Presses universitaires de Strasbourg

  • Adam Smith, Jean-Sébastien Bach, Paracelse, Mikhaïl Glinka, Johann Goethe et Martinès de Pasqually sont tous convoqués par Odoïevski dans Les Nuits russes pour répondre à la question qui agitait les jeunes idéalistes dans les années 1820 : comment expliquer que le monde civilisé connaisse encore le malheur ? Dans cette encyclopédie alternative des savoirs, Odoïevski propose un vaste programme de refondation de la science, de la religion et de la politique qui trouve un écho dans la critique du matérialisme occidental aussi bien des théories slavophiles que de notre XXIe siècle. Testament des recherches intellectuelles de toute une génération, Les Nuits russes recourent à de multiples genres afin d'embrasser toutes les sphères de l'activité de l'esprit humain et d'inviter le lecteur à construire sa propre démarche philosophique à l'écart des sentiers battus. Ce commentaire est destiné à guider les lecteurs dans le labyrinthe de cette oeuvre-monde. Il éclaire les influences, met au jour les structures cachées en s'appuyant sur les derniers résultats de la recherche.

  • L'un des signes distinctifs du xxe siècle est l'émancipation du silence dans l'écriture, le désir de comprendre l'écriture hors de la domination du logos. Il y va d'une métamorphose du silence dans l'écriture du xxe siècle et d'une métamorphose de l'écriture du xxe siècle par la densité nouvelle du silence. L'enjeu est celui d'une critique de l'écriture par le silence en vue d'une façon neuve de penser l'écriture. Cette recherche engage une tentative de définition de l'écriture au xxe siècle en termes de tension entre le mot et le silence. Les questions soumises au travail collectif sont nombreuses : quelle est l'origine (onto logique, métaphysique, historique) de l'ascendant du silence dans l'écriture du xxe siècle ? Quelle est la nature et la fonction de ce silence ? Pourquoi le silence tend-il à être, au xxe siècle, une limite à laquelle l'écrire ne cesse de se heurter et de se mesurer ? En quoi la question du silence pose-t-elle celle de la légitimité de l'écriture au xxe siècle ? Comment le silence s'incarne-t-il dans la matière verbale ? Une architecture bâtie en fonction des genres littéraires a paru la plus apte à mettre en relief la remarquable polysémie du silence inentendue jusque-là : est tour à tour étudié l'échange de substance entre roman et silence, théâtre et silence, poésie et silence. L'élargissement de la réflexion à la musique et à la danse s'impose de lui-même tant le silence acquiert au xxe siècle une valeur et une fécondité musicales et chorégraphiques fondamentales. S'impose aussi l'élargissement de la recherche au cinéma qui est indissociable d'une exploration des possibles du silence.

  • Ce volume réunit neuf contributions qui, chacune à partir d'un corpus particulier, soulignent l'importance du contexte d'élaboration du manuscrit dans le travail de reconstitution du texte. En mettant en avant le texte et ses variantes, les auteurs plaident en faveur d'une démarche interdisciplinaire pour mener à bien l'édition critique d'un manuscrit. Fondées sur des exemples variés, tant par leur sujet (politique, sciences, poésie, philosophie, etc.) que par l'époque de leur composition (de l'Antiquité jusqu'au siècle des Lumières), les études reviennent sur les enjeux théoriques et méthodologiques de l'édition critique de manuscrits.

  • Les auteurs de ce recueil cherchent à mesurer l'apport et à interroger les principaux acquis de deux décennies de recherches sur l'expérience des femmes voyageuses et sur leurs différents témoignages littéraires, qu'ils relèvent de la production imprimée ou des écritures intimes. L'analyse porte d'abord sur les ambiguïtés du regard féminin, à la fois caractérisé par une forme d'empathie pour l'Autre, spécialement pour la femme autochtone ou indigène, et simultanément porteur de préjugés de type national ou de type colonial sur les pays visités et sur leur société. Se trouve questionnée ensuite la manière dont ces femmes accèdent, au sein de l'espace public, à une visibilité et à une dignité nouvelles, en tant que femmes auteurs et en tant que sujets, grâce à des formes renouvelées de l'écriture viatique (qu'elle soit simple passe-temps ou témoignage élaboré) et grâce aux épreuves et aux difficultés que suppose la pratique même des voyages. Les sujets choisis concernent la période contemporaine, depuis les Lumières et le romantisme jusqu'au milieu du xxe siècle, et traitent le voyage comme démarche d'émancipation (comtesse d'Agoult ou personnages féminins des romans de George Sand) et comme démarche de connaissance (regard des Anglaises sur l'Algérie coloniale, reportages aux États-Unis de journalistes ou d'enseignantes), avec ses succès et aussi ses faux-semblants.

