• Locus Solus

    Raymond Roussel

    Locus Solus, c'est le nom de la vaste propriété de Montmorency où Martial Canterel, savant génial et fou, dévoile à quelques visiteurs ses inventions étonnantes : une mosaïque de dents représentant un reître inspiré d'une légende scandinave ; une cage en verre renfermant des cadavres ramenés à la vie grâce à une injection de « résurrectine » ; un diamant géant rempli d'une eau éblouissante et habité par une danseuse-ondine ; un dispositif animant les nerfs faciaux de la tête de Danton... Au gré de cette exposition drôle et dérangeante, la mort et la folie envahissent le livre : de dépeçages en danses macabres, le parc de Canterel se fait peu à peu jardin des supplices. Dans ce roman paru en 1914 et qui fut son dernier, Roussel, conteur hors pair, atteint l'apogée de son art : l'univers fantasmagorique dans lequel il nous entraîne, sous sa gratuité apparente, laisse entrevoir le reflet inquiétant de la réalité. Selon Robert Desnos, l'un des premiers à avoir saisi la singularité de ce texte : « Aucune oeuvre n'a de dimensions plus grandes, de panorama plus vaste sur l'univers. »
    Dossier
    1. Une genèse complexe
    2. La folie ou la mort : le chapitre manquant de Locus Solus
    3. La machine et le cristal
    4. La langue et les langages

  • Un titre : Comment j'ai écrit certains de mes livres, quelques images, comme celle de la statue de l'ilote faite en baleines de corset, roulant sur des rails en mou de veau, des anecdotes et un profil de dandy millionnaire et extravagant : tout cela assure à Raymond Roussel (1877-1933) une réelle célébrité - sans compter sa mort mystérieuse un 14 juillet à Palerme. La méthode d'écriture qu'il avait mise au point, reposant sur un usage systématique du calembour et du double sens, fait, en outre, qu'il occupe une place singulière dans l'imaginaire français du XXe siècle. Ses maîtres étaient Jules Verne, Pierre Loti et H. G. Wells. Il s'est exprimé comme eux dans le roman d'aventures exotiques (Impressions d'Afrique) ou la science-fiction la plus futuriste (Locus Solus). Apprécié des créateurs d'avant-garde, de Salvador Dalí, qui lui a consacré un film et plusieurs tableaux, ou Marcel Duchamp, auquel il a inspiré son Grand Verre, à Georges Perec, il a été salué par André Breton, dans son Manifeste du surréalisme, comme " le plus grand magnétiseur des temps modernes ". Chez Roussel, tout peut arriver, y compris (mais rarement) des choses vraisemblables. C'est pourquoi la lecture de ses oeuvres, ici réunies pour la première fois en un seul volume, produit une véritable fascination, qui rejoint les féeries de l'enfance, la magie d'un temps suspendu. L'enfance était le seul univers fréquentable aux yeux de l'écrivain, qui s'était ainsi " érigé une réalité sur mesure ", comme le note Yann Moix, l'un de ses plus fervents admirateurs.

  • Qu'on ne s'attende pas à un roman d'aventures, encore moins à des souvenirs de voyage : Impressions d'Afrique, paru en 1909, est un laboratoire d'expérimentation littéraire, où l'histoire commence au chapitre I ou au chapitre X, selon le choix du lecteur ; chaque mot en recèle un autre, chaque phrase contient en germe un roman à venir. Edmond Rostand, le premier, fut fasciné ; puis Marcel Duchamp - il dit s'en être inspiré pour La Mariée mise a nu -, Michel Leiris, André Breton, Georges Perc... Et pourtant, ce texte magistral, où les excès de l'imagination n'ont d'égal que l'extrême maîtrise de l'écriture, n'intéressa pas même les éditeurs : Roussel dut le publier à son compte. Est-ce l'oeuvre d'un fou mystificateur ? d'un hermétiste? d'un oulipien avant l'heure ? Peu importe. Comme l'écrivait Paul Reboux : C'est un livre extraordinaire, ahurissant, cocasse, chimérique ; donc, ce n'est pas un livre indifférent.

  • Raymond Roussel, dont les Surréalistes furent les premiers à honorer l'importance, ne cesse de voir sa place grandir dans le paysage moderne.
    Grande fortune, d'abord compositeur, mais aussi inventeur, voyageur, il n'y a que la littérature qui comptait pour lui, et on lui fit payer cher son dilettantisme. Il raconte dans "Comment j'ai écrit certains de mes livres" l'accueil fait à ses romans et, encore plus violemment, à ses pièces de théâtre.
    Mais, pour nous, l'essentiel c'est ce bousculement. La mise en avant de la méthode de composition, à un point que nul avant lui (et probablement juste l'Oulipo après lui - et il n'y aurait pas d'Oulipo sans Roussel) n'aura réussi à maîtriser.
    Pas besoin d'aller en Afrique pour écrire les "Nouvelles impressions d'Afrique", et la magie fantastique du "Locus Solus", ici il en donne les recettes.
    C'est ce qui fait l'étrangeté de ce voyage organisé par Roussel lui-même dans la genèse d'une des oeuvres les plus étranges de toute notre littérature. Son testament, publié juste après sa mort, en 1935, ce livre culte n'avait pas été réédité depuis 1963 - il était grand temps d'en proposer une édition numérique.

