et sa jeunesse, et que pour les imiter un jour on va écrire. C´est faux. Les choses ne se passent pas comme ça. Celui qui sait lire vraiment les écrivains classiques est lui-même un écrivain classique. Les meilleurs spécialistes des grands peintres du XIXe siècle furent les grands peintres du XXe siècle, et ainsi de suite de siècle en siècle entre les siècles. L´Art transperce la Société et créé la Civilisation d´une manière mystérieuse qui n´a rien à voir avec la compréhension directe des oeuvres par les personnes qui les rencontrent. Les lecteurs, les spectateurs, les auditeurs, sont infusés sans le comprendre et parfois sans le savoir. L´échange reste caché. Seuls les grands artistes en connaissent les ressorts. Si les critiques d´Art, les professeurs d´Université, les mécènes, sont si lents et si lourds, c´est parce qu'ils parlent des oeuvres à l´aide d´un support qui n´est pas l´Art ; ils essayent de faire entrer des paquebots dans des bouteilles, c´est impossible.

    M.P.

    Pas un de nous, auteurs, pour ne pas être sans cesse saisi du à quoi bon, et pourquoi l´effort extrême, la durée démultipliée, pour l´humble circulation du livre, dans une profusion marchande qui en général s´en préoccupe bien peu.
    Et pourtant, de quoi ou qui sommes-nous héritiers ? Y a-t-il une responsabilité à cette tâche ? Et le discours que nous-mêmes avons à tenir quant à notre travail, si nous souhaitons y tenir, n´est-il pas une nouvelle illusion ou une nouvelle fiction ?
    Avec l´humour à froid d´un discours impeccablement tenu, Marc Pautrel nous promène dans des miroirs à la Henry James : rien n´est conclu ni asséné, et surtout pas de moralité. Mais c´est le lecteur qui se retrouve quasi nu dans la question multipliée...

    FB

  • "Chantier Gauguin" est un triptyque, où deux études de fond sur Gauguin, l'une plutôt génétique et sur le rapport oeuvre et biographie, l'autre constituée de deux lectures d´images, encadrent un texte utilisant la fiction (au départ, un feuilleton radiophonique en 12 épisodes) pour approcher « Les derniers jours de Paul Gauguin ».

    Chaque auteur a dans son atelier ces chantiers au long cours, sur des artistes ou personnages dont les affinités électives avec notre propre travail ne peuvent éventuellement se révéler qu'à condition de porter sur eux l´écriture.
    Parce que la condition est peut-être que l'interrogation vaille d´abord pour celui qui écrit, et vaille au présent : que cela parte de ce qui relie la littérature au monde. Bertrand Leclair place au centre de sa démarche la relation de Gauguin lui-même à l´écriture : que nous enseigne, pour notre rapport à la langue, l´usage qu'en font ceux de l´image ? Question centrale au moins depuis Van Gogh, le suicidé de la société d´Antonin Artaud.

    Ici, trois strates simultanément développées d´un même chantier, qui ne se résout pas à la démarche critique, mais s´ancre sur l´atelier symétrique de celui qu'on convoque.

    FB Romancier, essayiste, Bertrand Leclair est également l´auteur d´une dizaine de pièces ou de feuilletons radiophoniques (créés sur France Culture ou France Inter).
    Longtemps critique littéraire pour des journaux aussi différents que InfoMatin, Les inrockuptibles (dont il a démissionné à l´automne 2000) ou La Quinzaine littéraire, collaborateur irrégulier de Remue.net, il travaille actuellement, grâce à une aide à la création de la Région Ile-de-France, à un ambitieux projet théâtral mêlant l´écriture dramatique et la langue des signes au sein de l´International Visual Theater, que dirige Emmanuelle Laborit, à Paris.

  • Koltès est mort en avril 1989. Plusieurs colloques et commémorations ont tenu à souligner comment, 20 ans plus tard, le bousculement qu´il inaugure est présent.
    Bousculement de la représentation, du rapport du texte littéraire au texte de théâtre, mais bousculement de contenus et de formes : toute une pièce dans un échange de regards, et la haute phrase des villes confiée à la nuit et à ceux qui la hantent.
    Nous sommes de plus en plus nombreux à suivre de près le travail d´Arnaud Maisetti, entre fiction et théorie, entre livre et web.
    Son site ArnaudMaisetti.net témoigne de ces pans différents de recherche, et comment ils se complètent. Koltès n´est pas là comme une visite accessoire : c´est le territoire ouvert où il a ancré son propre atelier, et le développement de son propre travail de prose (voir "Où que je sois encore... dans la collection Déplacements au Seuil, plus ici lecture par l´auteur, en décembre 2007).
    Seul, comme on ne peut pas le dire est la première monographie exclusivement consacrée à l´?

