Publie.net

  • "À la fin tu es las de ce monde ancien"
    Et c'est peut-être pour cela qu'Alcools nous marque autant, nous a accompagné de ces musiques à syncope étrange, et pourtant tout ancrées dans nos perceptions les plus fines.
    Une borne dans l'élan moderne de la poésie, peut-être à partir de cette rature dans le manuscrit conservé à la bibliothèque nationale, ce "soleil cou coupé" qui surgit pour conclure, après le grand défilé des villes d'Europe.
    Oeuvre qui se débarrasse en cours de route de toute ponctuation pour nous arriver avec plus de lumière.
    Comment ne pas en disposer à sa guise sur nos appareils numériques ?

    FB

  • Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poëtique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? C'est surtout de la fréquentation des villes énormes, c'est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.

    Le passage est célèbre, mais il a servi de programme à toute la littérature moderne après lui, et pas qu'en France, pour l'irruption de la ville dans le roman.
    Le chantier essentiel de Baudelaire, rythme, syncope, perversité, retournement de la poésie sur elle-même, c'est les Fleurs du Mal. Chantier vie.
    /> En même temps, c'est comme s'il se savait, après Hugo, le dernier poète : qui pour utiliser après lui le sonnet ? Rimbaud et Mallarmé ne feront qu'ajouter un codicille, et savent leur dette. L'enjeu, c'est la prose. Celle que probablement accompliront Rimbaud et Lautréamont, tout pétris de Baudelaire.
    La prose qui résonne si magiquement dans les traductions d'Edgar Poe. C'est sur cette piste que part à l'assaut Baudelaire. Avec une matière immense et neuve : Paris.

  • Baudelaire mettait ce petit livre très secret au-dessus de tous les autres : bien sûr il y prend l'idée de ses "Poëmes en prose", mais à entrer dans "Gaspard de la Nuit" c'est souvent de belles harmoniques annonciatrices des "Fleurs du mal" qu'on y entend.
    Je crois qu'il faut relire de façon contemporaine le livre qu'Aloysius Bertrand prétend avoir reçu de cet inconnu, Gaspard de la Nuit. Parce que cela part d'une ville (ô, cette préface sur Dijon !), pour la brièveté de chaque scène en prose, discontinue, complète. Mais aussi pour ce rapport de chaque page à la citation littéraire qui la précède, comme si l'image littéraire naissait de cette phrase arrachée à un autre texte, mêlant Walter Scott à Lamartine, puisant dans les vieilles chansons populaires ou les étranges proclamations des alchimistes ou de Nostradamus.
    Et puis le sous-titre, sur lequel aussi revient Baudelaire: "fantaisies à la manière de Rembrand et de Callot" - ce qui veut dire : la prose devenue tableau, et tableau arraché à la nuit, celle qui entoure chaque scène de Rembrands (Aloyisus Bertrand nomme un chapitre "vestives de la nuit"), ou bien les caricatures effrayantes mais prises à la peau du monde, la guerre, les chemins, les mendiants, les saltimbanques de Callot.
    À lire "Gaspard de la Nuit" comme un précurseur de Baudelaire, on en fait une singularité, une curiosité littéraire. À s'y recoller depuis nos blogs, la brièveté et les séries, depuis notre volonté de dire le monde dans son imaginaire, ses fantasmes, son obscurité, avec les phrases et les livres qui nous ont éveillé à la nuit et l'énigme, on le retrouve tout neuf devant nous.
    FB

