P.O.L

  • Devant la parole

    Valère Novarina

    «Voici que les hommes s'échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles, ne s'en forgeant plus qu'une monnaie : nous finirons un jour muets à force de communiquer ; nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n'ont jamais parlé mais toujours communiqué très-très bien. Il n'y a que le mystère de parler qui nous séparait d'eux. À la fin, nous deviendrons des animaux : dressés par les images, hébétés par l'échange de tout, redevenus des mangeurs du monde et une matière pour la mort. La fin de l'histoire est sans parole.»

  • Ensemble ? plus que recueil ? de neuf textes, La Quatrième Personne du singulier fait partie de ces livres 'théoriques' (mais tout aussi lyriques que théoriques) grâce auxquels Valère Novarina fait régulièrement le point sur son travail. Ici, les thèmes recoupent et prolongent ceux des précédents ouvrages de même registre (Le Théâtre des paroles, Lumières du corps, L'Envers de l'esprit). Avec peut-être un peu plus d'emportement, qu'il s'agisse de parler de la langue, française mais aussi hongroise, et du patois aussi bien, du théâtre toujours, de l'acteur, du sacré.

  • Remarques

    René Belletto

    Pendant qu'il écrivait La Machine, René Belletto a pris des notes annexes. Ce n'était pas des réflexions sur le travail en cours, sur les difficultés rencontrées, ou sur la littérature en général. Plutôt des aphorismes, des « pensers », ou encore des moralités énigmatiques, des fragments rapides d'un journal intime lacunaire. Sa lecture continue provoque, insidieusement, un trouble comme si les habituels repères moraux, sensibles, intellectuels venaient à nous manquer.

  • Journal du regard

    Bernard Noël

    Entre la réalité et nos yeux, toujours du vocabulaire s'interpose : nous croyons voir mais ne faisons que lire. D'ailleurs le regard en lui-même n'est pas cet instrument d'information et de constat qu'il nous semble : il n'est pas qu'un aller et retour, c'est un espace, un espace sensible qui s'emplit du sentiment d'un toucher visuel.
    Le Journal du regard est donc un travail sur le regard, que l'auteur a commencé en 1970, la peinture y est souvent présente, la question toujours relancée est : que voit-on quand on voit ? Qu'est-ce que le regard ? Qu'est-ce que le visible ?

  • L'aigle abolie

    Dominique Meens

    Ce nouvel attentat ornithologique est en trois parties nettement marquées.
    Envisageant pour commencer la lecture sous un angle sportif, je propose en guise d'échauffement l'étude approfondie de l'aigle grec, à savoir de ce que nous ont légués les grecs à son propos. On me voit donc courir sur les traces des textes anciens et revenir très essoufflé.
    Le lecteur musclé par cette première partie suivra sans peine la deuxième. Je me risque là en plein ciel et compose une série de pages à la gloire des rapaces européens. On se doute qu'il ne s'agit pas seulement d'un guide ornithologique. Ces portraits jetés de l'aigle, de l'épervier ou de la buse, disent aussi bien le monde où nous vivons.
    La dernière partie de l'ouvrage est commandée par le Condor. Divers personnages partis dans les Andes équatoriennes enquêter sur cet oiseau monstrueux n'en reviendront pas. En son temps, un écrivain a épuisé un cachalot. Mon pari était d'épuiser le condor. De promenades aux alentours de Quito en expériences chamaniques, tous mes personnages sont avalés par la bête. Mais soyez sans inquiétude, l'auteur, et son lecteur, si de justesse, et très secoués, en réchappent.
    Si ces trois parties ont été réunies, c'est qu'elles indiquent trois voies, trois manières, trois prises en main du monde qui puissent lui faire rabattre son caquet et laisser chacun un peu plus libre. D'où le titre.

  • La castration mentale

    Bernard Noël

    Ces 22 essais traquent le même ennemi, cette castration mentale dont l'auteur dénonce les ravages à travers ses vecteurs de prédilection, l'image qui aveugle plus qu'elle ne montre (la télévision, mais pas seulement), le discours (politique), voire l'art quand il se dénature.
    Bernard Noël décrit le fonctionnement de ce monde où la représentation prend de plus en plus la place de la création, où la privation de sens devient la situation ordinaire et s'exerce sans même que nous nous en apercevions. Sa caractéristique est d'ailleurs d'être imperceptible, à la différence de toutes les contraintes inventées jusque là par le pouvoir. Cette « sensure » comme il l'appelle, serait l'arme absolue de la démocratie, permettant de tromper les consciences et de vider les têtes sans troubler la passivité des victimes, pouvoir dont la seule excuse, le seul alibi est la consommation, et qui se cache derrière la fatalité économique.

