• Après un premier volume consacré à la moitié méridionale de la Grande-Bretagne, et avant un troisième, qui traitera du nord de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande, Renaud Camus, dans ce deuxième tome des Demeures de l'esprit, passe en revue les maisons d'écrivains, d'artistes, de savants ou de penseurs du quart sud-ouest de la France : régions d'Aquitaine, de Poitou-Charentes, Limousin, Auvergne, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées ; demeures de Loti, de Mauriac, de Montaigne, de Maillol, de Toulouse-Lautrec, Fénelon, Marguerite de Navarre, Bernart de Ventadour et bien d'autres. Le critère essentiel est que ces demeures soient ouvertes au public. Leur intérêt et leur séduction ne sont pas envisagés ensuite selon leur beauté propre ou selon le mérite de leur hôte principal, mais selon leur qualité conservée ou perdue d'habitation, pour un créateur. Ainsi le magnifique Hautefort fait une très mauvaise demeure de l'esprit, pour Bertran de Born, tandis que le modeste Cayla parle en chacune de ses pierres, et à travers la moindre de ses fenêtres, de Maurice de Guérin et de sa soeur. Pierre Benoit a une bien meilleure maison d'écrivain que Jean Giraudoux. Abbadia, la folle résidence d'Antoine d'Abbadie d'Arrast au-dessus des vagues du golfe de Gascogne est mille fois plus éloquente que la maison natale de Champollion à Figeac, qui n'a plus rien d'une maison natale, et pas grand-chose d'une maison. Table détaillée en fin de volume avec appréciations résumées et renseignements pratiques.

  • Tricks

    Renaud Camus

    Ceci n'est pas un livre pornographique. Ni exploitation commerciale du sexe, ni tentative de titillation du lecteur : ratages et demi-fiascos, contingences et ridicules sont relatés au même titre que les plaisirs les plus heureusement partagés. Nulle prouesse. Ceci n'est pas un livre érotique. L'art du narrateur, si art il y a, ne consiste pas en un effort pour rendre plus poétique le récit, plus culturel, plus relevé ni, partant, plus acceptable socialement. Pas d'esthétisme. Ceci n'est pas un livre scientifique, certes, pas même un document sociologique. Les épisodes rapportés ne doivent leur agencement qu'au hasard, ou aux déterminations les plus subjectives. Ce livre essaie de dire la sexualité, en l'occurrence l'homosexualité comme si ce combat-là était déjà gagné, et résolus les problèmes que pose un tel projet : tranquillement.

  • Aguets ; journal 1988

    Renaud Camus

    «Cette fois nous n'avons plus le prétexte de Rome, de l'Italie, du voyage, du spectacle du monde : el viajo que narro es... autour de ma chambre, comme dit Carlos Argentino Daneri, l'admirable et ridicule poète, "Second Prix National de Littérature", que Borges met cruellement en scène dans son Aleph. Et les "aguets" dont il est ici question sont bien souvent déçus, fatalement. Peuvent-ils offrir autre chose, dès lors, qu'une "décevante" lecture? Pertinente inquiétude, certes, si je puis me permettre. "Tandis que, d'un autre côté...", comme dit cette fois Laforgue, qu'en serait-il, je vous prie, d'une lecture qui ne serait pas "décevante" ? La littérature ? nous n'y prétendons pas tout à fait, "mais tout de même" ? la littérature ne commence-t-elle pas à la phrase qui ne fait pas absolument son travail, qui ne dit pas exactement ce qu'on s'attendrait à ce qu'elle dît, qui ne donne pas ce qu'on a payé pour qu'elle nous fasse entendre? Et le comble de la forme "journal", d'autre part, son essence, sa fin, son fin des fins, ne serait-ce pas de montrer un homme qui tiendrait avec une si maniaque assiduité son journal qu'il ne pourrait plus avoir d'autre activité journalière que celle-là, puisqu'elle lui prendrait tout son temps? J'écris que j'écris Aguets, voilà quoi. Si notre scribe avait une existence palpitante, au contraire, s'il faisait tous les matins la révolution, l'après-midi la guerre, le soir l'amour et la nuit la critique de la Raison pure, non sans déjeuner entre temps avec Gorbatchev, goûter avec le prétendant au trône de Moldavie pour finalement dîner avec Arielle Dombasle, ou Marie-France Garaud, voire Bertrand Poirot-Delpech, ou l'inverse, je ne sais plus, il se ferait la part trop belle, à mon avis, et ce ne serait plus de jeu, vraiment. Ici rien de tel, rassurez-vous. Rien dans les mains, rien dans les poches (encore que...). Lisez Aguets, je ne saurais trop vous le conseiller : on s'y tient les côtes de bout en bout. C'est un bloc de pur glamour. Et l'on reste pantois de voir l'univers entier avec ses plages, ses bars, ses basiliques, ses cuisines, ses critiques littéraires, ses tragédies et ses beaux promenoirs, tenir à l'aise dans une si mince plaquette.»