  • Comment aborder une oeuvre qui rassemble, en trois tomes Pléiade, presque soixante-dix ans de publications imbriquées, se refusant, entre la poésie, le fantastique, les expériences sur le rêve et la drogue, à tout enfermement de genre ? Que Michaux lui-même est une énigme, construisant sa vie avec la même précision qu´il écrit ou dessine ?
    Et oeuvre qui nous est si vitalement nécessaire, encore plus maintenant qu´on peut l´appréhender dans sa globalité, sa complexité, ses déchirements...
    Pascal Gibourg a ce chic, élégance près de son modèle, de nous emmener voisiner les zones les plus névralgiques. On n´aborde pas Michaux en théoricien, en poseur d´étiquettes, mais par des traversées obliques, toutes orientées pourtant par les lignes de force propres à l´oeuvre, qu´on découvre soudain nous entourant de partout, mais fièrement, proche et terrifique à la fois.
    Voyager le monde... Hindouisme, bouddhisme, tao... La langue des autres... Magicien et sorcier... Exorciser son nom... Non pas deux mais mille bras... Le corps en morceaux... Visages de la drogue... Le bonheur dans la chute... Jeux...., voilà les dix figures qui servent d´incise à Pascal Gibourg pour appréhender Michaux.
    Non pas Michaux disséqué, écartelé, vu depuis l´univers des lettres ou traité en tant que poète : mais Michaux là où surgit l´écriture, quand surgit de l´expérience, ou des apories de la vie, une figure qui appelle le langage.
    Alors presque un portrait puzzle, la façon de Michaux de se porter aux limites, et forcément la rencontre des noeuds essentiels de son écriture, de son parcours, presque une prise de repère, où les noms qui le croisent, d´Octavio Paz au début de l´essai à François Cheng tout à la fin sont aussi une rupture avec le poète statufié.
    Michaux a une importance considérable pour nous tous. Qu´il soit présent dans publie.net est nécessaire, et favorable - et merci à Pascal Gibourd de nous y conduire en voyage : on y regarde, vous verrez, les puits de très près.

    FB Sur Pascal Gibourg :
     bio & biblio, et notamment son Rêve d´épingles  son blog Paix dans les brisements  Il a aussi publié Nouvelles de l´autochtone en 2005 chez Filigranes.... A lire aussi, plus ancien, un texte de Pascal Gibourg sur Le neutre chez Blanchot.

  • Dominique Viart a écrit sur Claude Simon (La mémoire inquiète), a proposé un tableau critique d´ensemble du champ contemporain (avec Bruno Vercier : La littérature française au présent, 2006). Il a aussi fondé ou participé à de nombreuses revues, dont Ecritures contemporaines. Et récemment publié le Folio avec dossier critique des Vies minuscules de Pierre Michon.
    Mais il est aussi professeur, et a su faire de Lille 3, avec son équipe, un lieu étonnant de recherches et de débats théoriques, nous sommes pas mal d´écrivains à y avoir été plancher et pouvoir en témoigner. Quelques anciens textes sur remue.net.
    Enfin, il y a que c´est Dominique Viart : depuis des années, et tout simplement aussi par la confiance et l´amitié qui s´établissent si vite avec lui, sa capacité d´écoute, sa façon de renvoyer la balle, il est reçu par ses collègues "vingtièmistes" du monde entier. Nous en sommes les premiers bénéficiaires, dotés maintenant d´amitiés et de contacts tout autour du monde (n´est-ce pas, Michael Sheringham et les autres...). Pourra en témoigner cet enregistrement proposé par Patrick Rebollar.
    L´an dernier, au CIEREC de Saint-Etienne, c´était mon tour, après Echenoz et Michon, d´être l´invité du colloque préparé par lui-même et Jean-Bernard Vray (et comme j´aurais aimé que mes amis universitaires - alors même que j´ai dans mon ordinateur toutes leurs interventions, polémiques, digressions, fassent choix d´une publication électronique...).
    Dès lancé ce projet publie.net, la présence de Dominique Viart était pour moi symbolique et importante. Pas seulement produire des textes, mais déchiffrer dans quel champ ils s´installent, et comment ils le travaillent.
    Dominique répond par un texte d´écart, et je vois bien un petit sourire ironique en cliquant sur envoi... Sommes-nous, côté écriture, fiction, en possession de projet ? Il ne parle pas d´oeuvre, et pas non plus d´enjeu, ou perspective. Mais bien de construction qu´on oriente, avec intention et volonté.
    Dans ce texte, on retrouvera les tentatives de la Nouvelle fiction, se démarquant mais mimant le Nouveau Roman, qui hante le fond de cette étude : la notion d´avant-garde vaut-elle pour nous autres, ou bien les auteurs plus jeunes que nous souhaitons accueillir ici ?
    On retrouvera un flash-back sur une tentative qui nous hante tous, et à laquelle j´ai énormément pensé en lançant ce projet : les 2 numéros de la Revue de littérature générale d´Olivier Cadiot et Pierre Alferi chez POL.
    On y trouvera Michel Deguy, Jean-Marie Gleize forcément (et son utlisation du terme manifeste, on y parlera du lyrisme critique de Jean-Michel Maulpoix, bien trop discret ces temps-ci.
    On parlera enfin, ou aussi, de Pascal Quignard et de Pierre Michon : et si le "non-projet" était la condition même de l´avancée contemporaine ?
    Avec Projet, nous souhaitons compléter notre rubrique voix critiques par des ensembles ouvrant à débat et recherches...