  • Cambouis

    Antoine Emaz

    Qu'Antoine Emaz soit un des principaux poètes au travail en France à l'heure d'aujourd'hui, nul pour le contester.
    L'oeuvre est dense, et majeure. Plaie, Boue, Os, Peau : des titres mots, qui vous prennent. Dedans, chez un éditeur à l'écart, exigeant (Tarabuste, établi dans l'Indre, et travaillant dans la tradition typographique), un travail au blanc, où le silence, la denstité graphique, la restriction à l'essentiel concourent à cette quête radicale où les mots appellent le réel.
    Les amis et les lecteurs d'Antoine Emaz savent (ne serait-ce que par Lichen, lichen (Rehauts, 2006) , que l'atelier d'Emaz est vaste comme les ciels de Loire qui l'entourent. Un lecteur de la langue française, dans son histoire et son épaisseur, où Saint-Simon répond de loin en amont à Reverdy et Du Bouchet. Pour la peinture, vous croiserez Emaz du côté de Klee, autre producteur vaste et essentiel, comme en musique ses carnets vont évoquer Led Zeppelin ou Bach. Dans Cambouis, il parle de ses carnets de 2006, on apprend comme par hasard qu'il s'agit des carnets numérotés 100 à 105.
    C'est à ma requête personnelle, lorsque les éditions du Seuil m'avaient confié la création d'une collection de littérature contemporaine, Déplacements, qu'Antoine Emaz avait commencé de rassembler, dans la suite de carnets accompagnant en temps réel son travail, la fabrique même des livres, mais cette permanente école de vie, ce qui deviendra Cambouis : il ne s'agit plus de cette prise de notes au quotidien, mais de comment s'articule en permanence le travail même, en quoi il est création, en quoi le poème et vivre interfèrent.
    Je suis très fier, en accord avec les éditions du Seuil, d'en proposer aujourd'hui l'expérience numérique - annotations, signets, recherche plein texte, extraits qui sont à votre disposition, le livre devient votre propre atelier, et c'est bien ce qui nous fonde dans l'expérience menée à publie.net.

    FB

  • Il faut être absolument moderne, disait-il dans Une saison en enfer : et si c'était dans ses Illuminations que Rimbaud le devenait définitivement, dans ce texte inépuisable ?
    La ville, aperçue, multipliée, les silhouettes, les rêves, les transformations du monde.
    Un constant saut d'ajustements, distance, vitesse, coupes narratives, de phrase à phrase, constituant même parfois le texte de ces phrases traitées comme des objets indépendants.
    Qu'il s'agisse d'un harpon autobiographique (Enfances, vagabonds), d'une lancée allégorique (Villes, Promontoires), ces éclats de textes ont une visée de saisie totale du monde.
    Et plus on les pratique, plus chaque fois un de ces éclats surgit devant vous à neuf.
    Alors, oui, important d'en disposer en permanence sur nos supports nomades : une version epub intégrale et fiable, pour affichage sur iPad et autres supports, avec toutes vos fonctions habituelles de repérage, annotations, extraits et recherche.
    Mais, en exclusivité, nous proposons aussi une reconstitution numérique PDF fac-simile de l'édition originale.
    On a bien sûr conservé la présentation initiale de Paul Verlaine, premier assembleur de ce texte gigantesque.

    FB

  • Note : plusieurs versions disponibles. L'une avec audio intégré, l'autre sans audio (interopérable, lisible sur tous supports), avec morceaux audio à télécharger directement.
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    Ce poème est le récit fragmenté d'une perte. Des photos viennent donner apparemment un semblant de réalité à un parcours intérieur marqué par la douleur. Et le cri. Quand j'ai lu le manuscrit de Julien Boutonnier, c'est ce qu'immédiatement j'ai senti. Mais, le relisant, voici les quelques remarques qu'il a suscitées en moi.
    1. Le cri désigne la perte de la mère. L'absence subie comme un fléau (peste au crabe) se combat dans les mots contre les motsmorts qui coupent le souffle. Boutonnier trouve sa voix dans les lettres manquantes qu'il faut vocaliser autrement pour pouvoir dire le nom imprononçable.
    2. En ce sens, il n'est pas question d'histoire individuelle seulement, vous l'aurez compris. Il s'agit de tenter de saisir l'espace à vif de la mort à l'oeuvre en nous, en nous tous.
    3. Et les photos ne sont là que pour nous montrer que la réalité de ce qui se lit et se donne à entendre ne peut se voir, sauf dans le défaut de ce que toute image exhibe, dans ce qu'elle dé-montre.
    4. Il faut pour donner corps à tout cela une construction rigoureuse, exigeante. Julien Boutonnier y parvient avec un sens des rythmes et un feeling à toute épreuve.
    5. C'est donc un livre remarquable, bouleversant.

    Maintenant, précipitez-vous, ayez la curiosité aiguisée, à vos liseuses !