  • Lire est de même se retirer du monde, peu ou prou, sapprocher de la fontaine, traiter de pair à compagnon avec la nuit. "Je ny suis pas", dit l'homme qui lit : je suis sorti de moi par lil, le souffle et la virgule, ce corps nest celui de personne, respectez-le comme tel, vous avez raison davoir peur. Toute phrase est une clef des champs. Mais les champs sont à leur tour autant dincipit, les bois des guillemets, dans cette ferme abandonnée nous aurions bien tort de ne pas reconnaître une victime, encore une, de la concordance implacable des temps. Je parle dune source : cest une source qui parle.

  • Ce livre est la deuxième livraison sur papier du site Vaisseaux brûlés (perso.wanadoo.fr/renaud camus). Il se présente sous un faux nom. Son vrai titre est («Pallaksch, Pallaksch»). Mais ce titre était déjà pris, par un recueil de nouvelles de Liliane Giraudon, paru aux mêmes éditions P.O.L.
    «Pallaksch, Pallaksch» est le dernier vers du poème de Paul Celan, Tübingen, Janvier. Ce sont les mots que prononçait Hölderlin dans sa tour, à Tübingen, quand il voulait signifier à la fois oui et non. Dans le même temps il refusait qu´on l´appelle Hölderlin et demandait qu´on le nomme Killalusimeno. Lors de leur dernière entrevue, le jeudi saint de 1970, Heidegger proposa à Celan, pour l´été, un voyage en commun «sur les sites hölderliniens du haut Danube». Mais Celan se jeta dans la Seine, le 20 ou le 21 avril, du haut du pont Mirabeau.
    Un Roman, si l´on veut. On y croise aussi Ungern von Sternberg, Héraclite l´Obscur, «je», W., Warhol et le chien Horla.

  • Le neuvième volume de la collection Demeures de l'esprit est le premier qui soit consacré à l'Italie, en l'occurrence à l'Italie du Nord, Lombardie, Vénétie, Frioul-Vénétie julienne, Ligurie, Émilie-Romagne, etc. Les compositeurs y sont fortement représentés, notamment Verdi, bien entendu, par sa maison natale, celle de son âge mûr et celle de son protecteur et beau-père Antonio Barezzi ; mais aussi Donizetti, Ponchielli, et, plus inattendu, Mahler, pour sa maison de vacances de Dobbiaco, dans les Dolomites - de son temps Toblach, alors en territoire autrichien. Les peintres sont quatre : Titien dans les Dolomites également ; Cima da Coneglianio dans la petite ville qui lui a donné son nom ; Mariano Fortuny dans son fameux palais de Venise ; et Giorgio Morandi dans ses deux résidences austères et quasiment cénobitiques, celle de Bologne et celle de Grizzana Morandi, dans les Apennins d'Émilie. On peut leur ajouter Canova, le sculpteur. Quant aux écrivains ils vont des plus illustres, tels Pétrarque, l'Arioste, Goldoni ou Manzoni aux moins connus hors d'Italie, et même peut-être en Italie, tels l'étrange Alfredo Oriani ou le crépusculaire poète Marino Moretti, sur les rivages de Romagne. Le plus excentrique et le plus fastueusement logé est certainement D'Annunzio, en son énorme Vittoriale, au-dessus du lac de Garde. Ajoutons à cette liste incomplète deux étrangers à la gloire assez différente : Alfred Nobel, le chimiste et fondateur de prix, déjà rencontré en Suède mais qui mourut dans sa riche maison de Gênes ; et Rainer Maria Rilke, qui écrivit à Duino, forteresse des La Tour et Taxis en surplomb de l'Adriatique, ses Élégies du même nom.

