Sciences politiques & Politique

  • « Le meurtre de Mike Brown par un policier blanc a marqué un point de rupture pour les Afro-Américains de Ferguson (Missouri). Peut-être était-ce à cause de l'inhumanité de la police, qui a laissé le corps de Brown pourrir dans la chaleur estivale. Peut-être était-ce à cause de l'arsenal militaire qu'elle a sorti dès les premières manifestations. Avec ses armes à feu et ses blindés, la police a déclaré la guerre aux habitants noirs de Ferguson. »
    Comment le mouvement Black Lives Matter a-t-il pu naître sous le mandat du premier président noir ? L'auteure revient sur l'« économie politique du racisme » depuis la fin de l'esclavage, le reflux des mouvements sociaux des années 1960 et l'essor d'une élite noire prompte à relayer les préjugés racistes et anti-pauvres. Elle défend le potentiel universaliste de BLM : afro-américain et tourné contre les violences policières, il peut parfaitement rallier d'autres groupes et s'étendre à une lutte générale pour la redistribution des richesses.
    Militante antiraciste, féministe et anticapitaliste, Keeanga-Yamahtta Taylor enseigne au Département d'études afro-américaines de l'université de Princeton. Black Lives Matter, son premier livre, a reçu de nombreux prix et a été plusieurs fois réimprimé depuis sa sortie aux États-Unis.



  • « La réticence des magistrats à mettre en cause des militaires français pour complicité de génocide s'est traduite par le refus, pendant l'été 2017, d'interroger l'amiral Jacques Lanxade, chef d'état-major des armées en 1994, et son adjoint chargé des opérations, le général Raymond Germanos, au motif que les militaires sur le terrain auraient décidé de façon autonome de leur action ou inaction. C'est méconnaître les réalités de la chaîne de commandement, puisque l'amiral Lanxade lui-même explique : "Les forces françaises au Rwanda exécutaient les ordres qu'on leur demandait d'exécuter." »
    Vingt-cinq ans après les événements, ce livre rend compte du soutien français aux forces gouvernementales rwandaises avant, pendant et après le génocide des Tutsis. Il revient sur l'ambiguïté de l'opération Turquoise qui, après avoir laissé massacrer plus d'un millier de civils sur la colline de Bisesero, a aussi laissé partir vers le Zaïre les génocidaires - qu'elle a même été jusqu'à réarmer. Aujourd'hui encore, la plupart des acteurs politiques, quel que soit leur bord, continuent de se taire ou de nier l'implication de l'État français dans le génocide. Le combat judiciaire qui continue lui aussi pour rompre ce silence et mettre fin à l'impunité des responsables français et à celle des Rwandais suspectés de génocide - pour qui le territoire français est encore largement une terre d'asile - rencontre de nombreux blocages, parfois au coeur même de l'État.





  • À la fin des années 1960, la concurrence internationale et la peur du déclassement transforment un populisme de gauche (rooseveltien, conquérant, égalitaire) en un « populisme » de droite faisant son miel de la crainte de millions d'ouvriers et d'employés d'être rattrapés par plus déshérités qu'eux. C'est alors que la question de l'insécurité resurgit. Elle va embourgeoiser l'identité de la gauche, perçue comme laxiste, efféminée, intellectuelle, et prolétariser celle de la droite, jugée plus déterminée, plus masculine, moins « naïve ».
    Cette métamorphose s'accomplit à mesure que l'inflation resurgit, que les usines ferment et que l'« élite », jadis associée aux grandes familles de l'industrie et de la banque, devient identifiée à une « nouvelle gauche » friande d'innovations sociales, sexuelles et raciales.
    Les médias conservateurs n'ont plus qu'à se déchaîner contre une oligarchie radical-chic protégée d'une insécurité qu'elle conteste avec l'insouciance de ceux que cette violence épargne. Au reste, n'est-elle pas entretenue dans ses aveuglements par une ménagerie de juges laxistes, ­d'intellectuels jargonnants et autres boucs émissaires rêvés du ressentiment populaire ?
    « Progressistes en limousine » là-bas ; « gauche caviar » chez nous.
    Extrait de la préface de Serge Halimi



  • Ce n'est pas seulement qu'un président soit un politicien. Le pire est qu'il soit entouré de politiciens. Et nous, nous sommes des citoyens. Nous ne devons donc pas voir le monde à travers leurs yeux, en disant : « Bon, il faut faire des compromis, il faut faire ce choix pour des raisons politiques.