    François Rannou

    Note : il faut saluer le travail remarquable de Jean-Yves Fick dans la mise au point du manuscrit et sa relecture.

  • « Ces pages sont aux errants - aux cailloux - aux poussières et à l'humus. Elles sont à la pourriture ligneuse, aux lichens, lichens - aux rongeurs. Ces pages sont aux noms des bois - à ceux des forêts tout autant qu'aux innommés. Ces pages sont aux bruyères - aux fougères - aux tourbes et aux lombrics. Elles sont aux terriers. Elles sont à l'irrégularité. À l'imprévu. Au perpétuel. À l'enfoui - au très très enfoui. »

    Et je m'obstine, m'acharne, ahane - continue. Voici un rassemblement. C'est trempé, truffé, couturé, de recopillages - travail à façon de reconnaître quelques dettes et les « grands alliés substantiels ». J'ai cherché les traces, les poussières, les surgissements et les refuges. Mais la poésie hein. Elle sait, elle. C'était du gros de matière laissée à lentement macérer, parfois brassée - à manière de fabrication de terre - quoi fut ensuite distillé à l'issue de plus d'une année d'attente - et donc, cher lecteur, courage, vivons, répétons, portons nos amis dans la nuit, dans la brume.
    Sébastien Ménard

  • Un seul récit, pour se saisissant des signes multiples de la ville éclatée, de ses noms, de scènes parfois brutales ou seulement quotidiennes ou abstraites, pour autant de textes brefs, comme des plaques liquides, chacune liée à un point précis de la ville et qui seraient notre appréhension intérieure de l'hyper-métropole. Le narrateur (parce qu'un récit s'ébauche, se centre autour de la notion de colporteur) est continuellement en mouvement dans la ville, un trajet comme cette ville qui n'a pas de centre, une ville qui ne se reconnaît plus d'un nom à l'autre nom, et qui exige l'habitat provisoire de la voiture comme seul trait commun.
    De quelle façon aborder la complexité de Los Angeles, avec quels mouvements, quels arrêts, quel travail sur l'image, quelle saisie des silhouettes, visages, noms, enseignes, et quelles permanences au contraire ?
    Et que bien sûr, à cette mise à l'épreuve, c'est le récit en prose qu'on interroge : le présent du monde, dans la ville qui l'incarne dans sa plus haute déréliction, son plus haut risque.

  • Retours

    Fabrizia Ramondino


    Aux marges de la grand' route - aujourd'hui l'autoroute - il existe toujours un sentier clair,


    que nous voudrions tous emprunter. Il nous est juste


    permis d'y lancer un regard furtif,


    et l'espace d'un instant nous ressentons une douleur intense ou une joie pure. Telest


    notre destin mécanique de condamnés à aller de l'avant.

    Découvrir les poèmes de Fabrizia Ramondino tels que les a traduits Emanuela Schiano di Pepe, c'est tomber sous un charme, celui d'une langue concrète, une langue qui s'est déplacée pour donner à voir et à entendre depuis un angle intime et hors du commun. Fabrizia Ramondino s'attache à la forme des choses mais elle creuse aussi au-dedans, d'une façon à la fois psychique et photographique. Ces poèmes (d'un état, d'un souvenir, d'un lieu) parviennent à accom- pagner et à révéler la sensibilité de l'auteure avec une netteté remarquable. C'est là leur plus grande force.
    Fabrizia Ramondino reçoit le prix Pasolini en 2004 pour l'anthologie dont est tiré ce recueil. C'est la première fois que ses poèmes paraissent en français.