    FB

  • Le point de départ d´un texte philosophique sur l´écriture de Guyotat pourrait être la question de l´illisibilité de cette oeuvre, avec tout ce que cela implique comme attention à porter notamment sur le « dehors » du texte. L´illisibilité des textes de Guyotat fait se porter l´attention en creux sur tout le dispositif d´écriture-lecture qui borde cette écriture : en effet, étant donné que les « trames narratives » sont sapées, tout autant que la « psychologie des personnages » et que la plupart des autres caractéristiques qui font d´un roman un texte analysable, il n´y a pas d´autre choix que de s´interroger sur la façon dont ces textes en sont venus à exister. S´interroger sur l´existence de ces textes revient en quelque sorte à s´interroger sur leur matérialité, leur « vie », leur corps, leur manière de « faire corps » avec le corps de leur auteur au moment de l´écriture puis la façon dont s´opère la rupture d´avec ce corps lors de l´édition, pour enfin en arriver à une attention portée à l´acte de leur lecture, à la passivité réceptive que celui-ci implique tout autant qu´un engagement « corporel » du lecteur dans cette matière verbale rendue illisible notamment par l´excès d´affects qui la travaille.
    L´hypothèse de travail de l´approche philosophique de l´illisibilité à l´oeuvre dans l´écriture de Guyotat qui sera tentée ici est que cette illisibilité entretiendrait des liens étroits avec diverses problématiques que l´on pourrait regrouper sous la question du toucher. En effet si un texte est délibérément fait pour que son « contenu » ne soit pas maîtrisable, si ce qu´il inscrit ne fait pas sens, ne fournit pas de signification clairement identifiable, clairement « visible », en somme, pourrait se poser la question de savoir à quoi ce texte « touche ».
    Prendre la question du toucher comme fil conducteur de cette approche de l´écriture de Pierre Guyotat devrait permettre de penser la langue du point de vue de ce qui en trace les limites : il s´agira de voir en quoi l´écriture de Guyotat « touche » aux limites de la langue, et en quoi ce « toucher » est un acte, une action. Approcher l´écriture de Guyotat en tant qu´action (action de toucher), en tant que performativité (performativité de l´illisible, donc), devrait alors permettre de dégager des enjeux éthiques qui seraient communs tant à cette pratique de l´écriture qu´à ce que l´on appelle le toucher.
    Dans un premier temps il s´agira donc, après avoir introduit à l´oeuvre de Pierre Guyotat, de s´intéresser à diverses problématiques liées à la question du toucher, puisque c´est cette question du toucher qui servira de fil conducteur tout au long de l´approche de cette oeuvre. Pour ce faire, une lecture des parties du Péri Psychès d´Aristote traitant de la question du toucher servira de point de départ pour s´intéresser à certaines problématiques ouvertes par Jean-Luc Nancy et par Jacques Derrida, toujours à propos de cette problématique du toucher.
    Dégager ces problématiques générales concernant le toucher permettra alors de s´interroger plus spécifiquement sur certains aspects de la pratique d´écriture de Pierre Guyotat, tels que son rapport à l´abjection et son rapport à soi. Il s´agira alors de relier ces deux problématiques par le biais d´une approche du rire souverain tel qu´il est thématisé par Bataille, puis de voir comment il est possible d´articuler ce rire avec une approche de la caresse telle que proposée par Levinas dans Totalité et Infini.
    Cette approche du rire souverain et de la caresse devraient permettre à la fois d´approfondir les enjeux du toucher à l´oeuvre dans l´écriture de Pierre Guyotat, et d´ouvrir la problématique vers ses enjeux plus spécifiquement éthiques.
    Antoine Boute Antoine Boute vit à Bruxelles, est bilingue et propose ses lectures performances dans les deux langues française et flamande. Il a publié : aux éditions Mix (Paris) :
    « Cavales » (2005), « Blanche » (2004) et « Terrasses » (2004) ; aux éditions de l´Ane qui butine (Lille-Mouscron) : « retirer la sonde » (2007) ; aux éditions du Quartanier (Montréal) : une co-écriture avec

  • La ville, en tant qu´elle aspire et provoque les nouvelles formes de récit, est forcément une ligne de force dans une tentative comme celle-ci. Et on essayera de l´honorer en permanence, qu´il s´agisse de la ligne de train Paris - St Quentin en Yvelines ou déjà de New York. Et c´est l´héritage du Baudelaire tel que scruté par Walter Benjamin, d´où la présence aussi du Peintre de la vie moderne.
    La ville, ce n´est pas une entité abstraite, ni exotique.
    Georges Perec, avec Espèces d´Espaces, a bouleversé notre approche : invariance d´échelle, la même complexité pour grand comme un timbre-poste, coin de rue, intérieur bistrot, et les échappées bord de ville, ou les aperçus horizon. Nous avons appris encore, depuis, qu´il ne s´agit pas d´une réalité indépendante du locuteur : c´est en inscrivant notre expérience de la ville, dans son rapport au temps, à l´espace, à l´ensemble des relations tissées avec les figures fugaces, anonymes (Baudelaire encore : Car j´ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais) qu´elle surgit du récit, alors qu´elle déborde de toute façon la somme de toutes ces expériences singulières, l´ensemble de ces trajets, l´agitation brownienne de toutes les relations qu´elle crée, à commencer par ces instants qui pour nous se font image. Que tout tient au mouvement, ces cinétiques, que tout tient aussi aux images : ce que nous avons à déconstruire du réel passe par comment, lorsque nous le dressons comme image, il se révèle à nous en dehors de ce que nous projetions sur lui.
    C´est une expérience de cet ordre que je présente ici :
    Confrontation simultanée, jouant de son temps réel, entre un qui fait des images (jeanpierre paringaux) et un qui tient récit (laurent herrou). Et la trace, fixée au jour le jour, nous lègue ces variations d´échelles, ces signes soudain isolés de la masse cinétique. Comment s´approprie-t-on une ville quand, lorsqu´il s´agit de New York, on en a déjà un visage tellement préconstruit que seule la marche, l´attente, la plus légère bascule peut rétablir l´expérience comme neuve ?
    Donc un journal, et si Michel Butor, l´auteur de Mobile, est présent dans le titre (où encore un peu de La Vie mode d´emploi), pas de hasard.
    FB laurent herrou auteur de deux romans [1], laurent herrou vit et travaille à nice il a publié des textes autobiographiques dans diverses revues littéraires et sur internet voir en particulier le blogl´emploi du temps avec le photographe jeanpierre paringaux il dispose également d´une page sur sur myspace qu´il met à jour régulièrement jeanpierre paringaux jeanpierre paringaux est né en 1951 avec un trait d´union dont il s´est débarrassé au début du 21ème siècle pour l´exposition en ligne du palais de tokyo, hype il se méfiait de l´informatique jusqu´à ce qu´un disque dur défectueux lui donne raison et détruise la totalité de sa base de données photographique : aujourd´hui il sauvegarde son travail et conjugue son emploi du temps en ligne avec l´écrivain laurent herrou il travaille en outre avec la chorégraphe emmanuelle pépin à l´élaboration de paysages sonores [2].