  • «L'une de mes aïeules, s'il faut en croire telle rustique parabole de la tradition familiale, reprochait à son époux de reprendre, à table, du pain pour finir son fromage, puis du fromage pour finir son pain ; et, j'en ai peur, ainsi de suite. Vigiles mène à son terme, septembre 1987, la relation quotidienne de ce séjour à la Villa Médicis dont avait rendu compte, jusqu'à la fin de 1986, et non sans un maniaque scrupule d'exhaustivité, déjà, le précédent Journal Romain ; puis cette tâche accomplie, le présent volume en profite pour suivre à son tour l'année vers sa clôture. Après quoi, c'est à craindre, il n'y a plus vraiment de raison de s'arrêter... La graphomanie s'affiche ici pour ce qu'elle est, entreprise échevelée d'écriture de la vie. Et le "journal", lorsqu'il prend ces proportions déraisonnables, se désigne sans l'avoir voulu comme le genre et le lieu par excellence de cet échange entre tous délectable, des heures avec les mots, des ciels avec les points et les virgules, des plaisirs avec les guillemets, des mélancolies même avec les paragraphes. La fenêtre, la montre, la phrase : unique syntaxe d'être. Le diariste éperdu ponctue directement la matière même des jours. Qu'il y ait une allégresse à cette perversion comme à toutes, c'est bien la moindre des choses ; elles coûtent assez cher! S'écrire tout entier, c'est jouir au plus près d'une fusion, fébrilement fabriquée sous l'instance indifférente de la langue, entre l'individu, fût-il isolé comme personne, et tout ce que ses yeux, ses attentes, ses nerfs, ses colères, ses désirs, ses passions, son absence même et ses insomnies, sont capables d'offrir à sa littérale dispersion : tableaux, adagios, actualités, jardins, Siciles et voluptés ; autres récits, autres prunelles, autres vigiles. Vous avez déjà lu ce livre ; c'était pendant que je l'écrivais. Vous vous y retrouverez certainement, quoiqu'il y soit peu question de vous : car il n'est pas possible que votre regard, par dessus mon épaule, n'ait pas laissé de trace entre les lignes.»

  • Renaud Camus est né à Chamalières, il y a passé une partie de son enfance. Cette élégie est l'occasion d'un retour vers ce pays natal, d'une interrogation non pas tant sur les origines que sur ce mouvement qui nous pousse toujours à aller vers elles, à les interroger et à interroger notre identité. Renaud Camus convoque, comme dans chacun de ses livres, infiniment plus que ce qu'il s'est proposé de chanter. Détours par les oeuvres, l'Histoire, les paysages et les lumières, détours innombrables grâce auxquels se déploie sa prose.

  • Etc ; abécédaire

    Renaud Camus

    Etc. Abécédaire d'une "oeuvre" en grande partie imaginaire, fantasmée, dérobée, d'un désir d'oeuvre, plutôt. Carte infiniment extensible, en son principe, et qui pourrait finir, n'y prendrait-on garde, augmenterait-on l'échelle, par devenir si vaste qu'elle recouvrirait entièrement le pays dont elle se prétend la carte - jusqu'à pouvoir se substituer à lui, qui sait (plus précise, même, en de certaines parties, que cette contrée élusive inachevée).

