Presses universitaires de Rennes

  • Le parcours de Charlotte Delbo (1913-1985), femme de lettres et assistante de Jouvet, est exceptionnel. Résistante, déportée à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück, elle survit. Ainsi que l'écrit Joël Huthwohl dans la préface de cet ouvrage, « il y a soixante-dix ans s'ébranlait le convoi du 24 janvier. Il y a quarante-huit ans paraissait Aucun de nous ne reviendra. Il y a vingt-huit ans elle mourait. Insensiblement sa vie s'éloigne comme disparaissent ceux qui disaient : "pendant la guerre, je...", "à Auschwitz, nous...". [...] Nous passons avec une certaine appréhension le seuil fragile après lequel nous continuerons sans les témoins. » Il s'agit donc d'assurer la transmission de son oeuvre, mission que s'était donnée Claudine Riera-Collet (aujourd'hui décédée) fondatrice de l'association Les Amis de Charlotte Delbo et à l'initiative du colloque international de mars 2013 à la BnF et à la Comédie-Française. On limite souvent son oeuvre aux textes sur la déportation, or elle traite aussi des événements de son époque. Son entrée officielle dans la littérature se fait avec Les Belles Lettres (1961) recueil de textes contre la guerre d'Algérie. Suit, le premier tome de la trilogie d'Auschwitz et après : Aucun de nous ne reviendra (1965), écrit à son retour en 1945. Avec Le Convoi du 24 janvier (1965), la trilogie fait saisir l'horreur de la barbarie mais aussi la solidarité des déportées qui se soutiennent dans la détermination d'un acte à accomplir : rentrer pour porter ce qu'elles ont vécu à la connaissance du monde. À l'avant-garde des recherches esthétiques de l'après-guerre, sa recherche formelle, marquée par sa rencontre avec Jouvet, la conduit vers une écriture à dire et à entendre. Elle choisit progressivement le théâtre et la poésie pour rendre compte de l'irreprésentable d'Auschwitz : Qui rapportera ces paroles ? (1966), Et toi, comment as-tu fait ? (1971). Ces textes, avec Ceux qui avaient choisi, Les Hommes, Kalavrita des mille Antigone, La Mémoire et les jours, portent la trace de la séparation brutale de nombreux couples sous les régimes totalitaires. Cet ouvrage, fruit du colloque et de l'année de commémoration de sa naissance, aborde plusieurs thèmes qui le structurent en trois parties (« L'engagement », « Écriture et témoignage », « Le théâtre : écrire pour la scène ») dans lesquelles poésie, littérature, théâtre se questionnent et s'enrichissent permettant de saisir dans sa pluralité l'impact actuel de l'oeuvre qui ne peut se réduire à une approche disciplinaire stricte et qui, au-delà du témoignage, fait surgir une vérité encore difficilement écoutable.

  • Dans les « sombres temps » du XXe siècle, le poids de l'Histoire s'est accru des horreurs de masse, jusqu'à affecter l'image même de l'homme : aussi certains appellent-ils le théâtre à éveiller de nouveau, selon la formule d'Aristote, « le sens de l'humain ». L'objet réel peut-il prétendre à ce rôle ? Introduit dans le champ de l'art en 1912, puis, sous son aspect de reste ou de ruine, immédiatement après la Première Guerre mondiale (Schwitters) ou la Seconde (Kantor), il est certain que l'objet pauvre entretient un rapport avec la disparition - des idées, des êtres, des choses. L'observation du théâtre qui, à la marge, se développe depuis une trentaine d'années sous l'égide de l'objet récupéré, permet de cerner comment, malgré son insignifiance, il se présente sur les scènes marionnettiques, des arts de la rue ou d'un certain théâtre « régulier », comme un objecteur : au jeu théâtral, à la représentation, mais aussi à l'obsolescence et l'oubli consécutif que prétendent compenser musées et commémorations. Ce témoin inerte, dont la présence modifie pourtant substantiellement les usages scéniques, donne aujourd'hui naissance à des esthétiques diverses, parfois canularesques, où la mémoire tient du refuge contre les soubresauts de l'Histoire, et de la résistance à l'engloutissement des anonymes. Poétiquement, il exige de l'acteur qu'il ne soit plus seul en scène et dialogue avec celui que Kantor tenait pour un partenaire à part entière. C'est, in fine, du metteur en scène disparu en 1990 que ce travail voudrait inventorier l'héritage, tant sont nombreux ceux qui, du Théâtre du Radeau à la compagnie Deschamps-Makeïeff en passant par les 26 000 couverts, reconnaissent en lui un des inspirateurs de leur propre démarche.

