Agone



  • « Nous, classes moyennes, petits-bourgeois de toutes catégories, anesthésiés par notre confort, chloroformés par nos habitudes, obnubilés par nos médiocres intérêts, devrions nous aviser que le modèle d'organisation sociale qui est révolu, c'est celui qui se présente comme le seul concevable et le seul souhaitable, le modèle que le capitalisme libéral a étendu à toute la planète, celui d'une société à deux vitesses et d'un monde à deux humanités. L'évolution plus qu'alarmante des rapports sociaux, le fossé infranchissable qui se creuse toujours plus entre nantis et démunis, entre possédants et dépossédés, engendrant exclusion, haine et violence, rendent inéluctable le choix décisif entre un monde où la défense des privilèges ne pourra plus être assurée que par la guerre déclarée contre les pauvres et un monde où la suppression des inégalités économiques constitue le préalable de la construction d'une démocratie mondiale. »
    Le capitalisme ne fonctionne pas seulement par oppression mais aussi par l'adhésion des individus au système qui les exploite, entretenue par de vaines espérances de succès individuel. Nos luttes doivent s'accompagner d'un autre combat, dont l'enjeu est l'appropriation par chacun de sa subjectivité : ce travail de « socioanalyse » a pour objet la maîtrise de ce qui conditionne notre participation spontanée à l'ordre établi.



  • « 1770. Depuis un siècle, deux camps s'affrontent au sein des Lumières. Héritiers de Locke, Leibniz, Montesquieu, les modérés dominent. Sous la houlette du vieux Voltaire, ils s'efforcent de maintenir le corps et l'âme séparés, de concilier raison et religion, de réformer la société en préservant l'aristocratie et la monarchie, et de réserver les lumières aux élites dirigeantes. Face à eux, les radicaux, héritiers de Bayle et Spinoza, n'ont pas de meilleure arme que leurs livres clandestins, massivement diffusés dans toute l'Europe. Sous l'impulsion de Diderot et de d'Holbach, ils placent l'homme au sein d'une nature sans transcendance, opposent la raison à toute autorité religieuse, combattent pour l'abolition des privilèges, pour l'égalité des peuples et des sexes, et inclinent vers une démocratie représentative.
    1770 : les radicaux prennent le dessus. S'opère alors, en deux décennies, une révolution des esprits qui va rendre possible dès 1789 la révolution en acte. Ce livre offre un panorama clair et vivant des affrontements entre radicaux et modérés sur la plupart des grandes questions philosophiques, morales, économiques, politiques en ce moment charnière. »
    Depuis quinze ans, les travaux de Jonathan Israel bousculent les idées dominantes sur les Lumières. Il en réordonne les cadres spatio-temporels : résolument internationales, ses Lumières commencent en 1650 en Hollande, puis s'étendent à toute l'Europe et à l'Amérique pour devenir mondiales vers 1770. Plaçant au coeur de l'histoire des idées la reconstitution des controverses, il fait apparaître les stratégies intellectuelles, les alliances, les divorces et leurs enjeux. Il redonne ainsi une nouvelle jeunesse à l'idée que les révolutions politiques de la fin du XVIIIe siècle n'ont pu avoir lieu que parce qu'elles ont été précédées par une « révolution de l'esprit » opérée par des philosophes.
    Ce livre est issu d'un cycle de conférences (2008) dans lesquelles l'auteur, se tournant vers un large public, a condensé l'essentiel de ses idées.

  • Depuis plus de trente ans, Jacques Bouveresse explore les idées de Wittgenstein et les rend accessibles aux non-spécialistes. Introduction à l'ensemble de cette pensée, ce volume expose sa conception des problèmes philosophiques et développe la « méthode wittgensteinienne » sur quelques exemples typiques : la science et la croyance, ...

  • À un moment où l'irrationalisme, le relativisme et l'historicisme radical sont devenus obligatoires pour qui veut être un philosophe de notre époque, il est réellement étonnant que le nom de Spengler n'apparaisse pour ainsi dire jamais. Il est vrai que son cas révèle de façon un peu trop voyante l'existence d'un nietzschéisme de droite (pour ne pas dire plus) : un phénomène dont les interprètes français les plus réputés n'aiment généralement pas beaucoup se souvenir. Le Nietzsche de Spengler fait partie des possibilités et des suites que l'on préfère ignorer hypocritement. De façon générale, l'intermède du IIIe Reich a rejeté dans l'oubli un certain nombre d'antécédents hautement significatifs de l'irrationalisme de la philosophie française contemporaine. On peut se demander si ce n'est pas à ce fait qu'elle doit essentiellement sa réputation d'innocence et de progressisme. Il y a des ancêtres qu'on préfère, autant que possible, ne pas connaître. Mais le mieux est encore de ne pas les avoir. Depuis les années 1960, Jacques Bouveresse n'a cessé de confronter nos modes philosophiques successives aux idées d'auteurs « peu fréquentés » ou « mal famés » : Gottfried Benn, le poète expressionniste ; Oswald Spengler, le penseur du Déclin de l'Occident ; Karl Kraus, le satiriste ; mais aussi les philosophes de la tradition autrichienne, notamment ceux du Cercle de Vienne ; et bien sûr Robert Musil. Il n'y a pas seulement trouvé des armes dans son combat contre les fausses valeurs du monde intellectuel. Il pose en les lisant une question cruciale pour tout rationaliste : quelle part de vérité peut-on reconnaître à l'irrationalisme ou au nietzschéisme sans risquer de perdre l'essentiel ? Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Robert Musil et Karl Kraus. Il est aussi l'un des principaux commentateurs français de Ludwig Wittgenstein.



  • Sans doute ne saurait-on reprocher, a priori, à un auteur d'avoir évoulué en cours de route et d'avoir tronqué l'ivresse guerrière de ses débuts contre les jouissances intenses qui lui procurent la contemplation d'une fleur ou la chasse aux papillons. Des ruptures avec le nationalisme des débuts, l'histoire de la littérature allemande n'offre-t-elle pas bien d'autres exemples ? Le parcours d'Ernst Jünger (1895-1998), du guerrier et publiciste de combat au sage contemplatif cultivant la Muse, a pour lui les apparences. Mais la question qui se pose est celle des limites de cette métamorphose et de l'intérêt que l'auteur et ses hagiographes ont au contraire à la mettre en avant.
    L'idée du livre est née de l'étonnement devant ce qui semble être devenu l'évidence d'une honorabilité politique et d'une qualité littéraire de premier plan.
    Celui qui défilait rue de Rivoli à la tête de sa compagnie et fréquentait le Tout-Paris des collaborateurs a fini par être presque unanimement reconnu comme un intellectuel allemand antinazi qui aurait lucidement dénoncé « les dangers de la vision totalitaire du national-socialisme ». Il ne s'agira pas ici de relater l'histoire de la réception de Jünger, mais de se demander comment et à quelle fin son image a été rendue acceptable, et ce que recouvre l'entrée d'un auteur à passé fasciste dans la littérature « pure ».

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