  • Le projet publie.net a vocation non pas seulement à accueillir les textes, mais à déplacer notre rapport à l´atelier, au chantier, à la notion même de frontière ou de contour d´oeuvre, dans le basculement que permet le numérique, et que nous commençons tout juste à explorer.
    Ainsi, seront au premier plan ici des auteurs dont la démarche, parce que d´emblée liée à la diversité des medias, images et voix, et à l´intervention même de l´auteur, expérimentant la performance, l´intervention avec plasticiens ou musiciens.
    Refonder, après la plui (à paraître finalement entre temps en édition traditionnelle chez dernier Télégramme), et le carnet de voyage Visions, plus un texte sur sa démarche, plateau en formes brèves, est le coeur vivant du travail de Fred Griot : voir notamment dans ses cartons son labo.
    Je souhaite donc qu´accueillir ici Refonder, travail de notes ouvert, en lien avec les expériences développées sur scène ou sur le Net, soit une invitation à d´autres auteurs pour aborder le chantier en mouvement des écritures.

    FB

  • Troisième réimpression ce début octobre 2008, à un mois de sa parution, pour les 1200 pages du Conte-Jour de Pynchon : et le traducteur n´y serait pour rien ? Lire Claro dans le tourbillon Pynchon. Et l´occasion d´approfondir avec ces trois incises, comment Claro parle lui-même de son travail....

  • L'oeuvre de Pascal Quignard, après presque 30 ans de recherche et d´explorations continuelles, avec les larges échappées de l´oeuvre narrative, peut sembler trop complexe, trop diverse pour être abordée globalement.
    Et son plus récent développement, la quête et les infinies variations du très riche projet Dernier Royaume, dont un livre de plus paraît ces jours-ci, n´est-il pas une sorte de somme qui la rassemble et la résume ?
    Mais pour chacun de nous, et la dette que nous avons à Pascal Quignard, n´est-il pas temps de faire le point, tenter non pas d´enfermer l´oeuvre dans une construction globale, mais l´appréhender dans ses mouvements de naissance, ses contraintes et nécessités, et ces quelques racines résistantes qui donnent à l´ensemble une si rare cohérence ?
    La force du travail de Benoît Vincent, c´est d´abord une relecture serrée, attentive, de l´ensemble des 40 Petits traités. Moi-même, et qu'est-ce qu'il compte, Pascal Quignard, dans mes lectures, je les avais lus de façon dispersée, au gré des rencontres, des accumulations. J´avais négligé aussi qu'après son Prix Goncourt Gallimard avait accepté de les rassembler en deux gros tomes Folio, en permettant la lecture unique, la construction d´un seul ouvrage, ce qui était de toute façon le projet initial...
    Alors, ces dernières semaines, au long de la préparation de cette étude de Benoît Vincent pour l´édition numérique, j´ai effectué moi aussi cette lecture globale, continue des Petits traités... Toutes les figures de l'oeuvre sont là, elles y sont en germe, comme ne figures parfaitement tracées, et l´art de Quignard, lorsqu'il part en roman ou reprend d´autres figures, est souvent de simplement greffer ce germe ou cette figure.
    Alors, toutes ces figures de l´effroi, du ventre et du sexe, de la notion de mythe, ou celle de maison, ou de l´eau, ou du froid, viennent peu à peu s´assembler, donnant comme une vision en relief de l'oeuvre, un large mouvement de gestation, parce que l´exigence, elle, est unique.
    Mais, dans les Petits traités, ce qui concerne le livre, la bibliothèque, la page, l´étude, et jusqu'à la lettre même (le e, le z), le fait même de parler ou d´écrire (dans le rapport à la voix, à la mort), la mémoire et le risque, sont l´arborescence principale.
    Même, ce qui ne regarde en rien Pascal Quignard, alors que nous abordons une phase essentielle de secousse globale de tous ces mots, dans la mutation Internet, l´urgence de lire ces Traités pour refonder ces mots dans leur propre origine, leur complexité.
    Le parcours de Benoît Vincent est exemplaire, en ce qu´il redouble dans son rapport à l'oeuvre en développement de Pascal Quignard le rapport que lui-même entretient à ces étranges textes qu'il nous fait revivre, plaçant en avant l´énigme de la langue.
    A lire en continu ce voyage de 300 pages dans l'oeuvre de Pascal Quignard, c´est à la fois mettre à jour et scruter la part essentielle d´invention qui gît dans la structure même, mais c´est la plus belle introduction à tous les chatoiements et bifurcations d´un travail continu, qui ne s´est jamais interdit les traversées les plus brutales, les plus surprenantes.
    Bien sûr, en double cliquant sur l´icône ci-dessus, nous vous proposons de visualiser un extrait de 50 pages. Mais lire ce texte en version intégrale sur notre feuilletoir, c´est avoir accès à la recherche plein texte qui peut faire de l´étude de Benoît Vincent un outil fabuleux pour tous les quignardiens : une recherche thématique pour n´importe quel concept vous permettra de remonter aux textes de Pascal Quignard qui les utilisent.
    En mettant en ligne cette étude, les remerciements iraient à la fois à Benoît Vincent et à Pascal Quignard lui-même.

