Manucius

  • Depuis le développement de l'imprimerie, la civilisation occidentale vivait dans la culture du livre comme les poissons vivent dans l'eau, c'est-à-dire sans le savoir. Elle avait à ce point imprégné nos façons de sentir et de penser que nous avions fini par la confondre avec la nature humaine. Les technologies numériques nous ont brutalement confrontés au fait qu'il existe d'autres relations possibles à l'identité, au temps, aux autres, à l'espace et aux apprentissages. Et du coup, nous ne pouvons plus penser l'homme, la culture, l'enseignement et l'éducation de la même façon.

  • Chaque nouvel ouvrage de Houellebecq est accompagné d'un cortège d'indignations qui empêche d'entendre la voix sourde et grave de l'auteur d'Extension du domaine de la lutte ou de Soumission. Il faut pourtant partir de la beauté qui se dégage de cette écriture apparemment si morne où l'écrivain n'hésite pas à recopier des extraits de Wikipedia. Cette beauté est celle de l'inquiétante étrangeté du quotidien.
    Quelle inquiétude fait écrire Houellebecq??
    Cette question Jean-Noël Dumont la voit d'abord comme une interrogation esthétique?: un art de l'indifférence est-il possible?? Sociologique?: une société sans religion est-elle possible?? Et enfin métaphysique?: comment vivre dans l'absence de Dieu??
    Exercice de lecture approfondie, ce court et brillant essai saisit l'oeuvre de Houellebecq dans sa totalité et donne à comprendre pourquoi celui-ci est, malgré tout, notre grand écrivain.

    Jean-Noël Dumont est philosophe. Fondateur à Lyon du Collège supérieur, il a écrit sur Pascal, Marx, Péguy et a publié les principaux discours de Montalembert. Son enseignement et ses travaux mettent toujours en valeur l'interrogation réciproque de la philosophie et de la religion.

  • « Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de louvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, que linvention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude.
    Je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de saccomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent ?
    Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et légoïsme de lhomme ; lascenseur a tué les ascensions dans les maisons ; le phonographe détruira probablement limprimerie. Il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront qui tiendront dans la poche ; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites. Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier lhygiène et linstruction, dexercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant lexcursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.
    Après nous la fin des livres ! »

  • Qu'est-ce qu'une oeuvre folle? Qu'est-ce qui fait qu'une oeuvre se voie qualifiée de démentielle, même - et surtout - lorsque son auteur est apparemment indemne de toute pathologie psychique? Le jugement se retournant sur le juge lui-même, la question de

  • Rimbaud mourant

    Isabelle Rimbaud

    Lorsque le 20 mai 1891, Arthur Rimbaud débarque à Marseille, et est admis à l'hôpital de la Conception où il va être amputé de la jambe droite à cause du cancer qui ronge son genou, Isabelle Rimbaud a 31 ans. Elle n'a pas revu son frère depuis le départ de ce dernier au printemps 1880 pour Alexandrie, et qui l'a mené à ce long séjour - onze ans - loin des siens, pour une carrière de négociant en Abyssinie.
    C'est ainsi, aux alentours de ce 20 mai, que commence la vocation d'Isabelle Rimbaud (1860-1917) dont ce livre, publié de manière posthume en 1921 aux éditions du Mercure de France, et jamais réédité depuis, retrace les épisodes fondamentaux: le séjour de Rimbaud dans la maison familiale de Roche l'été 1891 après l'amputation ("Mon frère Arthur"), le retour de Rimbaud en train, le 23 août, à Marseille où il va mourir ("Le dernier voyage de Rimbaud"), l'agonie du poète ("Rimbaud mourant"), puis, le dernier chapitre, la découverte et la lecture de luvre ("Rimbaud catholique").
    E.M

  • « Ce fut surtout à l'heure de sa mort que la royauté de Voltaire a été universellement reconnue. Quand il mit un pied dans la tombe, il mit un pied dans l'immortalité. Homme étrange jusqu'à la fin ! Depuis un demi-siècle, il disait à toute l'Europe qu'il

