Collège de France

  • L'Afrique a pendant plusieurs siècles été vue, imaginée, fantasmée par les Européens comme un continent sauvage, ténébreux, matière première des récits d'aventures et d'exploration, teintés d'exotisme, qui ne laissaient pourtant entendre qu'une seule voix, celle du colonisateur.

  • Auprès de la question théorique ou historique traditionnelle : « Qu'est-ce que la littérature ? », se pose avec plus d´urgence aujourd´hui une question critique et politique : « Que peut la littérature ? » Quelle valeur la société et la culture contemporaines attribuent-elles à la littérature ? Quelle utilité ? Quel rôle ? « Ma confiance en l´avenir de la littérature, déclarait Calvino, repose sur la certitude qu´il y a des choses que seule la littérature peut nous donner. » Ce credo serait-il encore le nôtre ?

  • Le droit est le produit d'une société en même temps qu'il aspire à lui donner des règles qui résistent au temps ; il est à la fois dans l'histoire et en dehors d'elle. Cela vaut particulièrement pour Rome, où le droit a évolué, en grande partie, sous la forme d'un dialogue rationnel et argumenté, établi par les juristes dans un présent dilaté créé par l'écriture. Historiciser le droit signifie alors assumer le point de vue des Anciens eux-mêmes et relier les écrits des juristes aux champs discursifs proches dont ils nourrissaient leur pensée - rhétorique, philosophie, histoire, poésie. Cette leçon inaugurale nous convie ainsi à découvrir la pensée juridique romaine au fil des textes antiques et modernes, du Digeste de Justinien au Songe du Vergier en passant par les Métamorphoses d'Ovide, pour mieux saisir la beauté sévère de ce droit devenu ensuite commun à une grande partie de l'Europe.

  • Les migrations internationales, au-delà des épisodes spectaculaires qui polarisent l'attention et soulèvent les passions, sont une composante ordinaire de la dynamique des sociétés, mais continuent de faire l'objet de visions très contradictoires. Si l'analyse démographique permet de cerner l'ampleur des migrations, il faut mobiliser d'autres disciplines pour saisir toutes leurs dimensions - géopolitique, historique, anthropologique, économique, mais aussi juridique et éthique. Car les migrations, liées à l'origine aux besoins des économies nationales, sont de plus en plus alimentées par la logique des droits universels. Une mutation à la fois décisive et fragile.

  • L'histoire de l'architecture ne cesse de conjuguer deux regards : celui, panoramique, portant sur les ensembles urbains, révélant les politiques sociales ou techniques, et celui sur les édifices et leurs intérieurs, vus en gros plan, qui reflète les idéaux et l'engagement de leurs auteurs et de leurs habitants. Faisant dialoguer théoriciens, philosophes et écrivains avec les architectes du xxe siècle (Mies van der Rohe, Wright ou Le Corbusier), Jean-Louis Cohen suggère une approche renouvelée, ancrée dans l'histoire culturelle et dans l'humain, de l'architecture comme questionnement et comme pratique.

  • Leçon inaugurale prononcée le jeudi 11 mars 2010 Chaire de création artistique 2009-2010 Nous avons assisté depuis une quarantaine d´années à de singulières métamorphoses théâtrales : elles ont bousculé et renversé hardiment les traditions de l´art dramatique. Comment s´étonner qu´au milieu de tant de modèles divergents, le public parfois s´égare ? Que voit-il ? Est-ce encore du théâtre ? Il arrive qu´un spectacle fasse événement en divisant le public et la critique. Un camp attaque le réalisateur au nom de l´art assassiné, l´autre l´acclame au nom de l´art régénéré. Zola a donné, il y a plus d´un siècle, un conseil aux artistes : « Chaque fois qu´on voudra vous enfermer dans un code en déclarant : ceci est du théâtre, ceci n´est pas du théâtre, répondez carrément : "Le théâtre n´existe pas. Il y a des théâtres et je cherche le mien." »

  • Les algorithmes prennent une place grandissante dans la société, que ce soit pour des applications informatiques ou pour des usages en société (réseaux sociaux, moteurs de recherche, affectation post-bac, découpage électoral). Lorsque la théorie prend du retard sur la pratique, les méthodes risquent d'être appliquées avant qu'on ait compris leurs aspects fondamentaux, ce qui induit des risques de manipulation. La perspective algorithmique allie des considérations d'efficacité à une approche systématique des problèmes passant par différentes phases (modélisation, formalisation, résolution, application) au cours desquelles l'aléatoire joue un rôle important. Quand ils sont bien conçus, les algorithmes peuvent être un outil de transformation de la société et contribuer au bien social.