  • L'art est-il soluble dans la technologie ? demande avec humour l'un des collaborateurs de ce volume. La réponse est évidente, comme le prouvent tous les textes rassemblés ici. Ils mettent en lumière que cette navigation dans les eaux technologiques, loin de nous éloigner des questions esthétiques, nous ramène toujours à l'essentiel : au corps scénique, au dialogue du performeur avec l'espace et le temps, au processus d'absorption du spectateur. En effet la technologie, au coeur de ce recueil, se décline sous des formes variées. Surface de réception ou d'accueil, machine désirante, source de leurre et d'illusion, environnement immersif, pôle réactif à la présence d'un spectateur, elle est ce qui met en branle la performativité des processus offerts au public. Véhicule puissant de présence et d'effets de présence, elle suscite des effets perceptifs, sensitifs, cognitifs, forçant le spectateur non seulement à expérimenter de nouvelles sensations et perceptions, et à sortir ainsi de ses chemins habituels, mais à être confronté à de nouvelles formes de narrativité en lien étroit avec l'espace et le temps de l'action. À ces développements s'ajoute une section entièrement consacrée à l'oeuvre impressionnante de Janet Cardiff dont les environnements immersifs tiennent à la fois de l'installation et du spectacle et qui nous a paru être emblématique de ces environnements technologisés en expansion qui permettent d'entrer dans l'intimité des corps.

  • Si le drame subsiste au xxe siècle, il s'en trouve profondément transformé car l'inflation du monologue rend peut-être toute parole solitaire et désolée, mais il manifeste surtout sa propension à rendre compte de la pluralité des voix du monde. Le monologue se présente de plus en plus comme un lieu de résistance, se fait le laboratoire d'écritures et de pratiques scéniques sans cesse renouvelées. Ce mouvement exploratoire travaille ce qui constitue le drame dans son rapport au monologue, à la fois comme un constituant dramatique - « contre » le drame : dans une immédiate proximité - mais aussi comme une force, et une forme, d'opposition offensive, faisant s'ébranler cette assise en réinvestissant ce qui fait l'action : l'acteur et sa parole - « contre » le drame : dans une opposition frontale. Si certains critères de dramaticité ne sont plus pertinents (vraisemblance, cohérence de l'action), certains constituants s'en trouvent réactivés (l'adresse, le rapport à la parole, le corps de l'acteur), qui revendiquent une proximité retrouvée. Il se pourrait qu'aujourd'hui encore le terme de drame soit efficient en s'inscrivant au coeur d'une forme - le monologue - qui explore la parole quand elle se fait action, et ce, quel que soit le caractère hétérogène des écritures textuelles et scéniques qu'elle emprunte, à l'aune du théâtre dit postdramatique.

  • Tout au long du XXe siècle, et notamment depuis les deux guerres mondiales, la question du traumatisme est devenue objet de réflexion et de discours, objet d'art pourrait-on ajouter, ou du moins source de création. Les artistes contemporains, tous champs confondus, la mettent au centre de leurs recherches et de leurs oeuvres, inlassablement. Leur acte est une tentative de transformer un réel insupportable en expérience à partager ou à transmettre. Les écritures contemporaines du traumatisme s'inscrivent dans une quête difficile, questionnant l'idée d'une « évolution » continue, d'un progrès de l'espèce humaine, car la barbarie régulièrement fait retour provoquant un effet de choc inassimilable. De ce traumatisme prenant des formes différentes mais pouvant se lire comme des répétitions de l'histoire, qu'est-ce qui peut se transmettre ? L'acte artistique, l'écriture théâtrale ont-ils un pouvoir, et lequel ? L'ouvrage montre la diversité des réponses et des approches. La première partie « De l'écriture théâtrale du traumatisme à une esthétique de la résistance » est consacrée à Charlotte Delbo, qui a choisi de faire oeuvre littéraire en réponse à la barbarie. La deuxième, « La barbarie : avenir de l'humanité ? Une esthétique du cri ou du silence ? », étudie la problématique de l'écriture théâtrale du traumatisme à partir du répertoire international, de manière transhistorique et transdisciplinaire, en privilégiant les expériences et écritures de femmes. Pour aborder ces questions, le projet de cet ouvrage a été de solliciter, non seulement des chercheurs en études théâtrales, langue ou ethnologie mais aussi des chercheurs orientés par la psychanalyse dont on connaît la relation étroite avec le théâtre.