  • Longtemps, la gauche au pouvoir a caboté entre deux récifs. Tantôt sa volonté de transformation sociale butait sur les « contraintes » imposées par l'ordre capitaliste. Tantôt sa pratique du pouvoir devançait les préférences et les exigences de ses adversaires. En France, au cours du XXe siècle, les périodes associées au Cartel des gauches (1924-1926), au Front populaire (1936-1938), à la Libération (1944-1947), et aux premières années de l'ère mitterrandienne (1981-1986) ont illustré cette tension entre espérance et renoncement, audace et enlisement.
    La gauche a chevauché au pouvoir la puissance de passions collectives, dont celle de l'égalité. Mais elle a accepté ensuite de les dompter, avant de les étouffer sous une couverture de rationalité technique. Cette retraite bureaucratique, cette nouvelle conscience qui ne voit dans le monde que moyens et machines ont forgé les barreaux de sa cage de fer.
    Réédition, légèrement revue, d'un ouvrage épuisé depuis plus de dix ans, ce livre reste la seule étude comparative sur les réalisations et les échecs de la gauche française.
    Journaliste et historien, essayiste, spécialiste des médias et d'économie politique, directeur du Monde diplomatique, Serge Halimi est notamment l'auteur du Grand Bond en arrière (Agone, 2012) et des Nouveaux Chiens de garde (Raisons d'agir, 2005).

  • « Au cours des années 1970, une vigoureuse offensive contre le "totalitarisme de gauche" ébranla la vie politique française. Dans leurs livres, leurs articles et à la télévision, les intellectuels "antitotalitaires" dénonçaient, sur un ton dramatique, une filiation entre les conceptions marxistes et révolutionnaires et le totalitarisme. Issus eux-mêmes de la gauche et ne craignant qu'une faible opposition de ce côté-là, ces intellectuels ont réussi à marginaliser la pensée marxiste et à saper la légitimité de la tradition révolutionnaire, ouvrant ainsi la voie aux solutions politiques modérées, libérales et postmodernes qui allaient dominer les décennies suivantes. Capitale de la gauche européenne après 1945, Paris devenait la "capitale de la réaction européenne". »



  • « Dans la nuit, plusieurs dizaines de milliers de manifestants descendent dans les rues à l'appel de Charles Blé Goudé, leader des "jeunes patriotes", et se dirigent vers l'aéroport et la base militaire française. Les Ivoiriens se heurtent rapidement aux hélicoptères et aux chars des soldats français, qui tirent à balles réelles et à la grenade offensive, faisant une trentaine de morts. Le lendemain, l'état-major français ne reconnaît pourtant que "des tirs d'intimidation". Le soir, le général Bentégeat admet qu'ils ont "peut-être blessé ou même tué quelques personnes", mais ne parle que de "pillards" et se déclare "très fier de la réaction qu'a eue le détachement Licorne. Ils ont montré qu'on ne tue pas impunément les soldats français". La suite des événements confirmera qu'on peut en revanche tuer impunément des civils ivoiriens.»
    Derrière une neutralité affichée, la France n'a cessé d'intervenir dans la vie politique ivoirienne, défendant âprement ses intérêts économiques et son influence régionale. De la mort d'Houphouët-Boigny à la chute de Gbagbo, tout l'arsenal de la Françafrique s'est déployé en Côte d'Ivoire : diplomatie parallèle, réseaux officieux, affaires troubles, coups tordus et crimes de guerre.
    Membres de l'association Survie, Raphaël Granvaud et David Mauger sont tous deux rédacteurs pour Billets d'Afrique. Le premier est également l'auteur de Que fait l'armée française en Afrique ? et de Areva en Afrique (Agone, 2009 et 2012).

  • Je regrette

    Jean-Marc Rouillan

    • Agone
    • 31 Août 2018



    « Je regrette d'être emprisonné pour délit d'opinion quand j'ai affirmé durant toute mon existence que seul l'acte donne leur véritable sens aux mots.
    Dans les Vers nouveaux, Rimbaud était bien plus explicite : "De rage, sanglots de tout enfer renversant... Industriels, princes, sénats, périssez ! Puissance, justice, histoire, à bas ! "
    J'aurais peut-être dû versifier mon propos ?
    Un de ces jours, il me faudra tout de même calculer (en jours de prison) le poids de chacun des mots qui provoqua les foudres de la justice. »
    Série d'aveux indéniables et de souvenirs carcéraux, politiques, amoureux, militants, littéraires, cinématographiques, révolutionnaires et enfantins enfin délivrée avec une bonne foi irréprochable par cet ancien membre du groupe Action directe, qui joue avec ce que ses juges attendent de lui. Écrits au printemps 2010 (sur le modèle du Je me souviens de Pérec), alors qu'il venait de passer à Marseille sa première année en semi-liberté depuis vingt ans, ce texte a été revu pour son édition.
    Né en 1952 à Auch, Jean-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Il vit aujourd'hui dans le Sud-Ouest de la France. Auteur d'une quinzaine d'ouvrages, il a notamment publié chez Agone Je hais les matins (2015), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011), Chroniques carcérales (2008). Dernier livre paru, Dix ans d'Action directe (2018). Voir sa biographie complète sur le blog des éditions Agone.