  • Comment expliquer le paradoxe fondamental de la matière vivante, qui allie stabilité et robustesse des formes à une dynamique interne constante ? Ce n'est pas seulement l'information génétique contenue dans les cellules, mais aussi les processus biochimiques et moléculaires observables in vivo qui sont à l'oeuvre dans la morphogenèse. S'y ajoute la contribution essentielle des forces mécaniques qui, de la molécule au tissu, modèlent l'organisme. La dynamique du vivant émerge ainsi du contrôle biologique et des contraintes physiques à toutes les échelles. Son étude réunit aujourd'hui une communauté interdisciplinaire en pleine expansion qui observe, analyse et modélise le vivant.

  • Depuis le xiie siècle, les ordres politiques en Europe se sont construits autour d'une notion d'État de droit qui s'est articulée différemment selon les époques et les systèmes juridiques. Au-delà des particularismes, l'histoire comparative du droit et le droit comparé permettent de dégager une culture juridique partagée. Au Moyen Âge, la tradition juridique des universités a servi à créer un instrument de « police et justice » tendant vers l'idéal du « bon gouvernement ». À toutes les époques, le droit a maintenu ce rôle irréductible garantissant que toute décision politique se mesure à un étalon de justice. Quelle que soit la construction européenne envisagée, la question de l'État de droit au service d'une politique efficace et juste est essentielle. L'idéal du droit européen et ce qui constitue son histoire reflètent cette recomposition sans cesse renouvelée.

  • En opposant aux discours sectaires les armes universelles de l´histoire, de la philologie et de l´anthropologie, bref tout l´arsenal de la science et de la raison, l´histoire des religions du passé nous met en mesure de dégonfler les mythes modernes, ceux des autres, mais également les nôtres. Elle permet de repérer la projection dans le passé imaginaire des « origines » de fantasmes nationalistes, religieux ou racistes, et de désarmer les interprétations outrées qui peuvent être faites des textes sacrés. À l´intérieur des nations héritées du XIXe siècle, l´histoire ancienne peut aider à déconstruire la représentation que les États-nations se font parfois de leur passé, en montrant que malgré leur apparente proximité, leurs « ancêtres » sont aussi éloignés de la société actuelle que les habitants des antipodes. Elle permet de contester le « miracle grec », le « génie romain », la « supériorité germanique », ou encore la dialectique hégélienne selon laquelle les religions et l´histoire tendent vers le monothéisme chrétien. By opposing sectarian discourses with the universal weapons of history, philology and anthropology, in short, the entire arsenal of science and reason, the history of religions of the past enables us to deflate modern myths, and not only those of others but also our own. It allows us to identify the projection, in the imaginary past, of the "origins" of nationalist, religious or racist fantasies, and to disarm exaggerated interpretations of the sacred texts. Within nations inherited from the 19th century, ancient history can help to deconstruct the representation that nation states sometimes create of their past, by showing that despite their apparent proximity, their "ancestors", often simply assumed to be so, were as distant from the current society as the inhabitants of the antipodes, and hardly resembled the image assigned to them. It enables us to challenge the "Greek miracle", the "Roman genius", the "Germanic superiority", or the Hegelian dialectic professing that religions and history tend towards Christian monotheism.

  • At a very early stage, Japanese civilization asserted itself in a relationship of "linguistic competition" with Chinese, in both the religious, the literary, and the intellectual spheres. This cultural symbiosis linked to the shaping of a language, that Jean-Noël Robert has called hieroglossia, was the primary source of the speech that Yasunari Kawabata delivered upon receiving the Nobel Prize in Literature in 1968: By drawing on Japanese Buddhist poetry, he placed himself in the Zen tradition and the mysticism of the language of the Shingon school, according to which there is a direct link between linguistic signs and the substance of things.