  • Climats

    Laurent Grisel

    Tous les enjeux de l'épopée comme "matière première des peuples" sont présents dans les luttes actuelles à l'aube des bouleversements climatiques. Le langage, la poésie ont certainement un rôle à y jouer. Tout comme la musique, mise à l'honneur dans cette deuxième édition de Climats que prolonge une lecture de l'auteur accompagnée par Fred Wall°ich et Philippe Saliceti : de quoi faire revenir le poème aux accords qui l'ont porté ces dernières années dans un nombre important de rencontres et de performances, rendant hommage à la part collective des échanges.
    Car dans Climats, les forces à l'oeuvre sont plurielles : les lois de la physique et la chimie des atmosphères sont les magies de notre temps ; les scientifiques nos sages ; les victimes de Katrina le choeur des sacrifiés d'hier ; les peuples en résistance contre les puissants les héros anonymes qui nous montrent la voie, pendant que les planètes voisines, aux noms de dieux romains oubliés, nous offrent un aperçu de notre avenir si nous ne faisons rien pour remédier au pire. D'autres horizons s'offrent à nous, néanmoins. Qui sait l'utopie même est permise. Bien sûr que c'est possible, nous rappelle l'épopée. L'air est la lumière. Et le monde est sensible.
    "Hymne insurrectionnel, de ceux qui précèdent l'action et l'accompagnent." Claude Vercey, revue Décharge
    "Nous sommes pris dans un flux où l'histoire et l'épopée se mêlent pour donner à entendre un chant singulier." (Sylvie Durbec, Cahiers critiques de poésie)

  • Jusqu'à très loin

    Romain Fustier

    tu m'embrasses me questionnes - sondant mon coeur as-tu aimé te balader dans un jardin avec moi - ta gentillesse les boeufs blancs qui paissent en paix dans le bocage pour nous y rendre - tes pas parmi les fleurs les fleurs parmi tes pas - tu étais un théâtre de verdure au milieu des marais une chambre avec son théâtre de verdure - étais bordée de sentiers tu bordais les sentiers - étais quinze hectares dans quinze hectares un labyrinthe dans le labyrinthe - tes lèvres sur ma tempe les viviers de ta voix en secret
    « Tu emmènes mon corps jusqu'à très loin », dit le poème, qui égrène en une suite de strophes une histoire d'amour adressée, en divers lieux traversés où l'autre n'est jamais dissocié du paysage.
    Un poème en prose à la façon d'un journal, pour dire les lieux que l'on conserve en soi, ces condensés de temps et d'espace, des départs, des voyages car le regard y est mieux aiguisé - dans cet ailleurs, ce qui fait l'éclat d'un amour, d'un geste, d'une parole subtilement s'accroche.

  • Alger céleste

    Katia Bouchoueva


    Et petit à petit redevenons

    homard et thon,

    de la Mer Noire - saumon -

    picore les petits sablés / les petits soviets au sucre de la marée - petits tristes -

    vous êtes, nous sommes, redevenons. Mais qui rallume la chanson ?

    Qui l'enregistre ?

    Suite de poèmes vocalisés par une ballerine voyageuse, Alger céleste trace une cartographie intime entre est et ouest, sud et nord, air et terre, Russie et Algérie, personnages de contes et héros nationaux, qui serait la délimitation d'un territoire reçu dans l'enfance puis réinventé par les mots. Ce qu'ils contiennent de distances et de rapprochements, de jeux et d'étrangeté, Katia Bouchoueva, poète et slameuse, sait parfaitement le faire entendre et résonner.


  • Toute une vie à traduire. Mais André Markowicz a toujours refusé de s'expliquer par écrit sur son métier de traducteur.

    Bilingue entre le français et le russe, c'est par le grec et le latin qu'il commence ses traductions. Et puis il y a ce fabuleux continent sauvage de prose qu'il revisite et dénude, un Dostoievski jamais fini, qu'il remanie et aiguise à mesure des rééditions, nous réapprenant un Dostoievski glissant, tranchant, rapide, avec des fulgurations mystiques que les traductions d'autrefois ne laissaient pas prévoir.
    André Markowicz a fasciné des centaines et des centaines d'auditeurs : il est là devant vous, un texte sur les genoux qu'il ne regarde même pas, parce qu'il le sait par coeur. Et il vous embarque pendant une heure, deux heures, dans le fond d'un vers, et tout ce qui lui il y entend. Les rythmes, prosodies, l'héritage, les allusions,et puis qui était celui qui écrit, quelles conditions biographiques. Alors, tout au bout, qu'importe le texte français, qui n'aura duré que le temps de cette séance, et n'aura pas laissé de trace : la lecture est avant tout du temps, et ce temps où Markowicz nous a promenés dans la langue, c'est la poésie elle-même, la poésie comme expérience.
    C'est dans ce contexte qu'il faut lire ces Gens de cendre, poèmes écrits en traduisant, lisant crayon en main.
    Travail de la langue à ses frontière, dont l'appareil de notes donne les sources et les clés. Croisant alors l'histoire russe, l'histoire des Juifs dite par un vers de Guennadi Aïgui, et Virgile ou Sophocle en amont de Shakespeare, et, pour l'air et les ciels où on travaille, les mots de la langue bretonne, le pays où il vit. Mais, avant tout, les grandes ombres de Paul Celan, d'André Mandelstam (ou Agamben commentant Mandelstam, André s'inscrivant dans toute une suite de ces prismes où nous-mêmes nous sommes...). La question de la folie, souvent tangente sous les phrases.

