Humensis

  • De la vraie vie

    François Jullien

    • Humensis
    • 29 Janvier 2020

    Un soupçon s'est insidieusement levé, un matin : que la vie pourrait être tout autre que la vie qu'on vit. Que cette vie qu'on vit n'est plus peut-être qu'une apparence ou un semblant de vie. Que nous sommes peut-être en train de passer, sans même nous en apercevoir, à côté de la « vraie vie ».
    Car nos vies se résignent par rétractation des possibles. Elles s'enlisent sous l'entassement des jours. Elles s'aliènent sous l'emprise du marché et de la technicisation forcée. Elles se réifient, enfin, ou deviennent « chose », sous tant de recouvrements.
    Or, qu'est-ce que la « vraie vie » ? La formule, à travers les âges, a vibré comme une invocation suprême. De Platon à Rimbaud, à Proust, à Adorno.
    La « vraie vie » n'est pas la vie belle, ou la vie bonne, ou la vie heureuse, telle que l'a vantée la sagesse.
    Elle n'est surtout pas dans les boniments du « Bonheur » et du développement personnel qui font aujourd'hui un commerce de leur pseudo-pensée.
    La vraie vie ne projette aucun contenu idéal. Ce ne serait toujours qu'une redite du paradis. Elle ne verse pas non plus dans quelque vitalisme auto-célébrant la vie.
    Mais elle est le refus têtu de la vie perdue ; dans le non à la pseudo-vie.
    La vraie vie, c'est tenter de résister à la non-vie comme penser est résister à la non-pensée.
    En quoi elle est bien l'enjeu crucial - mais si souvent délaissé - de la philosophie.

  • "Il faut nous y préparer : demain, robots, agents conversationnels (chatbots) et autres poupées humanoïdes vont détecter nos émotions avec de plus en plus d'acuité. Si nous sommes malheureux, ils nous remonteront le moral ; si nous sommes seuls, en difficulté, ils se feront aidants. Ces « amis artificiels » vont prendre une place grandissante dans la société.

    Or ils n'ont ni émotions ni sentiments, ni hormones de désir et de plaisir, ni intentions propres. À l'instar de l'avion qui ne bat pas des ailes comme un oiseau pour voler, nous construisons des machines capables d'imiter sans ressentir, de parler sans comprendre et de raisonner sans conscience. Si leur rôle peut être extrêmement positif, notamment dans le domaine de la santé, les risques de manipulation sont par ailleurs réels : dépendance affective, isolement, perte de liberté, amplifi­cation des stéréotypes (80 % de ces artefacts ont des voix, des noms - Alexa, Sofia - et des corps de femmes, qui en font des assistantes serviles ou des robots sexuels)...

    Seront-ils un prolongement de nous-mêmes ? Jusqu'où irons-nous pour programmer une émergence de conscience artificielle ? Et l'éthique dans tout ça ? Mêlant technologie, philosophie et neurosciences, Laurence Devillers pose les questions centrales de responsabilité sur l'application de ces robots « émotionnels » au sein de la société et les enjeux qu'ils représentent pour notre dignité humaine."

  • Le carton d'invitation fait rêver : le 16 octobre 1963, Romain Gary épouse Jean Seberg dans le petit village de Sarrola, en Corse. Un écrivain de quarante-neuf ans, héros de la France Libre, prix Goncourt pour Les Racines du ciel. Une actrice de vingt-quatre ans à la beauté moderne, si pure, qui illumine À bout de souffle. À ces noces de la littérature et du cinéma, ni Hollywood ni la famille, encore moins les paparazzis, ne sont conviés. C'est une opération commando menée par le Renseignement militaire français : personne ne doit être informé de l'événement confidentiel défense organisé avec la bénédiction du général de Gaulle.
    Aucun biographe, français ou américain, n'était remonté au jour de la cérémonie. Ariane Chemin est partie sur les traces de cet amour mythique né à l'aube des tumultueuses sixties. Pourquoi tant de mystères ? Au terme d'un sacré jeu de piste, elle a retrouvé dans un dancing, au sud de l'île, le dernier témoin de ces noces de maquisards. Le temps d'un tango, l'ancien agent secret lui a raconté les dessous du mariage en douce qui révèle la vie brûlante et barzingue de ces deux exilés.

  • Aujourd'hui la Catalogne s'embrase contre Madrid. Et si demain une nouvelle fièvre s'emparait des régions françaises contre Paris ?
    Gilles Martin-Chauffier détricote le roman national et montre comment la Bretagne s'est laissée avaler par la France lors du mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne. Le duché est alors séduit par la culture et la clarté françaises qui vont dominer l'Europe. Lessivé par les grandes guerres maritimes contre l'Angleterre, il sera à la pointe de la Révolution mais ses prêtres refuseront de prêter serment car la Bretagne est une terre éprise de liberté. Demain, malheureusement pour les Jacobins, "la question bretonne, la corse, la basque, l'alsacienne, la savoyarde et d'autres, martiniquaise ou polynésienne vont apparaître. La Bretagne va ressusciter et la France, vieille, fatigante, lui donnera la main pour s'émanciper".  
    Breton d'origine, Gilles Martin-Chauffier réclame la sécession de la Bretagne parce que justement nous avons perdu notre esprit français: "La France a désormais des mièvreries de pharisienne déguisée en carmélite. Au lieu de chantonner elle morigène. Sermons, morale et bien-pensance envahissent l'espace."
    Ce pamphlet brillantissime, inscrit dans une perspective historique est signé par l'une des meilleures plumes françaises. Et bretonne.