  • Le département de l'Hérault n'est pas ce que l'on croit. En fait il en est peu, parmi les départements français, qui ressemblent moins à leur image. On pense à lui, on voit des plaines viticoles et des plages. Pour la plus grande part, cependant, il ressemble plus à la Lozère qu'à la Côte-d'Azur. Entre Cap-d'Agde et Saint-Jean-de-Buèges, entre Lunel et Saint-Pons-de-Thomières, il ne ressemble même pas à lui-même. Et ce malentendu accroît sa solitude. Or, s'il est un des conservatoires de plusieurs civilisations à leur meilleur, et le laboratoire d'une ou deux autres - pas forcément très engageantes -, la solitude possède en lui nombre de ses hauts lieux. Mais elle est peut-être une civilisation, elle aussi ?

  • Les Journaux de Renaud Camus participent-ils d´une entreprise échevelée d´écriture de la vie et, de fait, la vie passe dans ces pages... Ils sont, en tout cas, le lieu du délectable échange des heures avec les mots, des ciels avec les points et les virgules, des plaisirs avec les guillemets, des mélancolies mêmes avec les paragraphes. Sans doute, s´écrire ainsi tout entier, c´est jouir au plus près d´une fusion, fébrilement fabriquée sous l´instance complice de la langue, entre l´individu et tout ce que ses yeux, ses attentes, ses nerfs, ses colères, ses désirs, ses passions sont capables d´offrir à sa vigilance : tableaux, adagios, actualités, jardins, Bosnies et voluptés.

  • Est-ce que tu me souviens? est un livre tout à fait autonome, et ce n'est pas un «hyperlivre». Néanmoins c'est une partie de l'immense hyperlivre Vaisseaux brûlés (http://perso.wanadoo.fr/renaud.camus), lui-même extension en arborescence de P. A. (petite annonce), P.O.L, 1997.
    Outre P. A. soi-même, qui offre à Vaisseaux brûlés la structure centrale de ses 999 paragraphes, sont déjà parus sur papier, tirés du même ensemble en extension permanente, Ne lisez pas ce livre! (P.O.L 2000), arborescence du paragraphe 1 de P. A. (1. Ne lisez pas ce livre! Ne lisez pas ce livre!*), et Killalusimeno (P.O.L 2001), arborescence du paragraphe 2 (2. Oh! Laissez-le dormir, je vous en prie! Laissez-le reposer parmi les arcanes silencieux et profonds, profonds comme quarante univers, quarante mille, quarante millions, de tout l'écrit qui n'est pas lu ** (536) ! Ne l'en arrachez pas pour rien!).