  • Publié en 1915, au tout début de la Grande Guerre, l'Argot des tranchées recense le vocabulaire inventé par les soldats du front. Pour la première fois sont rassemblées sur un champ de bataille des populations venues de tous horizons. Dans ce creuset linguistique inédit va s'élaborer un argot composite où les patois régionaux côtoient des jargons de métiers, mais aussi et surtout des langues étrangères et les sabirs des troupes coloniales (tirailleurs sénégalais, zouaves, Spahis, etc.). Mais au-delà de l'anecdote et des curiosités, l'ensemble de ces néologismes va enrichir durablement la langue française à tel point que nombre d'entre eux sont encore et toujours utilisés dans notre parler le plus quotidien. Au fil des pages se dessine un voyage nostalgique, étonnant et savoureux, vers les traces secrètes de cette sédimentation linguistique.
    L'opuscule présenté ici se veut particulièrement complet. Les sources documentaires y sont riches et variées. Lazare Sainéan, philologue et linguiste (1859-1934), fait aussi bien appel à des lettres de soldats qu'à des journaux du front et à divers ouvrages déjà publiés sur le sujet. Un lexique déclinant les nouveaux mots accompagnés de citations, de courts récits pittoresques et d'indications étymologiques vient terminer fort utilement l'ouvrage.

  • La technique, fait social, ne s'inscrit pas dans une histoire déterminée par la recherche de l'efficacité, l'ouvrage le démontre en évoquant les voies choisies par diverses civilisations. Mais la chaleur comme puissance motrice ouvre, de manière inattendue, au XIXe siècle une nouvelle trajectoire thermo-industrielle. L'innovation technique se fige dès lors dans une prédation accentuée de la nature, qui aujourd'hui concerne même les énergies renouvelables. Une nouvelle trajectoire de rupture s'avère nécessaire dans le cadre d'une pacification de nos rapports avec la nature.

  • Le caractère exemplaire de la Revue Blanche tient à une histoire exceptionnelle, dans la mesure où son évolution reflète aussi bien les bouleversements de l'époque (l'émergence de la sociologie, l'engagement politique au moment de l'affaire Dreyfus) que les chaos du champ littéraire de la fin de siècle, du post-naturalisme à l'apparition d'une rhétorique spécifique du combat des "intellectuels". Ces changements sont perceptibles dans les textes eux-mêmes, et plus encore dans les articles critiques qu'à travers les textes de création. Si la Revue Blanche se présente à l'origine comme une revue essentiellement littéraire (elle refuse d'emblée d'être "une revue de combat"), elle s'implique pourtant progressivement dans l'espace social, ce que montre l'augmentation des textes critiques à partir de 1894. Cette évolution s'accompagne d'une grande diversité de styles et de chroniqueurs, qu'il s'agisse de Paul Adam, de Charles Péguy, de Léon Blum, d'André Gide ou encore de Claude Debussy ; c'est le discours critique, dont les objets sont multiples - aussi bien historiques, sociologiques, idéologiques que littéraires - qui raconte au plus juste l'histoire de la revue, ce dont cette anthologie se propose de faire état.
    D'une singularité qui tient à la direction particulière donnée par ses fondateurs, les frères Natanson, mais aussi à l'époque bouillonnante qui l'a vue naître, la Revue Blanche, en tant que texte, n'est pas d'un accès facile; l'abondance des chroniques entraîne nécessairement une dispersion, voire un certain hermétisme qui rend sa lecture complexe. Le travail de sélection est d'abord un travail d'éclairage, puis de mise en évidence : l'anthologie permet le marquage raisonné de points de repère, une mise en valeur de textes qui ont constitué les pré-originales de publications aujourd'hui connues mais aussi une véritable exhumation ou mise en exergue de textes oubliés qui ont eu une résonance en leur temps et paraissent essentiels pour comprendre la vie intellectuelle de cette période particulièrement fertile de l'histoire des idées.
    La revue, par nature, fait se côtoyer des textes très divers, et cette coexistence change la perception de chacun d'eux : les replonger dans leur contexte de publication permet d'arborer ces effets de lecture et le rayonnement qu'ils exercent les uns sur les autres. C'est dans cette perspective que l'ouvrage propose une articulation autour de trois grandes périodes: une première partie consacrée aux débuts de la Revue Blanche, champ d'expérimentation (1891-1893); une seconde partie qui correspond à la naissance de la revue engagée (1894-1897); une troisième partie enfin, où se manifestent les prémices de la Nouvelle Revue Française, la Revue Blanche apparaissant alors comme le modèle de la revue intellectuelle (1898-1903).