  • D'Un été avec Baudelaire à l'hiver numérique, ou plutôt au printemps du numérique car l'une des caractéristiques de notre époque est la révolution virtuelle.
    Partant de l'exemple de Baudelaire et de son appréhension contradictoire par rapport à la technique et au monde moderne, Antoine Compagnon se confronte avec candeur et humour aux nouvelles technologies. Il faut dire que notre spécialiste mondial des Fleurs du mal et des Essais de Montaigne est aussi un ancien polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées. En quarante chapitres drôles et particulièrement piquants, Antoine Compagnon effectue des incursions désopilantes dans le monde de google, d'Amazon, de Wikipédia, des moocs, de ces êtres désormais puissants dans les universités américaines que sont les "digital officers". Confrontant en permanence l'ancien monde du papier et des archives à celui du tout numérique, n'hésitant pas à évoquer sa vie personnelle, et ses « prothèses » numériques mais aussi ses cours dans le monde entier, au Japon, en France aux États-Unis, au Québec, Antoine Compagnon se révèle un « geek » et un « nerd » particulièrement poétique et drôle sans parti pris révélant tantôt l'absurde de notre univers virtuel, ou au contraire son apport considérable à notre civilisation.
    Ces petits billets ont été publiés pendant une année dans le Huffington Post.

  • Vous vous intéressez à l'oenologie mais détestez les "snobinards du vin" ?
    Vous ne savez pas comment survivre à votre gueule de bois ? Vous désirez perdre du poids sans diminuer votre consommation d'alcool ?
    Vous voulez briller en société et rabaisser vos amis un peu prétentieux ? Ce livre est pour vous !
    Boire est un art, pas un naufrage !
    Notre verre quotidien est un cocktail composé de chroniques, de recettes testées et approuvées, d'un quizz sur les boissons. C'est aussi un précis subjectif, un éloge de la divagation du moi, un traité sur l'alcool qui se lit comme la part des anges d'un écrivain particulièrement investi dans son sujet. D'un ton toujours pince-sans-rire, Amis nous permet de nous instruire sans en avoir l'air.
    Notre Verre quotidien est un livre résolument "chap", qui se lit avec plaisir et fera le bonheur de tous les bons vivants, amateurs d'alcools et de bons mots.

  • L'aphorisme est un tour de magie difficile à réussir. Il est la pièce d'un puzzle mais supporte mal la compagnie. Il cherche l'universalité plus que l'originalité, la concision plus que la simplicité. Il est souvent amer et il est mal-aimé. Dans le sillage de Lichtenberg et Kafka, Dominique Noguez nous peint ses aphorismes en bleu. Des pensées, des maximes, à l'image de son travail d'écrivain. Du style, de l'élégance, une dose de désespoir et beaucoup d'humour. Il y a des pensées classiques et d'autres ancrées dans l'actualité.
    « La plupart des hommes sont des Sancho Pança sans Don Quichotte. »
    « Avec les portables, les confessionnaux sont en pleine rue, sans grillage et sans prie-Dieu. »
    « Quand on va prendre l'avion, soigner ses sous-vêtements : on pourrait retrouver le cadavre après la catastrophe »
    « L'Académie : 40 membres. N'est-ce pas un peu se vanter ? »
    Si vous êtes partisan du court, de l'abrégé et d'un désespoir savant, lisez Noguez !

  • Le premier roman du traducteur de Michel Houellebecq. Un récit déjanté de ce Candide écossais, ami de Houellebecq, avec qui il discute de la prochaine guerre civile pour élimiser l'islam de France, de la désunion du Royaume Uni et du déchirement de la France avec nostalgie et un délicieux esprit de résistance. Comment faire vivre un amour franco-britannique ? Comment résister à la fin d'une civilisation ? Voilà deux questions, inextricablement liées, qui taraudent l'esprit d'un Écossais fatalement épris de la France, pays dit des Lumières universalistes. Dès son adolescence d'une difficulté exaltante dans les années 80, sur fond de deuxième Guerre froide et de Dame de Fer, l'auteur se débat avec ses démons staliniens et une fascination croissante pour un pays : celui du rêve et du romantisme (et de l'amour et du sexe). Dans ce récit de voyage intime, littéraire et politique, entre Royaume désuni et France déchirée, en passant par un bloc soviétique en pleine décomposition, on croise des épisodes et des personnages " symptomatiques " : individus dits " ordinaires ", hommes et femmes politiques, intellectuels d'envergure, dont Michel Houellebecq, qui, en tant que muse, collaborateur et objet d'étude et de traduction, l'accompagnera sur ce chemin de calvaire. De Fêtes de l'Humanité en tours des ruines post-communistes en atrocités islamistes, ce Candide écossais se heurte aux bouleversements de son réel. Rien n'arrêtera plus sa promenade vers la porte de Brandebourg. La Haçienda, boîte de nuit célébrissime d'inspiration situationniste à Manchester, se voit convertie en appartements de luxe. Le siège à la Place Colonel Fabien accueille des défilés de Prada. À Bobigny, la cité Karl Marx tombe sous des bulldozers frappés du slogan " Avenir, déconstruction ". Entre-temps, ces deux pays conservent leurs petits côtés d'utopie : les jeunes Français se ruent vers la Tamise ; les vieux Britanniques se jettent sur le Bergerac. Et le seul Albert Camus que nous méritons, c'est à dire Houellebecq, sous l'emprise d'une fée verte, évoque une guerre civile pour éliminer l'islam de France. Ce qui commence à se dessiner. En outre, son pays joue avec le Brexit et la fin de sa propre existence. Dans ces Mémoires d'Outre-France, notre auteur, un Chateaubriand bolchevique et britannique, nous semble nostalgique. De sa jeunesse perdue ? Du communisme ? De deux pays au bord de la disparition ?

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