  • Le dixième volume des Demeures de l´esprit est aussi le cinquième de la série française et, après le Sud-Ouest, le Nord-Ouest, le Nord-Est et le Sud-Est, il est consacré aux maisons d´écrivains, d´artistes, de compositeurs, d´inventeurs ou de grands intellectuels de la région parisienne, plus exactement de l´Île-de-France, moins Paris.
    De ces maisons, la plus fidèle à son grand homme, et sans doute la plus séduisante, est celle de Ravel à Montfort-l´Amaury. Parmi les demeures de musiciens, elle n´a pas de mal à l´emporter sur la maison natale de Debussy à Saint-Germain-en-Laye, qui n´est hélas qu´un musée, flanquée d´un office du tourisme. Le Prieuré de Maurice Denis, dans la même ville, est lui aussi un musée plus qu´une habitation mais dans son cas c´est plus légitime, les oeuvres d´art y abondent, de même qu´à Meudon chez Rodin, non loin de là. Et si la muséification a frappé un peu trop fort, sans les dépouiller tout à fait de leur charme et de leur intérêt, la maison de Mallarmé à Valvins ou celle de Cocteau à Milly-la-Forêt, elle a laissé intacte celle de Foujita à Villiers-le-Bâcle ou celle de Pierre Mac Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin.
    La plus modeste est probablement celle où naquit Louis Braille à Coupvray, près de Meaux ; la plus fastueuse est sans doute la Vallée-aux-Loups, à Châtenay-Malabry, où Chateaubriand mena grand train dix années durant. Celle d´Aragon et d´Elsa Triolet à Saint-Arnoult-en-Yvelines est un vaste moulin ; celle de François Mauriac à Vémars est devenue la mairie du village. Rosa Bonheur habitait un château nommé By, à Thomery ; Jean-Jacques Rousseau une maison de poupée à Montmorency. Daubigny vivait en bourgeois à Auvers-sur-Oise, Jean-François Millet en rapin à Barbizon. À Bossuet un palais épiscopal, dans Meaux ; à Tourgueniev une datcha à Bougival, avec vue sur Pauline Viardot, dont le manoir est en contrebas. Quant au pauvre Alexandre Dumas, non loin de là, à Port-Marly, il ne profita que quelques mois de son opulente folie, Monte-Cristo.Table détaillée des sites en fin de volume avec appréciations et renseignements pratiques.

  • Renaud Camus part pour la Lozère, afin d'écrire une sorte de guide de ce département qu'il aime, et qui bat tous les records à l'envers. Il est toujours le moins. Et plutôt qu'une succession de lieux remarquables, il est pur espace, non lieu. On n'y va pas pour y voir ceci ou cela, on y va pour y éprouver, on y va pour y être. Et comme tout plus être commence nécessairement par l'expérience d'un moins être, voire d'un non être, la Lozère, ce nulle part, territoire par essence de la géographie négative, est l'occasion ou jamais d'être positivement Personne, à l'instar d'Ulysse, le voyageur. Sur les ruines de Peyre, en effet, il n'est pas jusqu'au nom qui ne lâche : il ne tient pas plus à vous que vous ne tenez à lui, et n'importe quel autre, pourvu qu'il vous plaise un moment et ne soit à personne, lui non plus, fera l'affaire aussi bien jusqu'à la prochaine fois. Ces histoires de nom, c'est toujours un roman, par en dessous. Rien n'empêche qu'un roman, cela dit, soit très scrupuleusement un guide, avec son index des noms, même.

  • Comme à laccoutumée, ce nouveau tome du Journal de Renaud Camus nous fait partager de nouveaux émois, de nouvelles colères, dautres lumières et dautres visages, des corps et des gestes, des musiques et des silences. Dautres, les mêmes pourtant, sans cesse changés et repris. Circule ici, comme toujours et comme jamais cette 'avidité dêtre qui fait les heures toujours trop courtes, les jours trop rapides, les semaines trop peu nombreuses, le monde trop vaste pour la curiosité que jai de lui. [...] Cest une course avec la mort, et elle la gagnera fatalement. Mais cest une course qui loblige à courir un peu, elle aussi, au lieu dattendre paisiblement que dennui je tombe entre ses bras.'

  • Du sens

    Renaud Camus

    La question qu'ouvre ce livre ramène nécessairement à l'inépuisable dialogue entre Cratyle et Hermogène, chez Platon. Cratyle s'attachant au sens des mots, tel qu'il a été d'après lui défini une fois pour toutes (ainsi dirait-on toujours, aujourd'hui, que 'formidable' ne devra jamais dire qu''effrayant', 'redoutable', ou que 'scabreux' doit définitivement signifier, comme à son origine, 'escarpé', 'abrupt', 'raboteux'). Hermogène, lui, plaide pour la convention, le contrat, l'évolution, le glissement de sens à partir du moment où un accord général se fait. Globalement on peut dire qu'Hermogène a raison, de plus en plus raison, et que Cratyle a tort, de plus en plus grand tort. L'ennui est que Cratyle n'a pas tout à fait tort, d'une part, et que son tort, qui pis est, se révèle souvent plus séduisant, plus riche, plus littéraire que la raison d'Hermogène ? de sorte qu'on n'échappe guère à la tension maintenue, entre les positions de l'un et de l'autre ; ni n'arrive-t-on seulement à le souhaiter vraiment. Indéfiniment vibrante, la corde tendue par leur échange définit un grand arc où n'a pas de mal à se loger une discussion détaillée, point par point, ligne à ligne, de ce qui fut en son temps 'l'affaire Renaud Camus'.