  • Dans ces sept textes, Frédéric Boyer étudie et interroge l'oeuvre de Dostoïevski (romans, carnets, personnages emblématiques) ainsi que certains textes évangéliques, des essais de Patocka, La Recherche. L'oeuvre de Dostoïevski est éclairée par ce regard qui y voit la mise en scène d'un monde qui s'accomplit aujourd'hui, un monde qui n'a jamais autant souffert de la responsabilité. Son actualité est à chercher dans la traversée de la violence et du mal comme dernier chemin vers l'énigme de l'autre.

    « L'amour de la littérature est devenu aujourd'hui une forme de scandale - au sens religieux du mot, un obstacle ou un piège contre lequel pourrait bien achopper notre monde. On voudrait oublier le scandale de la littérature. On cherche à s'en débarrasser. Peut-être parce que la littérature est l'ultime modalité inquiète de notre conscience d'autrui. Dostoïevski l'avait compris. L'actualité secrète de son oeuvre est à chercher dans la traversée de la violence et du mal comme dernier chemin vers l'énigme de l'autre. Dans le désir, écrivait-il, de mettre fin à l'isolement des esprits et qui deviendra également la tâche de la révélation littéraire pour le narrateur proustien. Manière révoltante d'opposer à la lâcheté et à l'égoïsme de nos vies le temps de la littérature vécu comme temps de crise pour discerner notre propre responsabilité à l'égard du monde, pour comprendre et compatir. »

  • Le dieu qui était mort si jeune est un emportement, un texte de foi.

    Dans un mouvement excessif, c'est-à-dire à l'opposé de la sagesse et de la raison, haletant, éperdu, il chante la gloire de Jésus en tant qu'homme parmi les hommes, homme parmi ses frères.

    Il éclaire la démarche littéraire et philosophique de Frédéric Boyer en même temps qu'il la prolonge.

    Frédéric Boyer est un écrivain chrétien. Son attitude singulière, y compris pour ceux qui se réclament de la même foi, n'est pas dans l'acceptation, elle est dans la colère, dans la violence, la recherche et le risque.

  • Aujourd'hui je dors

    Dominique Meens

    Qu´y a-t-il dans le livre d´un écrivain qui dit «Aujourd´hui je dors»? Des rêves? Il n´y en a pas un seul. Sans doute parce qu´il ne dort que d´un oeil. Qu´il veille, comme les bêtes.
    Le livre commence par se demander ce qu´il est, ce qu´il va faire de cette veille prolongée. Les choses viennent d´elles-mêmes : qu´est-ce qu´un albatros? un drôle d´oiseau ; à quoi sert la ponctuation? à vivre ; qui est Frank Venaille? un poète. Des choses passent devant l´oeil de celui qui veille, il leur saute dessus et, leur réglant leur compte, nous les place sous un nouveau jour. C´est Voltaire par exemple qui joue au chat et à la souris avec un certain Palissot : n´est-ce pas un jeu d´aujourd´hui? Mais si mais si. C´est Sangatte dont bien des journalistes ont parlé : la poésie s´en mêle et dit ce que c´est que Sangatte. Car voici ce qu´il y a dans le livre, presque tous les genres, de l´anecdote au roman en vers, du cut-up au couteau à pain au ciselage d´un vers de dix-sept pieds, de la liste à n´en plus finir à la notation brève ; tous les tons, ou presque, de l´humour grinçant à l´humeur noire, de l´amusement léger à une vague de tristesse ; il y a même une chanson d´amour que le lecteur pourra mettre en musique s´il veut. Ce qu´il n´y a pas, c´est une histoire.
    Dominique Meens ne raconte pas d´histoires, ne se raconte pas d´histoires. Il a d´ailleurs un ton quelque peu comminatoire parfois, du genre «ne me faites pas d´histoires hein!» Ce pourrait d´ailleurs être une bonne introduction, un premier exercice, pour ceux qui redouteraient de lire des livres sans histoires. Parce qu´en vrai, il y en a une, celle d´un écrivain qui ne dort que d´un oeil.