  • L'Angevin Victor Pavie (1808-1886) est un écrivain romantique mineur ayant appartenu au cercle des premiers disciples de Victor Hugo. Issu d'une famille d'imprimeurs, il vécut passionnément l'aventure du romantisme et défendit dans les colonnes du journal paternel les combats des auteurs parisiens. Il créa une revue, La Gerbe, dirigea Les Affiches d'Angers et fut le premier éditeur de Gaspard de la Nuit d'Aloysius Bertrand, dont Baudelaire reconnut l'avant-gardisme. Auteur de poésies, d'études historiques et artistiques, Pavie rédigea également plusieurs récits de voyage.De Londres où il rencontra Walter Scott, de Weimar où il partagea l'intimité de Goethe avec David d'Angers, des provinces de l'Ouest riches en légendes, d'Italie où il suivit les ombres de Lamartine, Stendhal et Chateaubriand, nous parviennent ses précieux témoignages, reconnaissables au style volubile et imagé de l'auteur, comme autant d'aventures vécues et de réflexions sur son temps.

  • Les cloches et horloges, par l'émission de signaux sonores à valeur d'appel ou de rappels, engagent un rapport de l'homme au monde dans sa tentative de maîtrise et de mesure du temps. Or le changement d'instrument va de pair avec un changement de représentation temporelle, déjà souligné par les historiens. Les textes médiévaux, et particulièrement littéraires, en témoignent à leur manière, en s'appropriant ces objets dans une visée esthétique et symbolique, tout en témoignant d'un imaginaire de la matière, notamment du métallique : fruits de l'ingéniosité et d'un savoir technique, cloches et horloges y sont des objets du quotidien. Mais l'horloge mécanique, apparue au 14e siècle, est perçue comme une merveille technique, très tôt annexée en littérature. Quant à la cloche, elle se voit souvent attribuer des pouvoirs magiques de protection, comme incarnation d'une voix divine. En cela, l'une et l'autre offrent des merveilles potentielles, des outils de scansion des textes, des attributs ou emblèmes caractérisant des personnages, ou encore des supports d'action. Les articles de littéraires, historiens et historiens de l'art rassemblés ici proposent une approche de l'imaginaire associé à ces objets de la mesure du temps. Ils soulignent la cohabitation au Moyen Âge de plusieurs représentations temporelles, et l'ambivalence symbolique fondamentale des cloches et horloges, entre instabilité et régulation temporelle, menace et protection, croyances païennes et chrétiennes, marginalité et divinité, risque et salut. Le traitement des cloches et horloges dans le genre romanesque et les formes poétiques de la fin du Moyen Âge reflète moins l'essor d'un temps rendu abstrait par le décompte technique qu'une intériorisation croissante du temps par un homme qui cherche à s'en assurer la maîtrise pour conjurer l'angoisse plus forte de la mort. C'est que la littérature est précisément un moyen de ne pas être dépossédé du temps par la technique, mais au contraire, de construire un temps subjectif tout en conjurant les angoisses associées au temps linéaire et irréversible des horloges modernes.

  • Qui se ferait traiter aujourd'hui de « menteur », de « rouquin », de « glouton », de « malheureux », d'« orgueilleux » ou de « sanglant » rirait sans doute de l'apostrophe, car elle serait, pour l'homme de notre temps, dépourvue de tout contenu critique. Pourtant ces termes constituent des invectives très graves au Moyen Âge. Pour en concevoir la portée négative, il faut comprendre les critères d'exclusion que les mots recouvrent. Plus qu'aucun autre langage, celui de l'injure révèle en effet les normes qui dessinent la frontière entre le Bien et le Mal, le licite et l'interdit. C'est à la découverte des valeurs et des tabous partagés par les sociétés de la fin du Moyen Âge que cet ouvrage convie le lecteur. Une première partie présente la réalité sociale et judiciaire de l'injure, en propose une typologie, analyse son pouvoir criminogène ou son utilisation vindicative, mesure ses rapports à la sociabilité, à la fama, à l'honneur, apprécie la façon dont elle est proférée, reçue, jugée, pénalisée. La seconde partie de l'ouvrage est conçue comme un lexique des paroles insultantes les plus usitées ou les plus insolites. Les 82 notices exposent le sens étymologique des mots puis les normes éthiques et religieuses qui leur confèrent une spécificité injurieuse. En découvrant les termes crus de l'injure médiévale, le lecteur entre ainsi dans la familiarité des sociétés de cette époque et discerne en abyme les valeurs et les mentalités qui en font l'originalité.