  • Vie du chien horla

    Renaud Camus

    «On fit pour lui un trou sous la façade au midi, un peu à l'écart des autres chiens : c'est ainsi qu'il avait vécu. Sa tombe se trouve exactement sous la fenêtre de son maître, celle d'où vient la lumière à la table de travail, toute la journée. Et quand le maître, pour mieux observer la campagne, fait quelques pas jusqu'à cette embrasure, la pensée du Horla monte vers lui, de la dépouille enterrée là, dix ou quinze mètres plus bas. Elle se mélange dans son regard au paysage, à ces plateaux et ces collines, ces bois, qu'ils ont tellement courus ensemble, l'homme et le chien.»

  • Le huitième volume de la collection des Demeures de l'esprit est le quatrième qui soit consacré à la France, en l'occurrence à son quart sud-est, constitué ici des régions Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d'Azur .
    Voltaire et Rousseau sont presque voisins, entre Ferney et les Charmettes. Mme de Sévigné trône au centre du dispositif, au sommet de la butte de Grignan, ce Versailles de la Provence. Cézanne n'était pas mal logé non plus, dans son joli Jas de Bouffan, si élégant qu'on prétendait naguère, à tort, semble-t-il, que ç'avait été la résidence du duc de Villars, le gouverneur de la province. Mais quand Renoir vient y voir son ami, il s'enfuit rapidement car il trouve que l'avarice règne dans la demeure. La vie était sans doute plus gaie aux Colettes, sa propre maison de Cagnes-sur-Mer. Et Picasso menait grand train à Vauvenargues, derrière la montagne Sainte-Victoire. Ce ne sont là, avec Fragonard, que les plus fameux des peintres dont ce volume nous fait franchir le seuil, parmi lesquels Réattu, Ravier, Hébert, Utrillo, Valadon, Mélik au château de Cabriès, auxquels on ajoutera le sculpteur Gilioli.
    Un seul compositeur, mais de taille : Hector Berlioz à la Côte-Saint-André. Les inventeurs sont quatre, pourtant ils n'ont que deux maisons, celle des frères Lumière à Lyon, celle des frères Montgolfier dans l'Ardèche. Alexandra David-Néel entre ses voyages avait son port d'attache à Digne. Cependant nous sommes loin d'en avoir fini avec les écrivains et les poètes : Alphonse Daudet n'a jamais habité le moulin de Fontvieille mais son ami Mistral demeurait à Maillane, Jean Aicard à La Garde, près de Toulon, Henri Bosco à Lourmarin, Giono à Manosque et, si nous remontons dans le temps, Honoré d'Urfé en son château de La Bastie. Dans Hyères hivernait Paul Bourget, au Plantier de Costebelle, tandis que sur la butte voisine Marie-Laure de Noailles, moins connue pour ses livres que pour son rôle d'hôtesse, il est vrai, recevait au Clos Saint-Bernard, actuelle villa de Noailles, édifiée par Mallet-Stevens pour son mari et elle, tout ce qu'une génération ou deux ont pu compter d'artistes, de cinéastes, de photographes et d'écrivains.