  • Musil, Rousseau, Edgar Poe, Calderon, Joseph de Maistre, Kenzaburo Oé, un spectacle de danse, le Saint-Sacrement, Suétone... Que font-ils ensemble? Pas une histoire de la littérature. Des choses écrites. Quel est ce mélange de bibliothèques? Ce nest pas celui didées, de poétiques, ou dargumentations. Le résultat de ces jeux avec le temps et avec la vérité nous donne non des héros, des psychologies, des témoignages du temps mais ouvre des univers sans preuve.
    La littérature (roman, théâtre, poème) a construit des univers inhabitables ; elle a dû créer un monstre singulier comme leur destinataire ou leur expérimentateur : le lecteur.
    Peut-on autrement répondre à la question 'Quest-ce que la littérature?' dans sa version la plus brutale : 'À quoi ça sert?' Un temps sans contrôle, sans échéance, sans vérification réelle a donné naissance à des personnages, à des constructions dunivers. Sont-ils nos doubles errant dans toute lhistoire? Ils sont notre langage agissant par figures et par actions, hors datteinte de la loi : leurs mondes sont inachevés.
    Souffrance de Sigismond, un pas de danse, origine du langage chez Rousseau, fiction dun corps médical, plaintes de Bérénice : ces mondes sont habités par un seul passager : le lecteur.

  • Carnet de croquis, journal, méditation ? Peu importe, car tout ce qui se lit dans ce texte s'entend musicalement et ces notes sur le désir sont aussi bien de musique. D'ailleurs une allusion à Mozart annonce d'emblée l'air du catalogue qui pourrait suivre. Mais il ne s'agit pas de cela : anonymes ou nommées, si tant de femmes ici traversent le champ magnétique du désir c'est qu'un geste, l'intonation d'une voix, un seul regard suffisent parfois à l'embrasement. Et si la dimension érotique de ce livre, son extrême sensualité sont évidentes, il est aussi une réflexion toujours relancée au gré des émotions et des surprises de l'amour. Il est une recherche, la tentative d'élucider le mystère des corps et de leur étreinte. Il va, loin de tout discours, procédant par éclairs, par illuminations, fouiller au plus profond de cette obscurité du vivant qui aime.
    « Je n'ai pas de discours sur le désir, l'amour, l'érotisme. Ce sont là des intensités qui menacent le discours tout en produisant abondamment, dans la fragilité comme dans le stéréotype. Je me propose nu, dans l'ambiguïté de l'ostentation et du dégoût de soi, dans la tendre lueur de la mémoire comme dans l'éclat de ce qui me jette vers les femmes. »

  • Rares sont les hommes de la Révolution qui s'intéressèrent au sort des femmes. Et s'ils modifièrent de façon décisive leur statut juridique (mariage civil, divorce...), ils furent, à l'exception de quelques-uns ? Condorcet, Guyomar, Romme, Lequinio ?, beaucoup moins préoccupés de leurs droits civiques et des conditions de l'égalité des sexes. Ceux dont les textes sont réunis dans Paroles d'hommes se réclamaient de l'idéologie républicaine fondée sur la liberté et l'égalité des citoyens. Mais pour leur grande majorité, à la suite de Jean-Jacques Rousseau, la femme devait «...se borner au gouvernement domestique, ne point se mêler du dehors, se tenir enfermée chez elle.» Et même, à lire Prudhomme, Amar, Chaumette et les autres, on voit bien à quel point proximité, similitude et confrontation des sexes leur faisaient horreur et suscitaient des réactions autoritaires, voire menaçantes.
    1789-1945 : il faudra aux femmes attendre plus de cent cinquante ans pour devenir des citoyennes à part entière. Ce dossier, édité par Élisabeth Badinter, montre les causes profondes, philosophiques aussi bien qu'événementielles, de cette longue glaciation dans l'évolution de nos moeurs et le rôle mal connu qu'y ont joué les révolutionnaires.