    FB

  • Pas besoin de revenir sur le fait que l´oeuvre (principalement signée sous le nom) d´Antoine Volodine est une des plus centrales du paysage contemporain.
    Et d´abord pour le plaisir âpre de lecture qu´on y a : la langue qui y sonne, la violence et le rauque, la prise parfaite des narrations avec les énigmes et les angoisses de notre monde dur, ses fissures, dérives, fractures. Et cette transposition d´une fiction par strates multipliées, jouant de - et absorbant - le personnage même de l´auteur (voir Lutz Bassmann), proposant son propre système d´interprétation, mais lui aussi miroir fuyant et ajoutant plutôt des dimensions au mystère (le Post-Exotisme en 10 leçons).
    Elle attire les travaux, pourquoi : parce qu´elle fait résonner et met en mouvement notre propre relation de la fiction au monde, son rôle, son intervention. Et que l´auteur publiant sous le nom de Volodine s´en est, lui, parti plus loin.
    De précédentes approches : celle de Lionel Ruffel, et la présence de Volodine dans les différents sommaires de chaoid.
    Des travaux d´Anne Roche, la très singulière entrée de Patrick Rebollar : Le langage du rêve chez Antoine Volodine. Pierre Ouellet aussi, et d´autres probablement.
    L´originalité de l´approche de Pascal Gibourg, c´est d´interroger le travail de Volodine depuis sa mise en écriture, sa cristallisation dans le fantastique, à partir de quoi laisser résonner les implications politiques, les stratégies complices de personnage, ou ce rapport avec un projet énoncé pour être mieux détourné.
    Ce texte porte comme sous-titre : essai sur les fables de Volodine. Pascal Gibourg nous mène au lieu où Volodine raconte, construit un univers qui n´existe que par notre accord préalable de lecteur.
    Nous conduisant dans les arcanes les plus centrales du travail d´Antoine Volodine, ce texte a le double mérite de nous le faire apparaître dans sa perspective, son organisation, nous donner les premières pistes pour s´y aventure, comme, pour les déjà volodiniens, de présenter - comme Pascal Gibourg l´avait fait pour Facultés de Michaux - une réflexion sur l´art d´écrire, vue du point de vue de l´auteur. Là où Volodine interroge la littérature elle-même.

    FB Sur Pascal Gibourg :
     bio & biblio, et notamment son Rêve d´épingles  son blog Paix dans les brisements

  • L´ensemble peut paraître impressionnant : mais est-ce que ce n´est pas une des pistes de l´édition numérique, de permettre l´accès direct au contenu précis qu´on cherche, qu´il s´agisse de Nathalie Sarraute, Bernard Lamarche-Vadel, Claude Lucas ou Michel Houellebecq ?
    Mais Bertrand Leclair nous propose autre chose. Pendant onze ans, il exerce l´écriture critique et devient pour nous tous, auteurs, un repère essentiel : non pas rendre compte d´un livre, mais orienter, dégager les enjeux dans le contemporain, proposer des passerelles qui reformulent les concepts même de ce qu´on pratique : forme, voix, rapport de l´écriture à celui qui s´y engouffre.
    Alors cette construction en tant que telle est décisive :
    Partir de lignes de fractures majeures - Guyotat, Cixous - revenir en amont s´il le faut - Sarraute, Beckett - et de là s´engager vers des oeuvres au présent le plus direct, Xavier Bazot, Claude Lucas, Marie NDiaye...
    Autre question : celle de la trace, de l´expérience.
    S´impliquer dans la critique, c´est expérimenter en quoi et comment les textes agissent, et qui les reçoit. Bertrand Leclair publie dans Politis, Les Inrockuptibles, il a plusieurs années un rôle important dans la Quinzaine littéraire auprès de Maurice Nadeau.
    Mais il donne des conférences, participe à des hommages (ainsi, cete étude de fond juste dans la secousse de la mort de Bernard Lamarche-Vadel).
    En proposant une édition numérique de ces textes, nous reconduisons qu´ils soient ainsi partage et action : ils seront accessibles désormais, en lecture intégrale, dans quelques dizaines de bibliothèques, nos abonnées, et les pistes de recherche indexées dans leur catalogue. C´est l´intensité de cette expérience neuve qui nous est proposée, et merci à Bertrand Leclair de s´y associer.
    Le volume 2 à suivre : interventions journalistiques.