  • Roman roi

    Renaud Camus

    Un oubli immérité recouvre Roman II, roi de Caronie de 1927 à 1930, puis de 1933 à 1948. Cet oubli ne fait que refléter, d'ailleurs, la curieuse opération à laquelle se livrent les autorités actuelles de la République populaire de Caronie, et qui consiste, en somme, à substituer une histoire à une autre. Loin de nous de prétendre que celle qui est enseignée de nos jours dans les écoles du pays, et qu'exposent à l'étranger les nombreux volumes diffusés par les soins du présent régime, soit imaginaire. Non. Les grèves, les mouvements ouvriers, les formations de syndicats, les luttes prolétariennes dont cette Histoire désormais officielle fait état ont sans doute existé. Mais sans doute aussi n'ont-ils pas eu l'importance qu'on leur donne maintenant. Du moins les contemporains, abusés à leur manière, peut-être, mais en sens inverse, ne les ont-ils guère remarqués. Ils vivaient une autre Histoire où s'agitaient d'autres personnages, qui nous sont aujourd'hui restitués. Mais Roman Roi n'est pas seulement un document historique. C'est aussi un drame d'amour et d'aventures sur fond de guerre et de conspirations, le portrait, sensible et profondément humain, tracé par un de ses proches, d'un homme à la personnalité complexe et attachante, et une évocation chatoyante des figures hautes en couleurs qui jouèrent un rôle dans sa vie ou dans son règne, des «dames d'Arkel», ses aïeules, à son ami le marquis Hito, le jeune ambassadeur du Japon, de «l'Archange», Gabriel Nomarek, fondateur de l'Arc noir, au maréchal Warohlmeck sans oublier, bien sûr, la fascinante lady Diana Landsor, qui sera la dernière reine de Caronie.

  • Les Journaux de Renaud Camus participent d´une entreprise échevelée d´écriture de la vie. Ils sont le lieu privilégié du délectable échange des heures avec les mots, des ciels avec les points et les virgules, des plaisirs avec les guillemets, des mélancolies même avec les paragraphes. Sans doute, s´écrire ainsi tout entier, jour et nuit, est-ce jouir au plus près d´une fusion fébrilement fabriquée sous l´instance complice de la langue, entre l´individu et tout ce que ses yeux, ses attentes, ses nerfs, ses colères, ses désirs, ses passions sont capables d´offrir à sa vigilance : le monde, le monde entier.

  • «Tony Duparc et moi avons concocté le mot achrien, il y a quelques années, pour remplacer éventuellement, dans certains cas, homosexuel, qui ne nous satisfaisait pas tout à fait, non plus que ses divers synonymes. Substantif et adjectif, achrien n'a aucune prétention de s'imposer à quiconque, même pas à nous-mêmes : un mot de plus, c'est tout. J'ai appelé Notes achriennes un recueil de fragments sur l'homosexualité, publié par les soins d'Hachette/P.O.L en 1982. Le présent volume, lui, réunit les Chroniques achriennes parues de mois en mois, puis de semaine en semaine, dans Gai Pied, entre août 1982 et août 1983. Ce sont des textes musardiers, buissonniers, qui parlent de tout et de rien, de vous et de moi, d'agacements récurrents et d'engouements subits, du temps qui passe et de l'amour. Je leur ai ajouté un certain nombre de notes, de longueur variable, qui forment à peu près un quart de ce livre et sont, elles, inédites. Elles ne visent évidemment pas, faut-il le dire, à épuiser le sujet.»