  • Richard Millet rend compte ici de dix années de son travail de critique littéraire à travers les oeuvres de Henri Michaux, Jean Paulhan, Georges Perros, Michel Chaillou, François Mauriac, Pascal Guignard, Thomas Bernhard, Robert Walzer, Hermon Melville, Peter Handke... oeuvres lues avec patience, avec humilité, dans le désir de retrouver une sorte d'innocence, et de tenter de répondre aux questions qui le hantent : pourquoi lisons-nous ? Que font de nous les livres ?

  • Le singe mendiant

    Jean Frémon

    « Rimes, échos, pastiches, hommages, simagrées, circonlocutions, reflets ; ces textes mendient un peu de sens, ils ne font que singer une manière. Ils disent combien nos désirs sont mimétiques. » Ce sont des poèmes.
    Ce sont des études. Il n'y a pas là de contradiction. Les artistes, tous les artistes, qu'ils soient ou non écrivains, reconnaissent des influences et même, parfois, les recherchent. Avec Le Singe mendiant, Jean Frémon a voulu rendre hommage à ceux envers qui il se sent redevable. Sculpteurs, peintres, écrivains, leurs rayons, ici réfractés, ne sont pas nécessairement reconnaissables ; ils sont le point de départ, références, prétextes ou arrière-plan : Ainsi de Albiach, Brown, Calder, des Forêts, Handke, Jabès, Meurice, Proust, P. Rotterdam, Bram Van Velde, Tàpies, Voss, Titus-Carmel, Jabès, Dupin, Noël, Musil, Leiris, Royet-Journoud.

  • La réflexion que propose cet essai part de quelques événements récents comme l'affaire Rushdie et la profanation de Carpentras qui révèlent le désarroi de l'intelligence dans notre société face à la nomination du « mal ». Simultanément, on peut constater une réelle marginalisation des « grandes irrégularités du langage » de la littérature qui relevaient traditionnellement de cet enjeu. L e discours dominant d'aujourd'hui est celui d'un « humanisme » sommaire, renaissant de la ruine des grandes idéologies. Cet idéalisme ignore la conscience « tragique » que l'expérience artistique ravive au contraire à tout coup. D'où la violence de ce que l'on pourrait appeler la « surprise du mal » pour un corps social symboliquement démuni.
    Ceux qui merdRent tente d'analyser cette situation, ses origines, ses conséquences dans la littérature actuelle, telle ou telle des réponses que les écrivains contemporains tentent d'apporter. Sont ainsi évoqués les ambiguïtés d'une lettre de Céline, l'apothéose officielle de René Char, Francis Ponge de la rage de l'expression à l'âge de la répression, les hésitations de Georges Perec, la grande rhétorique de Denis Roche entre poésie et photographie, l'eros dionysiaque de Pierre Guyotat, la « crise » de la poésie, les tranches de vie trop bien découpées de Claude Simon ou de Michel Leiris.
    Quel sens peut avoir aujourd'hui le fait d'écrire, d'entrer dans l'invention d'une langue ? Qu'est-ce, pour un écrivain, qu'être « moderne », dans l'afflux d'un présent insensé, après la mort des avant-gardes et la fin des utopies ? Qu'en est-il de ceux qui, dans la tradition de Rabelais, de Sade, de Rimbaud, de Bataille ou de Queneau, maintiennent l'exigence de faire merder, ou plutôt, comme aurait dit Jarry, merdRer la beauté convenue, la pensée pré-pensée et les « chromos » de l'humanisme contemporain ? Christian Prigent tente de montrer le travail de ces questions dans les oeuvres de Valère Novarina, de Jean-Pierre Verheggen, d'Hubert Lucot, d'Olivier Cadiot...

  • Contraint d'écrire un roman pour sauver son journal, All the Year Round, dont les ventes baissaient, Dickens se hâte de rédiger et de publier par livraisons hebdomadaires Les Grandes Espérances. Aussi, comme pris par surprise, en revient-il spontanément à la forme si désirée et si redoutée par lui de l'autobiographie, aussi est-il plus près que jamais, dans le plus génial de ses livres, d'exprimer le secret qui le consume depuis l'heure de sa naissance - et réclame-t-il à son lecteur, plus instamment que jamais, d'alléger son fardeau en parlant pour lui, en s'expliquant à sa place.