    Ce livre est disponible en papier et numérique >

    http://www.publie.net/livre/les-gens-de-cendre-andre-markowicz/

  • Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, de Virginie Gautier, est le long poème d'une ville traversée qui serait toutes les villes ensemble : métamorphoses d'un monde flottant dont il s'agit de repérer les traces d'ombres. Que le tunnel dont il est question dans le livre soit celui du métro, celui qu'empruntent les « clandestins » pour traverser la Manche, ou la grotte dans laquelle nos « ancêtres » ont dessiné leurs premiers repères, il est surtout le lieu de confluences entre le dessous et le dessus de toute ville. Entre les mémoires accumulées, inscrites, gravées, recouvertes, effacées presque, disparues, retrouvées et l'élan vers ailleurs, vers autre chose à venir qui doit se délester du passé. Lieu mouvant où les déplacements créent une identité toujours fuyante. « On dit je suis d'ici. On est d'un autre temps, qui échappe. Autant dire d'ailleurs, autant dire de plus jamais. » Avec ce titre, se poursuit une nouvelle série de la collection L'Inadvertance, déjà amorcée par Ma mère est lamentable de Julien Boutonnier. Chaque ouvrage comprend un texte, des images fixes, des fichiers sonores et des vidéos courtes ainsi que des liens.
    Deux versions disponibles : l'une enrichie, et l'autre interopérable qui comporte des liens vers les morceaux audio et vidéo hébergés sur notre site.

  • Sur la fenêtre, l'arbre et le monde sont une seule image, instantanée, débordant de son explosion fixe la lenteur de toute écriture. Que peut alors l'homme qui chaque jour vient s'asseoir devant elle, sinon faire le récit de son regard appliqué à suivre patiemment l'infini réseau des branches, les variations de la lumière, des jours, des nuits et des saisons, en quête d'une improbable coïncidence ? Ce qui jusque-là, dans tout roman, toute narration n'était que l'arrière-plan ou, tout au plus, le témoin muet de nos vicissitudes et de nos drames, en est soudain devenu le centre, rejetant le monde des hommes, les âges de la vie, dans les marges de son irrésistible prolifération. Non plus décor mais personnage à part entière, l'arbre est donc le sujet de ce livre, traversé par ailleurs d'une interrogation sous-jacente mais obsédante : que peut encore, face aux arts visuels traditionnels - peinture, photo, cinéma - mais aussi face à ceux qui triomphent aujourd'hui - vidéo, imagerie virtuelle -, cet exercice silencieux, solitaire, imperceptible, qu'on appelle littérature ?


  • Sur nos écrans portables sur les clefs de nos cabanes sur - les feux qu'on allume certaines nuits pour s'assurer qu'on existe encore - sur les routes qu'on épuise pour vérifier qu'elles ont une fin - sur les couvertures de nos corps - sur les cabanes qu'on dessine dans nos têtes et sur nos carnets. Dans l'épuisement des gommes de nos pneumatiques - dans la vibration de la membrane du haut-parleur de nos nuits - dans l'ondulation d'un corps une nuit qu'on s'était dit je serai danseur - dans le cuivre d'une trompette un jour qu'on s'était dit je serai poète - dans le tremblement du manche d'une pioche un jour qu'on s'était dit je piocherai - dans la voix d'un homme loin un jour qu'on s'était dit j'y vais : la tendresse.