  • Ces Entretiens sont attachés à un lieu, qui leur donne son nom : La Garenne Lemot, une villa néo-classique, aux bords escarpés de la Sèvre, dans l'évocation de la Toscane. En cet endroit on peut parler de beauté et de grâce, mais aussi, comme nous l'avons fait, de tolérance et d'amitié. Ces Entretiens sont annuels. Le lieu est essentiel. Il communique un charme et une grâce qui ouvrent à la beauté. Cette année nous avions choisi la limite comme sujet de nos Entretiens, continuant ainsi à proposer des lieux communs à la réflexion. Des sujets vagues, dirait-on, mais affrontés avec rigueur. Liberté ne signifie pas dispersion. Nous ne sommes pas, pour autant, voués au n'importe quoi. Simplement on évite les pensées amidonnées. Et des processus s'installent et aboutissent, ô surprise, à une cohérence. Les présentations de nos travaux se répètent. Cela va de soi. Notre ambition n'a pas changé ; chaque année la nouveauté s'attache aux titres et au talent des participants qui se donnent à la tâche. Il s'agit ici de la limite, objet de philosophie, de mathématique, de morale, de musique, de peinture ; objet positif ou négatif ; visible ou non ; objet d'histoire comme de foi, libérateur ou contraignant, d'accord et de désaccord..., il y a matière à rêver. Rêve, rêverie, sont des mots suspects pour certains ; ils se méfient de l'imaginaire et de l'imagination. Qu'importe ! Ils ne sont pas des nôtres. Il faut tenir bon devant un positivisme et un dogmatisme outranciers. Personne n'a l'idée dérisoire d'épuiser le sujet. Chacun peut proposer sa méthode. Chaque sujet fait appel à la créativité, au talent, au plaisir d'écrire et de s'exprimer. Et cela convie à la fête. Ces Entretiens organisés sous la responsabilité de l'association « Les Entretiens de La Garenne Lemot » ont pu avoir lieu grâce au soutien de l'université de Nantes (notamment du laboratoire « Modernité de l'Antique »), du conseil général de Loire Atlantique, du conseil régional des Pays de la Loire, de la mairie de Nantes, ainsi que de la Société générale de Loire Atlantique. Nous remercions également monsieur Charles Pain, de Panzoult, et monsieur Denis Heuzé, de Bordeaux, pour leur généreux soutien.

  • Firmin Gémier (1869-1933) est souvent le grand oublié des panoramas sur le théâtre du XXe siècle. Et pourtant la vie de cet acteur, metteur en scène et directeur est une véritable épopée. Ce livre raconte l'histoire de son combat pour le théâtre populaire, l'équipée du Théâtre national ambulant, la fondation du TNP dont il est le premier directeur, l'invention esthétique du « théâtre de la foule ». Mais ce livre ne veut pas être le panégyrique d'un individu. Gémier, homme de théâtre, est d'abord le représentant d'un mouvement qui, dès l'aube du XXe siècle, oeuvre pour que d'un monde nouveau naisse un art théâtral novateur. C'est bien une aventure collective qui est ici relatée. Et ces aventuriers du Théâtre populaire ont toujours, presque cent ans après, bien des choses à nous apprendre, par leurs échecs tout autant que par leurs réussites. Car qui oserait soutenir que le théâtre de notre époque n'a plus besoin d'un « héraut du théâtre populaire » ?