  • L'ennemi d'amour

    Frédéric Boyer

    Ce que nous dit l'histoire de Judas, c'est qu'il n'y a pas d'amour sans trahison. Il n'y a pas d'amour qui tienne sans connaître l'épreuve de la trahison. Ceux qui affirment le contraire savent bien qu'ils mentent, qu'ils ont peur d'aimer jusqu'au bout. A tous ceux qui demandent : pourquoi Dieu a-t-il été trahi par un de ses amis ? il faut répondre : oublier l'ennemi dans l'amour aurait été pire que la Passion elle-même, pire que la trahison, pire que le mal lui-même.

    « Un traître par amour, comme lui, c'est un homme qui veut se reposer de trahir. C'est un homme qui ne se sent confié à personne et qui ne supporte pas la pensée d'être responsable de tout l'amour impossible du monde. C'est le contraire d'un homme méchant, de quelqu'un d'ordinairement méchant. C'est même plutôt quelqu'un de bon. Mais si seul finalement. »

  • À quoi bon encore des poètes ?
    Quel sens (et en particulier quel sens « social ») a encore le fait d'écrire de la poésie ?
    À quoi servent ces formes peu communes, inhabituelles, inutiles ?
    Que signifie cette obstination apparemment hors champ d'écrivains peu lus, d'éditeurs titubants et de lecteurs hagards ?
    De quoi témoigne la poésie ?
    Quel usage en faire ?
    Ou plus simplement pourquoi y a-t-il ça plutôt que rien, c'est-à-dire le tout-venant qui occupe les boutiques et les tréteaux médiatiques ?
    Ce petit livre pose toutes ces questions en ne ménageant personne ni soi-même.

  • À l'origine de ce livre écrit à partir de quatorze entretiens réalisés sur plus d'un an et demi, la volonté d'Alexis Pelletier de réfléchir, sur la matière de l'écrit et sur son développement dans l'oeuvre de Claude Ollier. Récit, aventure, voix, corps, rythme et souffle, tels furent, parmi d'autres, les mots de départ de cette investigation au sein d'une entreprise commencée quarante années plus tôt. Et si à aucun moment ce livre ne prétend mettre en place une conception universelle du travail de l'écrivain ni théoriser la narration ou les rapports existant entre la vie et l'oeuvre, il permet de prendre une plus large et plus profonde mesure de l'importance aujourd'hui de Claude Ollier, de ce qu'est la littérature contemporaine, de ses implications et de ses enjeux.

  • Vite, parler pour ranimer les choses qui se sont tues. Les choses sur lesquelles on glisse. Ce sont les mêmes choses qui servent tout le temps, pour tout le monde. Comme s'il était de notre devoir de ne manquer aucun de ces rares instants où nous croyons savoir ce dont il faudrait parler ensemble et ce qu'il faudrait passer sous silence, et comment il conviendrait de s'y prendre. On parlerait alors d'argent facile, des grandes filles qui nous font envie, de sa mère et de ses enfants. On parlerait de tout ce qui nous fait peur. On parlerait pour ne pas mourir tout de suite. Des paroles fantômes entre deux amis, des paroles en l'air comme on dit.

  • Le département du Gers

    Renaud Camus

    Le Gers n'est pas un département très métaphysique, à première vue : il manque un peu d'altitude, d'espace perdu, de manque, de "chemins qui ne mènent nulle part"... Pourtant le ciel, en ces parages, nous accorde une intimité beaucoup plus étroite qu'ailleurs : il n'est pas seulement au-dessus de nos têtes, il nous environne de toute part ; il marche à nos côtés, un bras sur notre épaule, ainsi que l'ange avec Tobie. Le Gers est une invention de la lumière. Mais il y a aussi qu'on finirait par s'envoler presque, à force de monter et descendre, tandis que l'horizon s'ouvre encore, prêt à nous boire, jusqu'à la neige des Pyrénées. Collines, crêtes, routes en balcon, modestes promontoires, tremplins pour le regard et pour le corps : ils sont la carte de la vie sur les hauts, de cette "civilisation des buttes" qui est peut-être l'essence du génie gascon, et le secret de sa fierté, chacun tutoyant l'espace, seul sur son tertre, dans son village ou son manoir, entre sa ferme et la chapelle, près des cyprès trop grands pour leur cimetière. Renaud Camus renoue avec la tradition de la rêverie-promenade. Cela ne l'empêche pas d'avoir quelques humeurs, au passage, de décrire avec précision les lieux, et d'enseigner clairement à se perdre. Un Index remet un peu d'ordre.