    Jazz des flammes humides et du Caucase, contes incarnés du Danube, airs à l'oud pour faire danser les peaux d'ours et de loups, ces poèmes sont une invitation à un chamanisme intérieur. Un blues tendre et heureux que la nuit appelle. Comme un album étrange. Un 14 track EP.
    Le récit Notre Est lointain a paru le même jour que ce livre aux éditions publie.net ; il en est une version course-poursuite.

  • Doucement !

    Katia Bouchoueva

    C'est par le refrain de Charles Trenet, Douce France, que Katia Bouchoueva nous fait entrer dans ce nouveau recueil. Depuis ce leitmotiv elle esquisse un panorama très situé, dans un territoire tantôt urbain, tantôt campagnard où se croise une foule éclectique : des personnes, des voix, des êtres protecteurs aux noms d'animaux, des lieux arpentés comme des corps accueillants, des strophes aux accents de contes. Mais cette douceur, qui est pour l'auteure attachée à la France, montre aussi son revers tyrannique par petites touches sur ces tranches de vie. Ainsi, le vers très libre et vivant de Katia Bouchoueva nous emmène par bonds, par sauts, en visite, dessinant les contours de son espace de jeu avec la langue et brodant sur la chanson sa propre ritournelle.

    Les anges asexués et ceux qui ont un sexe
    et ceux qui en ont deux traversent, traversent
    les plaines des ventres, les grottes et les tétons.
    Tout y est bon, disent-ils, tout y est bon :
    immeubles des années 60, colonnes Morris,
    ronds-points, sorties d'autoroutes,
    lacs et montagnes.
    Et tes yeux comme des petites olives
    noires mais adoucies
    ta machine administrative douce aussi.

  • De combien de vers d'Arthur RImbaud sommes-nous chacun porteur ? Et à quels moments privilégiés ou terribles de notre vie ils nous ont été à secours ?
    Mais, dans cette période des fugues, de la guerre, des premiers séjours à Paris, ces textes recopiés au retour à Charleville, s'arrêtant chez Paul Demeny, et liés à l'errance, la marche à pied, en avons-nous suffisamment pris regard global ?
    Et quels surgissements tranchants à cette érotique douce, aux goulées de bière, aux peintures de manèges et aux musiques de fanfares.
    Ils reprennent leur jeunesse, lorsque nous les ouvrons sur nos appareils d'un tel anachronisme devant l'homme aux semelles de vent.
    Raison de plus d'y revenir.

    FB

  • Ça arrivait très très rarement

    Une fille dans ton appartement

    « C'est quoi ces poissons dans ta baignoire ? »


    Au prisme d'une passion pour la pêche, Christophe Esnault compose un poème dont chaque facette est un souvenir esquissé, un instant miroitant comme ces prises capturées, rejetées ou enfuies. Car ce que ces fréquentations de mares, de rivières et d'étangs font remonter à la surface, c'est tout un paysage d'enfance puis d'adolescence, accompagnant peu à peu l'éveil du désir amoureux et bornant un monde champêtre souvent prodigue mais parfois fruste ou trop étroit pour les rêves de l'enfant poisson-chat.

  • Bossa

    Emmanuel Tugny

    Emmanuel Tugny mène parallèllement son trajet de romancier (chez Léo Scheer/LaureLi notamment) et son travail d'auteur-compositeur, poly-instrumentiste et arrangeur. Est-ce que tout cela ici ne surgit pas au même point, grâce à la lecture numérique ? - ce qu'on retrouve dans son blog Mediapart.
    Au terme d'un séjour de trois ans au Brésil, voyages mais aussi enregistrements et écriture, Bossa reprend la mythologie de la rue. Une histoire des corps, une histoire que la rue ou le fait divers peut rendre sauvage ou tragique. Mais c'est là que s'enracine le rythme, et l'écriture comme danse ou transe du corps et de la voix.
    Tugny, dans Bossa, n'écrit pas sagement comme le romancier. On casse la poésie, on invente une danse du texte. À cette danse s'adjoint la peintre Bernadette Février : une fresque qui en accompagne l'érotisme, en souligne les ruptures, les densités. La fresque surgit sous le texte, peut s'y mêler pleine page, et devient à son tour la carte qui nous y emmène.
    Et comment ne pas insérer dans le livre numérique lui-même Tugny en studio, là où son texte s'enracine dans l'univers de Henri Michaux...
    Et tout aussi bien oublier tout cela pour lire Bossa comme écriture d'une histoire violente, qui interroge le Brésil et nous-mêmes, notre aspiration à cette aventure humaine là où le corps n'a pas été gommé.
    FB

  • Sur ces feuilles arrachées d'un cahier d'écolier se trouvent des « lignes d'une écriture serrée » qui vont bouleverser les esprits.