  • Pourquoi un ouvrage sur le genre ? Pourquoi un de plus ? Comme le fait remarquer Philippe Lejeune dans l'interview figurant dans ce volume, les études sur le genre occupent une place importante dans la recherche anglo-saxonne, qui les conçoit comme un enjeu politique majeur. Il en va autrement en France. Les chercheurs dans le domaine des études anglophones ne peuvent ignorer cette question, ils lisent leurs consoeurs et confrères outre-atlantique, s'en inspirent, mais ils font montre d'une attitude plus réservée. Sans doute est-ce un fait de culture, mais c'est aussi le produit d'un déplacement : alors que les études de genre sont issues des travaux des féministes de la génération des années soixante-dix, notamment Hélène Cixous, Julia Kristeva et Luce Irigaray, qui se positionnèrent en regard de la psychanalyse freudienne, les développements contemporains sont plus spécifiquement américains, bien que puisant leurs sources dans le poststructuralisme français, en particulier Foucault, Derrida, Lacan, l'on pense notamment à Judith Butler, Leo Bersani ou Eve Sedgwick. C'est de ce hiatus qu'est partie la recherche qui a donné lieu à cet ouvrage, avec pour perspective, à la fois de rendre compte de l'inspiration que la critique européenne puise dans la pensée anglo-saxonne, mais aussi de mettre en lumière la manière spécifique dont elle se l'approprie, voire dont elle s'en distingue. Pour charpenter ce travail, les articles qui constituent ce volume ont été placés en regard d'interviews de ceux qui inspirent leurs démarches critiques. Notre choix fut subjectif, partiel. Les personnes sollicitées n'ont pas toutes souhaité ou pu répondre à nos questions. Nous remercions ceux qui ont accepté de se plier au jeu: Eve Sedgwick, Luce Irigaray, Gérard Wajcman, Philippe Lejeune, Eric Laurent. L'ouvrage résulte des travaux du laboratoire de recherche « Lectures et languages critiques » de l'équipe ACE.

  • Voici, pour les langues d'Europe, le temps de la coexistence et des choix, des ententes et des compromis, dans un espace en expansion géographique mais aussi en concurrence avec le monde anglo-saxon. Issues, pour la plupart d'entre elles, des mêmes racines indo-européennes, elles n'ont cessé de se différencier dans le temps et l'espace de leur croissance, même si quelques-unes restent apparentées. Comment dès lors, dans une communauté européenne aux langues multiples, passer de Babel à Pentecôte ? Si, dans le monde politique, ce sont les institutions qui règlent officiellement les usages de la communication, qu'en est-il dans les échanges spécialisés, scientifiques et techniques ? Comment passer d'une langue à une autre, lorsque les notions qu'elles recouvrent diffèrent sensiblement? Comment rendre compte, par la transposition linguistique, de la spécificité d'une oeuvre, en traduire la littérarité ? Comment enseigner les langues, aujourd'hui et demain ? Faut-il dès lors éduquer à l'intercompréhension ? Ce sont autant de questions que se sont posées les enseignants qui ont participé au plan de formation de l'Éducation nationale, auxquelles ont réfléchi les socio-linguistes, les hommes politiques, les traducteurs, les journalistes, les représentants des institutions et tous les Français d'Angers, de Liré et d'ailleurs, spécialistes ou non, qui ont participé aux communications, tables rondes, séminaires et débats que ce volume invite à découvrir. C'est une histoire de familles dans un monde en changement, une belle escale dans le temps et l'espace que propose finalement cette cinquième étape du voyage au long cours que constituent les Lyriades renouvelées de la langue française.

  • L'histoire a principalement retenu Gustave Kahn (1859-1936) pour sa contribution au symbolisme littéraire et pour son oeuvre de critique d'art. Or, c'est la nature même de son implication dans la vie culturelle de son époque qui fut exceptionnelle. Les études rassemblées ici développent une vision de l'auteur centrée sur son engagement artistique et social, tout en précisant des questions encore peu approfondies, comme la place de l'écrivain dans les milieux intellectuels de gauche ou encore son rôle dans la renaissance culturelle juive, en France, à partir des années 1910. L'ouvrage rend compte de la richesse d'un parcours singulier : si Kahn s'est illustré en tant que poète, son influence dépasse largement le domaine littéraire puisqu'il a été fondateur de revues, critique d'art, romancier, conteur, chroniqueur, préfacier, soutien aux artistes, libre penseur, homme de gauche convaincu et intellectuel juif. Le recueil démontre une cohérence profonde entre ces diverses formes d'engagement car, loin de la vision stéréotypée de l'écrivain symboliste dans sa tour d'ivoire, Kahn apparaît comme un auteur engagé qui défendait l'idée de la responsabilité du poète au sein de la société.