  • L'annonciation

    Yannick Liron

    L'annonciation est un texte dont la composition (une construction en miroir), l'criture (parce qu'elle joue sans cesse avec certains genres, des reports, des dcalages) et la lecture (parce qu'elle contrarie non seulement les points de vue et les perspectives, mais aussi des systmes rhtoriques : extension des figures, jeux de mots, nigmes, hypothses sans conclusion, forclusion et perturbation des modes de reprsentation) interrogent la conduite du rcit et testent les possibilits d'une relation. Ce livre met en scne des formes de personnages autour et dans des fragments d'architectures dont la figure principale est celle du chteau. Visite parcellise o le lecteur est amen traverser une enfilade de pices comme autant de chambres d'chos, ou leurs reflets, ou leurs ruines, et dans lesquelles il pourra, s'il y croit, entendre des voix.

  • L'oblique. Le dévié. Le détour. La ruse. Ce sont des mots de ce genre qu'emploie Georges Perec dès qu'il parle de sa mémoire ou de ses écrits autobiographiques. Impossible pour lui de prendre la grande route des récits classiques, de commencer par un rassurant « Je suis né ». Mais impossible aussi de ne pas prendre la route, tout de même, vers l'origine. Ce sera par de multiples chemins de traverses. Tout un réseau, un labyrinthe d'autobiographies « déplacées » : fantasmes et souvenirs d'enfance, rêves, quêtes généalogiques, exercices de mémoire, inventaires du quotidien, description de lieux, exploration de la mémoire collective, multipliant les « tentatives de description » de l'indicible et du « presque oublié ».
    En 1969 il fait remarquer à Maurice Nadeau que, dans le grand ensemble autobiographique qu'il envisage, « chaque projet particulier n'entretient avec ce qu'on nomme ordinairement autobiographie que des rapports lointains ». Dix ans plus tard il constate qu'effectivement il a réussi à n'écrire que « des morceaux d'autobiographies qui étaient sans cesse déviés ».
    L'oblique était sans doute la seule voie possible pour affronter un passé à la fois immémorable et inoubliable, pour maintenir vivante la mémoire de l'oubli.
    Dans cet essai, fondé sur la lecture des textes publiés et l'exploration des manuscrits inédits, Philippe Lejeune a suivi ces stratégies indirectes. Georges Perec expérimente de nouvelles formes autobiographiques et noue avec son lecteur des relations à la fois conviviales et exigeantes. A travers la lecture « alternée » des deux récits de W ou le Souvenir d'enfance, le dédale des Lieux encore inédits, les litanies de Je me souviens, nous entrerons en oblique dans notre propre mémoire.

  • Du sens

    Renaud Camus

    La question qu'ouvre ce livre ramène nécessairement à l'inépuisable dialogue entre Cratyle et Hermogène, chez Platon. Cratyle s'attachant au sens des mots, tel qu'il a été d'après lui défini une fois pour toutes (ainsi dirait-on toujours, aujourd'hui, que 'formidable' ne devra jamais dire qu''effrayant', 'redoutable', ou que 'scabreux' doit définitivement signifier, comme à son origine, 'escarpé', 'abrupt', 'raboteux'). Hermogène, lui, plaide pour la convention, le contrat, l'évolution, le glissement de sens à partir du moment où un accord général se fait. Globalement on peut dire qu'Hermogène a raison, de plus en plus raison, et que Cratyle a tort, de plus en plus grand tort. L'ennui est que Cratyle n'a pas tout à fait tort, d'une part, et que son tort, qui pis est, se révèle souvent plus séduisant, plus riche, plus littéraire que la raison d'Hermogène ? de sorte qu'on n'échappe guère à la tension maintenue, entre les positions de l'un et de l'autre ; ni n'arrive-t-on seulement à le souhaiter vraiment. Indéfiniment vibrante, la corde tendue par leur échange définit un grand arc où n'a pas de mal à se loger une discussion détaillée, point par point, ligne à ligne, de ce qui fut en son temps 'l'affaire Renaud Camus'.

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