  • Dans la lignée des poètes romantiques dont il se veut l'héritier, Robert Browning développe une poétique originale de l'oralité dans l'écrit en faisant parler des hommes et des femmes, jeunes ou vieux, réels ou fictifs, d'époques et de conditions sociales très diverses. Cette poétique de la voix s'élabore dès les premiers poèmes et les pièces de théâtre, dans lesquels Browning expérimente constamment de nouveaux modes d'expression qui assemblent des éléments lyriques et dramatiques. La forme du monologue dramatique, qui apparaît dans les recueils phares des Dramatic Lyrics (1842), Dramatic Romances and Lyrics (1845), Men and Women (1855) et Dramatis Personae (1864), lui permet de déployer la gamme de ses possibilités. Browning met en place un assemblage subtil d'où émerge un matériau phonique dense et humain, dans lequel différentes variables se combinent pour créer un rythme et une identité vocale propres à chaque locuteur. La polyphonie culmine dans l'écriture fuguée qui caractérise The Ring and the Book (1868-1869). Cette enquête policière, dont le lecteur est le détective, est une oeuvre majeure et foisonnante dont la structure polyphonique retentit d'accents aussi bien carnavalesques que philosophiques - et par-dessus tout ironiques - exposant ainsi ce qui constitue pour Browning les mille couleurs du kaléidoscope humain.

  • L'implication d'une problématique paternelle dans le processus de la création semble une vérité généralement établie et admise, et l'oeuvre d'Aragon permet d'en explorer une voie à plus d'un titre singulière. L'information du texte aragonien par les données de la biographie, par la figure du père se fait à différents niveaux qui ne se découvrent pas - dans tous les sens du terme - de la même manière.Les aspects les plus aisément repérables - par exemple le pilotis que peut fournir Louis Andrieux pour les personnages de père ou pour la constitution d'un discours sur la paternité - ne seront ici qu'évoqués, et l'on insistera davantage sur quelques-uns des chemins souterrains, sinueux et dissimulés par lesquels la question du père travaille le texte aragonien.

  • C'est en 1988 que je fis la connaissance de John Bennett, à Glasgow. Le fonds des manuscrits une fois constitué après le legs au CNRS et la mort d'Aragon, il s'agissait de créer les meilleures conditions de son exploitation scientifique. Après la mise en place de l'équipe française des chercheurs, deux priorités avaient été retenues, l'établissement d'une antenne russe pour des raisons évidentes, familiales notamment - il permit, non sans mal, la publication de la correspondance Elsa - Lili - et l'établissement d'une antenne britannique.

  • Lorsqu'en 1907, Octave Mirbeau fait paraître La 628-E8, récit d'un voyage en automobile à travers l'Europe, il suscite aussitôt le scandale : un chapitre consacré à la mort de Balzac - qui sera retiré -, un éloge des Allemands, au moment où le patriotisme est devenu nationalisme, une célébration, futuriste, de la vitesse et de sa violence. S'achevant à Strasbourg, ce récit de voyage a réuni, cent ans après, à l'Université Marc-Bloch de Strasbourg, une trentaine de chercheurs, pour les uns spécialistes de Mirbeau, pour les autres, comparatistes ou historiens d'art. L'oeuvre européenne de Mirbeau a ainsi trouvé sa place, à la frontière des pays et des genres.

  • Les manières dont le politique informe l'oeuvre, lui donne sa structure, lui confère sa densité, sont analysées ici en une suite d'études qui montrent aussi comme l'homme de pouvoir qu'est l'auteur sait jouer et faire jouer la littérature à son service : parler de politique, n'est-ce pas bien souvent parler du pouvoir que l'écrivain exerce sur son lecteur, de l'autorité de son verbe ou des fictions qu'il élabore ? Les actes du séminaire réunis ici donnent à voir la variété des formes du politique - l'éloquence, le genre du roman politique, les discours philosophiques et théoriques - ainsi que les postures des écrivains à une époque où se pose nécessairement la question de leur engagement.

  • Les Lettres d'un voyageur russe (1791-1801) fut le premier récit de voyage littéraire jamais publié en Russie et l'oeuvre principale de Nikolaï Karamzine (1766-1826), figure phare du sentimentalisme et premier grand historien de son pays. Dans l'épisode strasbourgeois de ce texte, le narrateur-voyageur de Karamzine est confronté d'une part à l'altérité française (et à son étrange variante alsacienne), et d'autre part à ces landmarks culturels que sont la cathédrale et le mausolée du maréchal de Saxe. Cette confrontation amène l'écrivain à définir sa position, en tant que Russe, vis-à-vis de la France et, en tant qu'artiste, vis-à-vis des paradigmes esthétiques de l'art gothique et de l'art baroque. Mais l'expérience strasbourgeoise est également et surtout politique. C'est en Alsace, en août 1789, que Karamzine découvre la violence révolutionnaire. Cela le frappe durablement et jouera un rôle décisif dans l'évolution qui fait de lui le premier penseur conservateur russe. Fondé largement sur des documents inédits, cet ouvrage présente l'épisode strasbourgeois des Lettres d'un voyageur russe dans le contexte plus large des voyages russes en Alsace au xviiie siècle.