  • L'athéisme n'est pas condamnable en matière de poésie. Du moins l'espère-t-on, car l'auteur de ce livre a voulu montrer que l'existence d'Hésiode, à vrai dire suspectée depuis un certain temps, n'est pas plus vraisemblable que celle d'Homère. Poète de la vieille Grèce, héritier d'une antique tradition, Hésiode n'est pas un individu, un auteur réel, mais une figure tutélaire. Est d'Hésiode tout ce qui porte une certaine empreinte, l'« empreinte hésiodique » dont parlent des auteurs antiques. C'est dire à quel point était erronée la lecture longtemps faite de La Théogonie ou, surtout, des Travaux et les Jours, et qu'il y faut chercher autre chose que l'oeuvre d'un paysan poète. Mais c'est dire également que l'ensemble de la poésie grecque dite épique est à reconsidérer à partir de cette conception, qui permet de résoudre la plupart des difficultés rencontrées.

  • Être écrivain est-il un rôle comme un autre ? Lui qui hante l'imaginaire social et qui imprègne depuis deux siècles les discours sur la culture, la folie, la marginalité, la modernité ou la nation, est aussi devenu un personnage de roman, d'Illusions perdues de Balzac à l'autofiction de Christine Angot. Dans la littérature, l'écrivain est toutefois rarement saisi seul. C'est pourquoi cet ouvrage explore le vaste répertoire des littérateurs de papier en portant son attention aux relations (confrontation, amitié, dénigrement, alliance, etc.) qu'il tisse avec les autres acteurs, groupes et institutions reliés au livre. Les contributions réunies ici montrent comment la littérature se pense comme création et discours, mais aussi comme lieu de socialisation et de travail collectif. De Courteline à Stephen King, des écrivaines de chick-lit aux figures légendaires de Mallarmé et de Nelligan, en passant par les physiologies, les biographies imaginaires et les romans à clés, les multiples visages des écrivains fictifs et les diverses configurations de la vie littéraire sont ainsi dévoilés sous un jour nouveau.

  • Ce livre montre comment la littérature française du XIXe et du XXe siècle présente l'histoire de façon récurrente comme le règne de l'imposture. Mais l'époque romantique met aussi en scène des contre-imposteurs qui usent des armes de l'imposteur pour mieux le démasquer. Les exemples en sont nombreux dans la littérature populaire, du comte de Monte Cristo à Lagardère.

  • Ces Entretiens sont attachés à un lieu, qui leur donne son nom : La Garenne Lemot, une villa néo-classique, aux bords escarpés de la Sèvre, dans l'évocation de la Toscane. En cet endroit l'on peut parler de beauté et de grâce, mais aussi, comme nous l'avons fait, de tolérance et d'amitié. Ces Entretiens sont annuels. Cette année-là il s'agissait de miroirs : de leurs fonctions philosophique, scientifique et spéculative ; de leurs fonctions picturale, musicale, littéraire et architecturale. Car, de l'Antiquité à l'époque contemporaine et dans tous les champs du savoir comme des pratiques, les miroirs sont des instruments de connaissances et de rêves ; de vérité, de beauté et d'illusion ; de splendeur et d'obscurité. Les vingt-deux études publiées ici explorent, chacune à leur manière et sur un objet singulier, l'ambiguïté des miroirs : à la fois leur dimension critique et leur puissance de fascination ; à la fois la vertu de leur éclat ou de leurs images et la perversion de leurs reflets ou de leurs simulacres.

  • Ce recueil d'articles explore la question de l'engagement dans le roman féminin britannique des xviiie et xixe siècles. Dans une période qui voit l'émergence progressive de l'individu, du sujet politique et de la figure de l'auteur, les femmes continuent d'être perçues et traitées comme des êtres essentiellement inférieurs et leur voix n'est guère entendue. Mais certaines d'entre elles se saisissent du genre nouveau qu'est le roman à l'époque pour s'exprimer. Les romancières engagent alors leur personne, car l'écriture n'est pas sans risque pour leur réputation ou leur survie sociale dans une société patriarcale, et cette menace les amène souvent à adopter des stratégies obliques, voire paradoxales. Cet ouvrage ne vise pas l'exhaustivité, mais il offre un éventail très large de femmes écrivains connues ou moins connues, de la pionnière Mary Wollstonecraft à l'auteure canonique George Eliot, en passant par Sophia Lee, Clara Reeve, Ann Radcliffe, Mary Shelley, Jane Austen, Susan Ferrier, Harriet Martineau, Margracia Loudon, Elizabeth Gaskell, Charlotte et Anne Brontë. Les différentes contributions du recueil permettent de lire comment certaines romancières subvertissent des formes prétendument conservatrices telles que le roman sentimental ou gothique pour donner une image différente de la femme, comment d'autres se servent du roman pour défendre des causes religieuses, sociales, voire politiques, et comment d'autres encore voient dans l'écriture elle-même un engagement, le moyen de s'écrire, de dire le monde ou de le transformer. Ce sont ces romancières engagées qui ont par la suite inspiré bien des femmes écrivains et nourri nombre d'études féministes au-delà des frontières de la sphère anglophone.