    Nous sommes dans un paysage rural de l'Est, encore marqué par les traces d'une guerre qui reste dans les esprits. Se pose la question de ces lignes et de ce qu'il convient d'en faire. Et c'est un « nous » qui parle, un « nous » communautaire, la voix des habitants de ce village portée par la voix de l'auteur.

    L'indicible de cette « confession » est au coeur d'Incipit, mais ce roman n'est pas qu'une avancée vers une révélation sur ce que contiendrait le texte retrouvé.

    Plus largement, c'est la peinture d'un paysage, à travers les portraits des hommes et des femmes qui l'habitent.

    Portraits de soldats d'abord, visages d'hommes plus ou moins jeunes, happés par la guerre. Portraits de gestes ancestraux, réminiscences, habitudes, instants précis.

    L'écriture de Daniel Bourrion est large. Elle laisse la phrase s'installer dans toute son ampleur, lui donne la place de s'échapper vers un aparté, un ajout qui lui vient à mesure qu'elle se forme, et fait confiance au lecteur qui reprendra le fil. Ce rythme étiré possède une grande puissance évocatrice.


    Autour de thèmes comme la mémoire, la filiation, la mort, le récit avance jusqu'à l'arrivée du "je", narrateur, rapporteur, témoin.


    L'écriture de Daniel Bourrion est singulière, et son souffle rare. À visiter, son atelier en ligne, Face-Ecran.

    CJ, dans Pages à Pages.

    Ce livre est disponible en numérique et en papier >

    http://www.publie.net/livre/incipit-daniel-bourrion/

  • Frédéric Dumond | We are under attack
    Cela commencerait (ou presque) ainsi :
    le monde est sale
    tous les jours
    le monde est sale dangereux laid
    aujourd'hui
    le monde est encore plus laid, encore plus sale
    tellement sale tellement laid
    et, demain, le monde est encore plus sale
    encore plus
    c'est terrible
    c'est terrifiant
    c'est horrible
    on ne peut pas y échapper
    on ne doit pas y échapper
    il ne faut pas l'oublier
    on n'a pas le droit
    on n'a pas le droit
    le monde est méchant méchant
    le monde est laid
    on n'a pas le droit de l'oublier
    jamais

    C'est probablement dit très vite, les occurrences reviennent par série, un changement impalpable, mais chaque thème vient à son tour émerger sans casser le flux rythmique :
    ce qui arrive est terrible
    ce qui arrive c'est terrifiant
    partout, tout autour
    c'est comme ça
    c'est ce qui arrive
    c'est terrible
    on n'a pas le choix
    il faut changer d'homme, de femme, de chien
    de vêtements, de lunettes
    bien sûr
    on n'a aucun choix
    on ne peut rien y faire
    rien y faire
    non, rien
    évidemment, il n'y a rien à faire
    rien
    on ne peut pas y échapper
    on ne peut pas
    c'est comme ça
    comme ça
    il faut bouger, bouger
    on n'y échappe pas
    il n'y a rien à faire
    rien d'autre
    rien du tout
    we are under attack
    emergency response
    move
    move
    bouge

    C'est la qualité concrète qui détermine la prise du texte sur le monde. Dans cette énergie, ce qui en lui nous parasite s'éloigne un instant à distance, presque par l'incantation. Alors cette insolence est salutaire. On dirait presque : hygiénique. Dans la masse de ce qui pèse, comme dans le fameux je rame de Michaux, c'est de nommer qui peut se charger du pouvoir d'éloigner.
    C'est la force de ces formes brèves qui sont déjà les pages les plus visitées de ce site : on peut essayer, se donner le plaisir de crier un bon coup, de boxer si on veut.
    Mais c'est sans doute plus au fond aussi : ils sont nombreux, les auteurs de la génération de Frédéric Dumond, à travailler dans ces formes où la performance orale, les lois scéniques conditionnent la forme. Qui requiert la profération, la prise de parole, mais lui permettent l'adresse, la renverse sur le monde. J'aurais un stage théâtre à mener, je leur donnerais ce texte et on irait le donner dans une galerie commerciale, un samedi après-midi.
    Je souhaite que ce site, publie.net, témoigne de la santé de cette langue d'aujourd'hui, et qu'elle ne craint pas le vieux monde. Qu'elle s'en moque. Qu'elle en jongle.
    Voici donc quarante pages de Frédéric Dumond, une seule variation, avec temps fort. Et que ça fait du bien à l'ensemble des autres textes, ça nous détermine un terrain.