  • Le roman Les Désenchantées de Pierre Loti paraît en 1906 et connaît un immense succès. Loti est alors une figure éminente de la littérature dont on peine aujourd'hui à imaginer le rayonnement. En Turquie, il est une véritable idole, particulièrement auprès de la gente féminine qui s'identifie toute entière à la belle héroïne de son roman Aziyadé.
    Le Secret des "Désenchantées" est publié en 1923, quelques mois après la mort du grand écrivain. Il révèle, documents à l'appui, comment l'auteur des Désenchantées a été l'objet d'une supercherie magistralement orchestrée par Marie Léra (alias Marc Hélys), journaliste française, et deux de ses amies turques et musulmanes.
    Protégées par l'anonymat de leur voile, les trois complices osent rencontrer l'écrivain à Constantinople, et entament une relation épistolaire suivie dans laquelle elles lui suggèrent d'écrire leur histoire de femmes soumises à la règle de l'Islam traditionnel. S'inspirant de leurs lettres, Loti s'exécute et construit peu à peu son roman. Mais il ignore - et il ignorera toujours -, que l'essentiel de ces témoignages révoltés est le fait d'une journaliste occidentale, elle-même très engagée dans le combat féministe de l'époque. Et c'est sous le charme de cette singulière et si romanesque mystification que Loti va écrire l'un de ses plus grands succès.
    Le secret des "Désenchantées" dévoile l'arrière plan du célèbre roman. Marc Hélys n'hésite pas à mettre en miroir sa correspondance échangée avec l'écrivain et le texte même des Désenchantées ; le lecteur débusque alors la forge intime de l'écriture, la réappropriation par le créateur d'une réalité vécue, mais fondée sur le travestissement.

  • L'échange épistolaire entre Maurice Blanchot, écrivain et critique français (1907-2003), et Vadim Kozovoï, poète russe, critique et traducteur de poésie française (1937-1999), s'étend sur vingt-deux ans (entre 1976 et 1998). La correspondance est singulière et riche d'informations. Singulière parce que les deux hommes, sans jamais s'être rencontrés, ont su fonder une solide amitié; riche d'informations parce que les lettres ne se limitent pas exclusivement à la chose littéraire. C'est un Blanchot insoupçonné qui apparaîtra à certains, attentif aux questions d'actualité internationale et particulièrement passionné par la question russe - et par la Russie. Cette correspondance est complétée par La parole ascendante, postface de Maurice Blanchot écrite à l'occasion de la publication de Hors de la colline, recueil de poèmes de Vadim Kozovoï paru aux éditions Hermann en 1984. Enfin, en annexes, on trouvera le second versant de cette correspondance avec un choix de vingt-deux lettres que Vadim Kozovoï adressa à Maurice Blanchot, qui permet d'établir un regard croisé sur les deux épistoliers; et aussi les lettres que Maurice Blanchot envoya à l'épouse de Vadim Kozovoï, Irène. Trois textes clôturent l'ouvrage; les deux premiers (dont un poème) de Vadim Kozovoï sont dédiés à Maurice Blanchot. Le dernier intitulé Poésie et temps est un court écrit de Blanchot rédigé pour les besoins d'une émission qui lui était consacrée sur France-Culture. Lettres à Vadim Kozovoï est un livre émouvant dans la bibliographie blanchotienne, d'abord parce qu'il contient une part d'inédit mais aussi et surtout parce que l'on y découvre un Maurice Blanchot plutôt méconnu, généreux et affectueux, soucieux, fidèle et vigilant à l'égard d'un ami et des siens.

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