  • Artisan des mots, magicien du verbe, l'écrivain brésilien João Guimarães Rosa (1908-1967) a construit une oeuvre monumentale par la singularité de son univers imaginaire. Les contributions réunies dans cet ouvrage, à l'occasion du centenaire de sa naissance, revisitent cette oeuvre ancrée dans l'imaginaire du sertão de Minas Gerais - « un lieu de la taille du monde ». Il constitue un guide indispensable pour le lecteur qui veut s'aventurer à traverser ce territoire imprévisible et fascinant. Les approches critiques plurielles y explorent les thématiques liées aux rapports entre mémoire, territoire et identité, ainsi que le dialogue que son oeuvre instaure avec les traditions littéraire et philosophique ou avec d'autres formes d'expression artistique. Ces études mettent en relief le caractère dense, poétique et pluriel de l'écriture de João Guimarães Rosa qui nourrit ses contes, nouvelles et son roman Diadorim, que Mario Vargas Llosa considère comme « l'une des oeuvres formellement les plus abouties du siècle ».

  • L'engagement littéraire serait une chose du passé. Il appartiendrait, dit-on, à un temps tout aussi révolu que celui de la modernité, des idéologies, de l'histoire, de l'art... Portée par une mélancolie fin-de-siècle, cette analyse non seulement déforme la conception et la pratique de l'engagement lors de son âge d'or en 1945, mais empêche encore de saisir certaines tendances fortes de la littérature contemporaine. Elle déplore une perte là où s'opère une métamorphose. Tributaire d'une conception trop étroite de l'engagement littéraire, elle laisse échapper ce qui se joue d'essentiel dans le rapport de l'engagement aux régimes d'historicité qui se sont succédé. Être attentif aux enjeux dont est porteur, en France et en Italie, le roman engagé de la deuxième moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle, permet d'en juger : ce n'est pas tant le contenu idéologique ou la vocation démonstrative de l'oeuvre qui engage l'auteur et le lecteur, que la manière dont le texte réfléchit, au sens fort et polysémique du terme, son inscription dans et son rapport à l'histoire. Du roman engagé d'après-guerre, lié à une conception de l'histoire linéaire, orientée vers l'avenir, au roman contemporain, réfléchissant une historicité dominée par le présent et traversée par le sentiment d'une double dette à l'égard du passé (devoir de mémoire) et du futur (un héritage à transmettre), se dessine une redéfinition de l'engagement littéraire qui nous aide aujourd'hui à mieux comprendre le rapport que nos sociétés entretiennent avec le temps, l'histoire, la mémoire et l'oubli.

  • Cet ouvrage a pour objet l'étude de l'espace romanesque tel qu'il se donne à voir dans l'oeuvre à travers l'ancrage géographique du récit et la configuration spatiale du monde qu'il dépeint. Dans la mesure où, de par sa nature littéraire, le monde représenté consiste uniquement en la mention et en la description de lieux - le reste ressortissant à la narration et donc essentiellement à l'action -, l'espace romanesque constitue, de fait, toute la réalité dans laquelle se meuvent les personnages : loin de fournir le seul cadre de l'intrigue, il est au fondement de l'univers fictionnel. Comment le constitue-t-il ? Quel sens donner dès lors aux notions d'espace mais aussi d'univers, de lieu ou de pays dans le cadre du roman et comment les décliner pour l'étude de la topographie fictionnelle ? Une telle mise en question des relations qui unissent espace du roman et univers de la fiction conduit en outre à s'interroger sur la manière dont la spatialisation conditionne la généricité du texte. Établissant la notion de chronotope comme configuration spatio-temporelle originale, Bakhtine y voyait un élément définitoire du genre du roman dont elle permet de saisir les manifestations conjoncturelles. Or, le chronotope, bien qu'il lie indissociablement espace et temps, privilégie l'approche historique. De quelle manière, peut-on se demander, les coordonnées spatiales de l'univers romanesque déterminent-elles son inscription sur la carte des genres ? Autant de questions fondamentales auxquelles une quinzaine de chercheurs des deux côtés de l'Atlantique et un écrivain féru de géographie imaginaire tâchent d'apporter des éléments de réponse, pour comprendre la fabrique topographique et l'inscrire dans la diachronie.