  • Notes sur les manières du temps est un recueil de fragments de taille variée et de caractère autobiographique, romanesque et fortement digressif ; tous ont pour prétexte, néanmoins, la question des manières (ou de leur défaut) dans la vie sociale aujourd'hui. Il ne s'agit nullement d'une anthologie plus ou moins modernisée des préceptes classiques du savoir-vivre, encore moins d'un tableau de la «mondanité» au sens étroit, mais plutôt d'une série d'épisodes ou de saynètes touchant au plus quotidien de l'existence en commun : manières des garages, des cafés, des restaurants, des hôtels, des cinémas, des théâtres, des chauffeurs de taxi, des agents de police, des douaniers, des journalistes, des employés de banque ; rites du bonjour, du pardon, de l'invitation à dîner, du petit-déjeuner, de la drague, de la correspondance, de la galanterie ; syntaxe de l'escalier, de la porte, de la banquette, du sentier de montagne. Le thème central des manières est orchestré par une réflexion fragmentaire et récurrente sur la nature et la culture, la sincérité et la politesse, la franchise et la distance, la subjectivité et la profondeur, la simplicité et le décorum, et sur leurs antinomies réelles ou prétendues : déjà exploitée par Renaud Camus dans Buena Vista Park et dans toute son oeuvre, la «bathmologie», science à demi sérieuse des degrés, des niveaux de langage et de comportement, devient ici un véritable instrument d'investigation. Mais les figures qu'elle révèle sont soumises à variations par les voyages, ceux d'une écriture baladeuse, qui ne tient pas en place, et ceux d'un écrivain promeneur, de l'Espagne à l'Italie, de la Yougoslavie à la Grèce, du métro parisien à un vallon perdu de Naxos. Le tout s'ordonnant autour d'une conviction discrète mais obstinée : la nécessité «politique» d'une nouvelle urbanité.

  • Roman furieux

    Renaud Camus

    Si Roman Roi était en quelque sorte La Chute, Roman Furieux serait Après la chute. Le Roman qu'on a vu régner tant bien que mal, parmi les intrigues, les drames, les passions et les crimes, sur ce royaume obscur et menacé, la Caronie, voici qu'il a maintenant perdu son trône (1948). Il pourrait perdre bien autre chose, l'amour, une certaine idée de soi, la foi, l'espérance et la tête ; et devenir ainsi, comme le Roland de l'Arioste, proprement fou furieux. S'éloignant toujours plus de sa patrie, de la femme qu'il aime, de son rôle, de son destin et de lui-même, il n'a plus pour histoire qu'une errance de tous les exils. Du moins le mène-t-elle, à travers les lieux les plus beaux, Athènes, Ravello, Florence, Paris, l'Auvergne, les côtes de Cornouailles ou celles de Galice, les hautes solitudes de la Castille romane ou les jardins du Portugal. Il ne peut se retrouver, ou se perdre définitivement avec elles, que dans la métropole des illusions, Hollywood. Ce ne sera que l'avant-dernière étape.

  • Le bord des larmes

    Renaud Camus

    «Il s'agirait en somme d'une façon de petit traité géographique, d'un guide approximatif pour le touriste ou le curieux, d'une introduction plus ou moins plaisante aux moeurs et coutumes de la région, le bord des larmes, donc, d'un opuscule utilitaire à l'usage de l'amateur benoîtement éclairé comme de «l'adventurous cognoscento» (et nobiscum rusticantur). Ce pourrait être l'oeuvre un peu cavalière d'un voyageur à son retour, ou peut-être plutôt d'un homme du pays, mais préférable encore serait d'avoir pour auteur quelque résident allochtone, un étranger qui de longue date aurait fait de ce territoire son séjour, et, comme il arrive, le connaîtrait bien mieux que ne le connaissent les indigènes. Bord des larmes, bord des larmes, écrirait-il par exemple : c'est sur cette rive que je passe le plus clair, le plus lucide de mes jours. L'air de ce pays, sa lumière, les destins qu'on y mène et l'eau de ses fontaines, sont d'une transparence prodigieuse. À de certaines heures, on y toucherait l'horizon sans aucun mal, rien qu'en tendant le bras sur les campagnes basses et sur les îles ; à d'autres, ou d'ailleurs les mêmes, un objet très proche, au contraire, une lettre, un visage, une simple jarre, un raisonnement, un tableau, paraissent vous y révéler à la fois tous leurs sens, tous leurs angles, toutes leurs implications et toutes leurs épaisseurs.»

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