    FB Correction, préparation et révision : merci à Cécile Carret.

  • Un an de journal quotidien. Mais pas de n'importe quel journal : Alain François est artiste plasticien et photographe. Il a 41 ans. Il se donne un an pour une mise en cause complète, retour à l'université, à la lecture.

    D'autre part, Alain François est de cette génération des inventeurs du web: il a fondé entre autres Le Portillon, important carrefour de création et de critique.

    Son journal, nous seront quelques-uns à le suivre par autorisation spéciale. Il s'agit d'un site Internet "sans lien", site auquel rien nulle part n'indique ni ne renvoie, inaccessible si on n'en a pas l'adresse. Une bulle complexe, en expansion permanente, flottant quelque part dans la grande nuit des réseaux.
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    Pourtant, une seule page html, qui se développe, avec des embranchements, des emboîtements, des échanges de courriers, des vidéos et des sons, des récits et des photographies.

    Et ce n'est pas non plus une année banale : ce qu'on met en pratique, c'est les arts numériques, et leur théorie, via lecture de Derrida ou Debord, et la constitution du site, en abîme, est l'obet qu'on décrypte à mesure qu'on l'élabore. C'est l'autre dimension parfaitement originale de ce travail : l'ojet du récit, c'est le web lui-même.

    Un livre serait possible : c'est la densité du contenu, l'expérience dont il est fait part, qui compte. On pourrait en tourner les pages de façon linéaire, ouvrir les cahiers d'images, lire les notes de bas de page. Ce ne serait pas du tout la bulle initiale.

    C'est le pari qu'on fait Gwen Català et l'auteur : le livre numérique, c'est cette invention-là, d'une cavrene qu'on ouvre et qui se déploie, dans toutes les directions, toutes les écritures.

    On a voulu ce WEBOBJET dans l'état même où il s'est écrit, l'hiver 2006-2007, avec cette légère patine, et l'écart qui en permet la publication. Mais les noms qu'on y croise sont toujours des plus actifs...

    F.B

  • Le rire

    Henri Bergson

    Le rire est notre défense, notre arme, autant qu'il est le meilleur partage.

    Quelle chose complexe. Quand il nous surprend, quand il devient satire. Et certainement, pour la littérature et le théâtre, le fil le plus aigu. Le plus "raide", dirait Bergson.

    Il est de la race de ces penseurs qui sont d'abord écriture. Bergson et le mouvement, le mouvant, "l'imagination créatrice".

    Mais ici, sous les mots, viennent les grands rires âpres de Molière, La Bruyère, Labiche. Ce qu'il décortique fait de ce livre une immense leçon de littérature.

    Penser, oui: mais penser au front.

    FB

  • Aurait-on écrit tant de biographies, depuis un siècle, sans Marcel Schwob ? Oh oui, bien sûr. Les aurait-on écrites de la même façon ? Non, certainement.

    Voilà quelqu'un qui arrive avec un texte atypique, singulier à l'extrême, mais qui en fait un levier pour bouger imperceptiblement - et discrètement - toute la littérature. Allez commencer un livre avec la fistule de Louis XV ou le nez camard de Sophocle.

    Mais tout tient de là : il ne s'agit pas d'aller fouiller les poubelles des grands hommes, et ce n'est pas la vie qui explique l'oeuvre. Seulement, dans l'infinie singularité de ceux qui nous laissent cette part d'énigme ou de beauté qui nous est si précieuse, c'est dans l'arbitraire, voire le petit, qu'il faut aller chercher, pour trouver sur quoi peser en soi-même.

    Et c'est ce qu'accomplit Schwob, en nous refaisant, dans ce bref livre, toute une histoire de nos mythes. Ainsi Erostrate, qui fit brûler le célèbre temple d'Artémis parce qu'il n'avait pas d'autre moyen de devenir célèbre lui-même. Ou, Lucrèce, poète, qui suit ce "poète haineux" qui n'eut pas d'autre tort que de naître le même jour que Dante... Ou, bien plus tard, ce juge un peu lâche, qui ne sait pas se hisser à la hauteur de Jeanne d'Arc.

  • Raymond Roussel, dont les Surréalistes furent les premiers à honorer l'importance, ne cesse de voir sa place grandir dans le paysage moderne.

    Grande fortune, d'abord compositeur, mais aussi inventeur, voyageur, il n'y a que la littérature qui comptait pour lui, et on lui fit payer cher son dilettantisme. Il raconte dans "Comment j'ai écrit certains de mes livres" l'accueil fait à ses romans et, encore plus violemment, à ses pièces de théâtre.

    Mais, pour nous, l'essentiel c'est ce bousculement. La mise en avant de la méthode de composition, à un point que nul avant lui (et probablement juste l'Oulipo après lui - et il n'y aurait pas d'Oulipo sans Roussel) n'aura réussi à maîtriser.

    Pas besoin d'aller en Afrique pour écrire les "Nouvelles impressions d'Afrique", et la magie fantastique du "Locus Solus", ici il en donne les recettes.