  • La métamorphose est omniprésente au Moyen Âge. Puisant dans un fonds mythologique païen, les auteurs ont construit une poétique de la muance qui intègre une représentation chrétienne. Cristina Noacco propose un panorama des formes de la métamorphose, thème universel pour penser les relations entre l'homme et la nature, entre l'homme et Dieu, pour représenter les fluctuations de l'âme et la destinée, les variations de la nature et la stabilité de l'Être.

  • Les textes réunis dans ce volume rendent compte de la diversité des questions soulevées par les rapports féminin/masculin, en un temps où la participation des femmes à la vie de la cité est devenue d'une actualité brûlante, où l'analyse renouvelée de la notion d'identité (et d'identité sexuelle) se trouve au coeur des débats philosophiques. Le développement des études féministes a conduit à examiner les représentations de la femme dans la presse, les arts et les lettres ainsi qu'à s'interroger sur les marques du féminin dans l'écriture, questions dont il convenait d'esquisser un bilan quelque trente ans après le tournant décisif pris par les revendications des femmes dans les années soixante-dix. Les articles présentés dans l'ouvrage Féminin/masculin, sélectionnés à la suite du congrès de la Société des anglicistes de l'enseignement supérieur qui s'est tenu à Rennes en mai 1998, permettent d'aborder ces questions à partir d'études précises, qui interrogent spécifiquement les littératures et les cultures anglo-saxonnes.

  • Venance Fortunat, poète chrétien du VIe siècle, eut, pour ainsi dire, une vie riche de trois existences : né entre 530 et 540, éduqué à Ravenne, il part pour la Gaule vers la fin de l'été ou à l'automne de l'année 565 ; ce fut le début d'un long voyage dans le monde mérovingien qui s'acheva à Poitiers où il finit sa vie comme évêque de la cité vers 600. Fortunat sera même sanctifié. Au centre d'un réseau d'amitiés et de relations avec les puissants de son temps, il a composé une importante oeuvre élégiaque. L'étude de ses Poèmes ici présentée s'inscrit dans la problématique globale et bien établie de la « conversion » d'un genre littéraire profane, en l'occurrence l'élégie érotique romaine des âges cicéronien et augustéen. Par l'élégie devenue chrétienne, Fortunat, parcourant la Gaule mérovingienne, fréquentant évêques et rois, nous fait entrer dans une configuration culturelle autre : celle où le poète élégiaque, tout en demeurant dans le registre d'un genre mineur, compare sa parole à celle des évêques dont la mission déclarée est la conversion des coeurs. Rien assurément ne prédispose le poète élégiaque à tenir un rôle spirituel aussi marqué ; cependant le choix même du style élégiaque est celui d'un style ni sublime ni bas, à l'image de l'être humain, qui convient à la représentation du Christ incarné. Ainsi la morale christique peut prendre forme pour dire en distiques les vertus de l'amitié et de l'amour, la gloire des évêques et des rois catholiques. À sa manière, l'humble inspiration élégiaque contribue à la diffusion en Occident de l'universel chrétien. Venance Fortunat n'évolue plus, à l'imitation des élégiaques passés, dans l'équivoque correspondance du réel au fictif, mais fonde modestement sa légitimité auctoriale sur sa foi dont Marie est l'illustration féminine. Ainsi une harmonie apparaît entre l'élévation d'âme et le rythme discontinu de l'hexamètre suivi du pentamètre. Réécrivant le motif ovidien de l'association inédite et difficile entre grandeur de l'inspiration et métrique dissymétrique, Fortunat réussit à faire de son style vertu humaine : c'est dans l'humilité, dont il fait un principe d'esthétique et d'éthique, qu'il compose, à distance respectueuse des âmes belles qui sont au plus près de Dieu et dont la haute spiritualité a pour formes d'expression quasi institutionnalisées le chant hymnique et l'éloquence épiscopale. En ce sens, il n'est pas impossible de dire que Venance Fortunat est un poète élégiaque chrétien qui oeuvre à l'enchantement du monde par le dépassement du pathos souvent caractéristique de l'élégie classique, sans pour autant vouloir égaler le grand style.

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