  • Du nouveau sur Aragon ? un nécessaire défi ! Y a-t-il à dire encore sur Aragon, après 2012, qui a vu commémorer le trentenaire de lu mort de l'auteur par de multiples publications, ouvrages et articles, sur papier et en ligne, expositions et spectacles ? Ce volume, consacré à « Aragon, trente ans après », fait le pari que oui. Car, au-delà de quelques utiles articles de synthèse prolongeant l'année commémorative, il explore pour l'essentiel des aspects méconnus ou peu traités de l'oeuvre aragonienne comme de l'homme : sa réception, à l'international (Japon et Congo), et dans le champ scolaire (école, collège, lycée) voire universitaire (pour te cas de l'enseignement du français langue étrangère), lu façon dont l'auteur investit dans son écriture ses activités de traducteur, de journaliste ou d'éditeur, de nouvelles pistes intertextuelles (Maurice Barrés, Arthur Rimbaud, le peintre André Musson), mais aussi une facette inattendue de l'enfant qu'il fut, grâce à une correspondance et un témoignage inédits. Alors pour paraphraser Aragon lui-même, il est urgent de « commencer par [nous] lire »...

  • Je voudrais placer en exergue de cet avant-propos deux citations extraites de Un soir, Aragon..., livre de Pierre Lartigue consacré à la fameuse soirée du théâtre Récamier le 14 décembre 1965 au cours de laquelle Aragon a présenté six jeunes poètes (Maurice Regnaut, Jacques Garelli, Jacques Roubaud, Pierre Lartigue, André Libérati et Bernard Vargaftig) : l'une d'Aragon, désignant ces jeunes poètes comme « mes merveilleux inconnus », indiquant par là qu'il misait, qu'il pariait sur eux, et l'autre de Pierre Lartigue : « l'héritage n'est pas un Fort-Chabrol.
    Plutôt une clef ».

  • Peu d'écrivains du vingtième siècle se sont impliqués autant qu'Aragon dans le champ politique. Il exerça des responsabilités directes non seulement au Parti Communiste Français, dont il fut membre titulaire du Comité central à partir de 1954, mais déjà au sein du groupe surréaliste dès 1925, puis dans le cadre de nombreux mouvements et initiatives antifascistes pendant les années trente, dans l'organisation de la Résistance, ou plus tard au Mouvement de la Paix. Il intervint de multiples façons dans la politique culturelle, par exemple en tant que secrétaire des Maisons de la culture, membre dirigeant du CNE, mais aussi par ses interventions dans Les Lettres françaises, dont il fut directeur de 1953 à 1972. Journaliste militant à l'Humanité, La Littérature internationale, Commune ou Ce Soir, Aragon devint à la fois un repère et une cible dans le combat politique. Cette intense activité méritait d'être étudiée et précisée. Connue dans ses grandes lignes, elle manquait encore d'une datation serrée, de faits bien établis, d'analyses rigoureuses et aussi impartiales que possible. Vingt ans après la mort de l'écrivain, cet Aragon politique, qui suscita tant de passions, devait pouvoir être étudié avec une relative sérénité, dans le souci non de parvenir à des conclusions indiscutables, mais de compléter le recueil des informations, d'approfondir les analyses, de dépassionner les débats. Susciter de nouvelles recherches, ouvrir des pistes, esquisser un premier bilan, tels étaient les objectifs du colloque.

  • Cet ouvrage propose de redécouvrir l'oeuvre historique des frères Goncourt, qu'elle touche à la féminité, au théâtre, à la peinture : objets, méthodes et style, chez eux, se voulaient différents des normes de l'écriture et du goût de leur époque. Mais au programme de ce volume figure aussi la présence silencieuse, mais d'autant plus entêtante, de l'histoire, à l'horizon plutôt qu'à l'arrière-plan de leurs romans. Par les généalogies et les récits des origines qui donnent corps à leurs personnages, le xviiie siècle des Goncourt romanciers dialogue avec celui des Goncourt esthètes et collectionneurs. Entre un présent dédaigné mais archivé dans le Journal ou bien mis en fiction, et un passé prérévolutionnaire rêvé et réinventé, les Goncourt s'affrontent pleinement à la question de l'historicité et du temps.

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