    C'est ce qui fait l'étrangeté de ce voyage organisé par Roussel lui-même dans la genèse d'une des oeuvres les plus étranges de toute notre littérature. Son testament, publié juste après sa mort, en 1935, ce livre culte n'avait pas été réédité depuis 1963 - il était grand temps d'en proposer une édition numérique.

    FB

  • On pourrait commencer par la fin :
    Dans notre interrogation du monde, et de nous-mêmes au monde, le mystère c´est l´appel au langage. Et ce qu´il brasse de rêve, de fantasmagorie, et de ce vieux savoir du corps animal.
    Qu´il y a de la joie à être au monde, qu´il y a un plaisir à l´inventorier, le scruter, l´étudier : les flores et les faunes ont été de suite dans les premiers livres imprimés. Et on connaît tous Le livre des merveilles de Binet, un immense classique - comme tous ces écrits de mystères et de curiosités, de Plutarque à Montaigne via Ambroise Paré, et plus tard les Cabinets de curiosité du 19ème siècle, ou sa version moderne, le Cabinet d´amateur de Georges Perec.
    Jean-François Paillard rejoue ces cartes-là, mais il les utilise avec les outils d´aujourd´hui : les signes des villes, les enseignes au néon, les articles scandale des magazines, ou bien la science même faite illustration, brève de magazine, et la lourdeur partout de la publicité, de la consommation dirigée.
    C´est cela dont on se ressaisit du même geste par le langage et l´image. Et pour nous magnifique test pour les outils en préparation, lire une forme complexe, mais joyeuse, incluant liens, images, presque une littérature en relief, mais qui garde la friction au sens parce qu´on joue sur les menaces, les rêves, les dangers, les utopies : notre admiration du monde.
    Un détournement, oui : mais une poésie - aussi.
    Merci à Jean-François de nous proposer le thème !

    FB Et bien sûr tout Jean-François Paillard sur son Territoire 3.

  •  Baudelaire était certes le mieux placé pour nous convaincre des tactiques à succès pour le destin littéraire.  Mais ce texte célèbre lui permet quelques piques de vengeance, un état des lieux du métier de la littérature et ce qui l'entoure qui n'ont rien d'inactuel, et un beau portrait socio-critique de l'écrivain.  Et puis lisez donc ce passage avec citation de Delacroix:  "L'art est une chose si idéale et si fugitive, que les outils ne sont jamais assez propres, ni les moyens assez expéditifs. »  Il en est de même de la littérature ; - je ne suis donc pas partisan de la rature ; elle trouble le miroir de la pensée." Baudelaire nous leste notre sac d'une bonne poignée de pareils. Gracq parlait de littérature à l'estomac, c'est là qu'agit le médicament Baudelaire : salutaire.  FB

  •  On ne lit pas un texte parce qu'il serait "utile", ni même "important". On le lit pour ce qu'il nous apprend, et met en mouvement en nous-même.  Qui pour douter de notre attachement au livre, si nous lui devons le meilleur de nous-mêmes, de notre apprentissage de l'imaginaire, de ce qui transcende notre rapport au monde ?  Seulement voilà: le livre a une histoire. Les dangers, la complexité, ne sont pas d'aujourd'hui. Et ce qu'on veut nommer "chaîne du livre" pour en figer les acteurs n'a jamais eu de pérennité. Le métier d'éditeur ne se distinguait pas, autrefois, du métier de libraire. La littérature et le poids d'un auteur n'attendaient pas le système des "droits d'auteur".  Il n'y a aucune obligation militante à revenir à Diderot. Il ne nous donne pas de leçon pour aujourd'hui. On n'en sort pas avec plus de certitudes.  C'est un travail de question, de dépli. On sépare l'objet commercial de l'objet nécessaire. On interroge les temps, d'écriture, de circulation. On examine la question du littéraire par rapport à la question de l'industrie. On met en perspective le rôle régulateur de l'État, et les questions liées à la censure.  Ce qui est fascinant, dans le "plaisir" qu'on a chaque fois à lire Diderot, c'est que finit ici la fable comme quoi les gentils auteurs s'occuperaient de leurs histoires, et sourire aux tables des salons du livre à pots de fleur, et que de l'autre côté des gens sérieux, parce qu'ils s'occupent des flux économiques, seraient en charge des choses savantes.  Diderot s'embarque dans la partie savante, mais il le fait du point de vue l'auteur. Ce qui est fascinant, parfois jusqu'au vertige quand on considère la modernité et l'actualité de ses formulations, même dans la mutation accélérée que nous abordons, c'est la façon dont il ouvre et nous présente une complexité nécessaire.  Tout du long de ce texte géant, on aura ces brillances, ces inquiétudes, qui rejaillissent sur la légitimité de ce qu'on fait, et pourquoi on s'y attelle. La leçon de complexité de Diderot vaut bien sûr pour notre aventure numérique. Elle vaut pour une société secouée, qui se replie sur des savoirs marchands qui la barricadent encore plus.  Il y a longtemps que je voulais que ce texte, symboliquement, ait sa présence dans notre catalogue. Il l'articule. Oui, nous marchons à neuf. Dans ce paysage neuf, ce qui sauve, c'est combien ces questions-là, les plus décisives, sont anciennes.  Cette mise en lignée est dédiée à Alain Pierrot.  FB