    FB


    Un autre texte de Frédéric Dumond sur publie.net : Ad hominem. On trouvera sur cette page des précisions supplémentaires sur l'auteur et son parcours, avec liens.
    sur we are under attack
    Ce texte a été créé au Quai, à Angers, en novembre 2007 pour Doggy Bag, spectacle de cirque contemporain, monté par la compagnie Non Nova de Philippe Ménard (dans une coproduction Le Quai Angers, et le CRAC Cherbourg-Octeville)

    description salutaire du monde vrai 2008-04-28 résumé court de l'ouvrage
    publienet_DUMOND01 publie.net

  • présentation, par François Rannou
    Aujourd'hui de nouveau est de ces livres, rares, qui
    s'imposent comme l'aboutissement du « poème » parvenu à
    son point d'équilibre parfait. Après Ni même (préfacé par
    Jean Tortel), paru chez Ubacs (l'éditeur Yves Landrein a mené à
    bien une belle aventure !) et D'hier (premier livre de
    la Rivière échappée), il permet à Steinmetz de retrouver la pleine
    vigueur de sa voix. La présente édition reprend celle de l'automne
    1990, avec en couverture le Paradigme bleu, jaune, rouge,
    d'Albert Ayme.
    Le texte de Steinmetz possède la courbure des grandes antennes
    dirigées vers l'antépénultième lumière de l'univers
    vaste « champ d'écoute »
    concentration telle que la syntaxe la plus juste et resserrée
    qui soit semble
    aussi la plus déliée _ toile tendue pour que vienne
    s'y prendre « le sigle antérieur au langage »
    cela implique que l'homme comprenne le pli profond du temps
    qu'il l'éprouve au lieu où s'écrivent ses initiales - « galet
    nu qui (...) échappe / - entier dans sa simplicité »
    qu'il reconnaisse que le langage l'engendre selon d'autres lois
    « De quel moment je suis ?
    En arrière ma naissance
    Touche aux âges mythologiques.
    Et que vaut à présent « l'heure de ma
    mort » ? »
    une sortie du temps s'opère un « accroc d'éternité »
    qui place le présent sous le signe d'un autre visage de lui-même le
    poème aurait pour tâche d'en reconnaître les traits (in l'inadvertance )
    Je donne ici une bibliographie, ainsi qu'une liste de liens qui
    se rapportent à ce travail dont l'importance est à considérer à sa
    juste mesure. Enfin, on pourra entendre la voix du poète lisant
    quelques poèmes d'Aujourd'hui de nouveau.

    françois rannou

  • Arrivé en plein coeur de la montagne Tarahumara j'ai été saisi de réminiscences physiques tellement pressantes qu'elles me parurent rappeler des souvenirs personnels directs ; tout : la vie de la terre et de l'herbe, en bas, les découpures de la montagne, les formes particulières des rochers, et surtout le poudroiement de la lumière en échelons dans les perspectives jamais terminées des sommets, les uns par-dessus les autres, toujours plus loin, dans un recul inimaginable, tout me parut représenter une expérience vécue, déjà passée à travers moi, et non la découverte d'un monde étrange, mais nouveau. Tout cela n'était pas nouveau. Or l'impression du déjà vu est vague, je veux dire sans date, la mienne était parfaitement située ; car cette expérience organique vécue m'en rappelait une autre, à laquelle je me sentais lié indirectement peut-être, mais tout de même par des fils matériels. C'étaient des réminiscences d'histoire qui venaient à moi, rocher par rocher, herbe par herbe, horizon par horizon.

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