  • Policiers du monde et protecteurs attentifs de leurs intérêts nationaux, bien que pris dans des logiques d'interdépendance croissante, les États-Unis continuent de déterminer une grande partie de la politique internationale. Comme aucun autre président ne l'avait jamais fait avant ni ne le ferait par la suite, Wilson exalta sans retenue la fonction messianique de l'empire américain. La religion, le capitalisme, la démocratie, la paix et la puissance des États-Unis, tout cela ne faisait qu'un. « Voyez loin, disait-il à des représentants de commerce, gardez à l'esprit que vous êtes des Américains, que vous êtes faits pour apporter la liberté, la justice et les principes de l'humanité partout où vous allez, vendez des marchandises qui rendront les gens heureux et convertissez-les aux principes de l'Amérique. » Dans son discours de campagne, il déclarait en 1912 : « Je crois que Dieu a présidé à la création de cette nation. Nous avons été choisis pour montrer à toutes les nations le chemin à suivre pour marcher sur les chemins de la liberté. » Au XXe siècle, les États-Unis mènent une politique étrangère qui en a fait la puissance hégémonique mondiale. Mais c'est une hégémonie à double face, qui leur impose à la fois de garantir l'ordre capitaliste et de favoriser les intérêts des entreprises, des banques et des lobbies américains. Une difficulté qu'aggrave leur économie, prise dans l'interdépendance croissante des économies rivales et de plus en plus soumise au développement du crédit. Retraçant l'histoire de cette politique étrangère, étudiant ses stratèges et les problèmes auxquels elle est confrontée, Perry Anderson met en garde ceux qui sous-estimeraient la durée de vie de l'empire américain : « Sur le plan politique, son sort n'est pas encore réglé. » Historien britannique, Perry Anderson est l'un des fondateurs de la New Left Review, qu'il a dirigée pendant plus de quarante ans. Il a publié, en français aux éditions Agone, Le Nouveau Vieux Monde (2010) et (à paraître) Sur le marxisme occidental puis À la recherche du matérialisme historique.

  • Le nouveau vieux monde

    Perry Anderson

    • Agone
    • 30 Avril 2018



    Dans le contexte de la montée générale du néolibéralisme, l'autosatisfaction des élites européennes et de leurs porte-parole accompagne le mépris des populations. À ce niveau, l'absence d'un réel clivage politique empêche l'émergence d'une véritable sphère publique en Europe. La bonne conscience entretient les illusions, comme celle d'une autonomie vis-à-vis des États-Unis. Entre la réalité d'un régime politique produisant des effets plus ou moins uniformes sur l'ensemble de son territoire et l'intensité incomparablement supérieure de la vie interne de chacune des nations qui la composent, l'Europe ressemble beaucoup à un objet impossible. Ce livre veut contribuer à rompre le concert d'échos médiatiques qu'est aujourd'hui l'Union européenne pour en faire un objet de véritables choix politiques.
    Une partie du chapitre consacré à la France est déjà parue sous le titre La Pensée tiède (2005), ici actualisée et replacée au sein d'une réflexion globale sur place de la vieille Europe dans le nouvel ordre mondial.
    L'auteur rassemble ici quinze ans d'observations et de réflexions pour retrouver le fil rompu des grands penseurs politiques de l'Europe. Alternant les points de vue généraux sur l'organisation du continent et sur les réalités nationales, il envisage aussi bien la question des origines historiques que les enjeux les plus actuels - comme l'élargissement vers l'Orient.

  • Le brassage continu de l'or noir et de « l'argent noir », du pétrole offshore (au large) et des capitaux offshore (dans les paradis fiscaux), des spéculations inavouables sur le pétrole, la dette et les fournitures de guerre, dessinent un paysage où criminalités économique et politique entrent en synergie. Il devient évident que les acteurs les plus conscients participent à un « groupe criminel organisé ». Ils n'ont pas conscience, en revanche, que peut leur être collée cette étiquette, car ils évoluent depuis trop longtemps dans les espaces sans loi, les no man's land déshumanisants d'une mondialisation dérégulée, avec la quasi-assurance de l'impunité. Les ouvrages sur le pétrole, la dette, les trafics d'armes, les guerres au Congo-Brazzaville et en Angola, avec leurs cortèges d'horreurs et de destructions, ne manquent pas. Il manquait de tisser ensemble ces divers éléments.
    C'est l'objet de ce « Dossier noir ».

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