  • Along with the theoretical or traditionally historical question "What is literature?", the critical and political question "What can literature do?" begs an answer. What value do contemporary society and culture ascribe to literature? What utility? What role? "My confidence in the future of literature", wrote Italo Calvino, consists in the knowledge that there are things that only literature can give us, by means specific to it". Is this still relevant to us today?

  • This long tradition would certainly not be a reason in itself to keep or restore the subject, had it not something to do with the subject itself. All of the associations between the past and literature, all of the signs that point towards an essential link between the notion of literature and a feeling for the past, are crystallized in medieval literature. The curiosity that medieval literature has aroused since it was rediscovered at the dawn of Romanticism presupposes such associations. The very forms of this literature bear indications of them. They encourage us to consider jointly the interest of modern times in the medieval past and the signs of the past with which the Middle Ages marked its own literature. Even more, they invite us to seek in the relationship with the past a defining criterion for literature, a most necessary task with reference to a time when words are not understood in their modern sense, and there is no guarantee that a corresponding notion exists. The best reason to continue with this hundred-and-fifty-year-old teaching is that its object may not even exist.

  • Papyrology, which burgeoned in the nineteenth century after the discovery of thousands of papyri in Egypt, consists in the study of Greek and Latin texts written on a transportable medium (papyrus, clay potsherds, wooden tablets or parchment). While inscriptions and literary sources can render a normative, idealized and sometimes deformed image of individuals, papyri - no matter how fragmented they may be - take us into their daily lives, thus making possible the archaeology of cultural practices. Attempting to decipher "these shreds, guardians of the human memory" - to paraphrase Leonardo de Vinci - is the challenge of the papyrologist, who ceaselessly renews our knowledge of the past.

  • En associant une méthode - les études comparatives - à un processus en cours - l´internationalisation du droit -, cette chaire s´inscrit dans l´avenir, si incertain soit-il. Certes les événements présents soulignent tragiquement l´absence d´un véritable ordre juridique mondial : le système de sécurité collective de la Charte des Nations unies a montré sa fragilité et le droit n´a pas su désarmer la force. Mais à l´inverse la force ne peut empêcher cette extension du droit, sans précédent dans l´histoire, au point qu´aucun État ne saurait durablement s´en affranchir. Il n´est plus possible aujourd´hui de méconnaître la superposition de normes - nationales, régionales et mondiales -, ni la surabondance d´institutions et de juges - nationaux et internationaux -, à compétence élargie. Ces réalités nouvelles font évoluer le droit vers des systèmes interactifs, complexes et fortement instables. Plus que d´une défaite du droit, c´est peut-être d´une mutation qu´il s´agit, une mutation de la conception même de l´ordre juridique.

  • La civilisation japonaise s´est très tôt affirmée dans un rapport de « concurrence linguistique » avec le chinois, tant dans la sphère religieuse que littéraire et intellectuelle. Cette symbiose culturelle articulée sur le façonnage de la langue, que Jean-Noël Robert propose d´appeler hiéroglossie, est la source ultime du discours que prononça Yasunari Kawabata à la réception du prix Nobel de littérature en 1968 : en puisant ses sources dans la poésie bouddhique japonaise, il s´inscrit dans la tradition zen et la mystique du langage de l´école Shingon, selon laquelle il existe un lien direct entre les signes linguistiques et la substance des choses. At a very early stage, Japanese civilization asserted itself in a relationship of "linguistic competition" with Chinese, in both the religious, the literary, and the intellectual spheres. This cultural symbiosis linked to the shaping of a language, that Jean-Noël Robert has calledhieroglossia, was the primary source of the speech that Yasunari Kawabata delivered upon receiving the Nobel Prize in Literature in 1968: By drawing on Japanese Buddhist poetry, he placed himself in the Zen tradition and the mysticism of the language of the Shingon school, according to which there is a direct link between linguistic signs and the substance of things.

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