  • Nous nous formons par la ville. Et nous échafaudons notre compréhension de la ville depuis les ruptures, depuis ce que nous n´en comprenons pas. C´est le travail mené intuitivement par Balzac puis Baudelaire dans l´accession de Paris au statut de ville moderne, c´est les grands élans de Dickens (dans le Magasin d´antiquités la traversée tout droit de la petite fille et du grand-père quittant Londres radialement, dans la Maison d´Âpre-Vent la géographie administrative de la justice se superposant au plan topographique de la ville, dans la Petite Doritt la façon dont la prison recompose une ville laboratoire dans la ville, etc...). Puis, sur ce fait arbitraire de la rupture littéraire, viennent les théoriques : le travail de fond de Walter Benjamin dans les Passages et son essai sur Baudelaire, et tous ces livres qu´on accumule, de Michel de Certeau à Rem Koolhas.
    La donnée nouvelle : là où nous pensons nos villes, le modèle inauguré par le surgissement des rocades et des tours, dans les années 70, la recomposition globale du territoire qui a suivi, échappent au modèle de la ville se reconstruisant sur elle-même, inauguré par Haussmann, n´explique plus ce que le développement urbain contemporain fait de nous, jusque dans nos perceptions, nos utopies, nos constructions imaginaires nécessaires pour s´approprier le présent. Il faut réinventer le connu dans nos vieilles rues, nos coutumes de vieux pays : l´écart de la ville neuve, de la langue devenue inconnue, en est le chemin quasi obligé.
    Oublier tout cela. Compte l´écriture. Que, face au nouveau, nous réagissions par des mots que nous ne pouvons rayer, parce que nés de cette confrontation neuve. Et, dans notre façon d´écrire-lire le réel, qu´on puisse le documenter à mesure par l´image, et qu´ici s´établit le campement d´écriture.
    New York incarne forcément de façon privilégiée cette rupture génératrice d´écriture - voir le mot-clé New York sur publie.net, avec mon propre Hoboken avec Jérôme Schlomoff, ou Michèle Dujardin, ou Laurent Herrou avec jeanpierre Paringaux, ou le Los Angeles de Frank Smith.
    Daniel Bourrion rapporte de New York des questions. L´impression que le choc langagier, la distorsion des images, ce n´est pas la posture fétiche et pourtant dominante de l´auteur questionnant le réel qu´il se soumet, c´est en quoi le réel neuf vient nous questionner nous, en retour. Travail en nous depuis le récif ville, ce qu´il contient d´utopies niées, de fantasmes amplifiés, d´expérience évidemment décalée du proche.
    Et si la ville est partout liée, dans notre pratique même, au fait qu´on utilise Internet pour la rejoindre, s´y repérer, s´y renseigner, comment cela n´ouvrirait pas à la littérature une piste neuve, si l´écriture surgit d´emblée pour la forme numérique ?

     

  •  Quiconque voyage sait comme l'écart est favorable. Ville neuve, langue décalée, la requête qu'on fait de soi-même s'aiguise, on se lit, on se cherche autrement.  Il ne s'agit pas ici d'un voyage au Liban. Il s'agit de rencontres. Pour ma part, c'était tout simplement dans les bureaux de mon éditeur, Albin-Michel. Georgia Makhlouf sollicite ces rencontres pour un magazine culturel libanais, L'Orient littéraire, et c'est cela qui change tout. Ce qu'on va dire s'imprimera là-bas, dans une réalité différente. Cela tient aussi à l'approche et aux questions : Georgia Makhlouf est elle-même écrivain - et l'approche qu'elle a choisie via son titre Les écouter écrire, fait que c'est comme de s'asseoir ensemble à la table de travail de chacun.  Dans le catalogue que nous construisons pour publie.net, cette collection Écrire doit représenter une sorte de noyau central : questionner le geste même, les livres lus, la façon de faire, et ce qu'on poursuit. Les 26 entretiens et 5 portraits (proposés ici par ordre alphabétique), rassemblés par Georgia Makhlouf, sont évidemment d'une grande diversité, on passe au théâtre (Wajdi Mouawad), on parle mer et voyages (très surprenante rencontre avec Erik Orsenna), on ne contourne pas le religieux (Sylvie Germain, Christian Bobin), ou la littérature populaire (Eric-Emmanuel Schmitt, François Bégaudeau) ni le fantastique aux prises avec le réel (Maris NDiaye, Régis Jauffret).  Mais il y a autre chose : un peu comme ces cartes de la terre vues d'Australie ou du Cercle Arctique, où nous ne savons plus reconnaître notre vieille planète. Auteurs français, italiens et espagnols ou grecs s'y croisent évidemment à égalité (dont Antonio Tabucchi, Vassilis Alexakis, Javier Marias), mais porte évidemment ouverte - comme nous ne savons le faire - à ceux qui sont déjà de l'orient : Raja Shehadeh, Amin Maalouf,Tahar Ben Jelloun), et ceux des îles, Glissant avec Chamoiseau, Lyonel Trouillot. C'est de cette recomposition d'image dont je suis reconnaissant à Georgia Makhlouf.  Que cette ouverture rencontre le web, s'y superpose, quel beau signe... Et c'est de littérature qu'il est question, là où politique, histoire et mémoire s'assemblent. Un Orient ?  FB

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