    FB

  • BnF collection ebooks - "LA DOUBLURE - Le décor renaissance est une grande salle Au château du vieux comte. Une portière sale Sert d'entrée. Un vieillard, en beaux habits de deuil Et l'air grave, est assis sur le bord d'un fauteuil A dossier haut. Il met sa main sur une table Auprès de lui, disant : C'est là le véritable Moyen ; quoi qu'il en soit, je ferai jusqu'au bout Mon devoir ; vous pouvez vous retirer."

  • Chiquenaude

    Raymond Roussel

    « Raymond Roussel est un homme d'une imagination fantastique et débordante et d'une érudition indiscutablement grande. Ses admirateurs l'appellent un génie. D'autres disent qu'il est proche parent du génie. Le cerveau de Raymond Roussel, vu dans ses oeuvres, apparaît aux personnes non prévenues comme une antithèse, une confusion incohérente et lumineuse, comme si on le voyait à travers la lentille du premier appareil cinématographique plus la couleur. Il a franchi dix pages avant que le lecteur ordinaire ait compris la première phrase du chapitre. » (New-York Herald.) « Raymond Roussel, un génie dans son genre, a une leçon à exposer, et il sent qu'il faut la faire sortir de son coeur... »(The Era. Londres.)

  • Quel texte... mais quel texte !
    On est en 1903. Cela parait dans "Le Gaulois" (quand même, là où Maupassant, un peu plus tôt, publiait ses plus audacieuses nouvelles - elle s'est bien affadie, la confiance de la presse aux auteurs...).
    À la limite, et d'autant si on a lu Walter Benjamin, tous les outils sont disponibles dans les "Tableaux parisiens" de Baudelaire. Et à peiine deux ans plus tard, un des gandins fadasses qu'on voit passer là, dans les lieux où il faut se montrer, se cloîtrera dans une chambre tapissée de liège pour écrire sa "Recherche du temps perdu" qui participe des mêmes outils, de la même folie.
    À première vue, sans jeu de mots, le dispositif est provocant, mais simple : le narrateur s'installe dans un point fixe privilégié de la ville (ou la plage considérée comme lieu urbain), et décrit exhaustivemment ce qu'il voit, dans le temps précis où se continue l'écriture. En soi, ce serait déjà fascinant.
    Et, chaque reprise, il se complique la donne : après la vue sur mer et boulevard, entrer dans le lieu de représentation, opéra ou théâtre, puisque bien sûr on y va autant pour se montrer que pour voir. Et si c'est trop facile, rajouter une couche d'arbitraire: un omnibus - donc le narrateur cette fois mobile, comme ceux qu'il décrit. Et puis, pour finir, est-ce que l'exercice vaut pour une fraction de réel plus petite, en augmentant le zoom du microscope ? Essayons avec une table dans un restaurant...
    On n'a jamais vu la ville comme cela. La ville contemporaine de la folie Roussel. Celle qui en même temps conçoit la Tour Eiffel et ses Expositions universelles.
    Mais ce serait tellement trop simple, pour quelqu'un comme Roussel. Rappelez-vous "Locus Solus", rappelez-vous le fabuleux et bref "Comment j'ai écrit certains de mes livres".
    Et maintenant, reprenons le début de "La vue" : une boule de verre, une image qui se forme à l'intérieur. Plus loin, le peintre. Plus loin, celui qui se promène avec un livre et puis nous entrons dans l'intérieur du livre.
    Oui, si le réel se donne ainsi à voir, dans tous les déplis et jeux croisés de l'instantané et de la durée, c'est parce qu'il n'est que construction d'écriture, qui se brise, se déboîte, génère au milieu de la phrase sciée en deux l'image qui la dédouble et multiplie le récit.
    Alors bien sûr, lire ce texte légendaire (que Roussel lui-même rassemble en livre dès 1904) comme une merveilleuse et plus que moderne proposition d'écriture (les Surréalistes ni Perec n'y manqueront pas, ni Novarina et d'autres). La ville de 1900 s'y donne comme jamais elle n'a été aussi vertement mise à nu : dans son mouvement, son fourmillement, sa multiplicité de temps séparés et l'anonymat des silhouettes, et c'est fascinant.
    Mais lire aussi, à chaque reprise de thème, ces dispositifs optiques ou narratifs qui s'exposent presque naïvement, comme expérience même de la vie (et non plus la vue) que l'écriture invente : eh oui, rien qu'une boule de verre, celle-même des dix-sept sphères de "L'Aleph" de Borges quarante ans plus tard.
    Respect au maître, et la folie pour nous.
    FB



  • Locus Solus

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    • Ligaran
    • 30 Janvier 2015

    Extrait : "Ce jeudi de commençant avril, mon savant ami le maître Martial Canterel m'avait convié, avec quelques autres de ses intimes, à visiter l'immense parc environnant sa belle villa de Montmorency."

  • La Vue

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    • Ligaran
    • 30 Janvier 2015

    Extrait : "LA VUE - Quelquefois un reflet momentané s'allume Dans la vue enchâssée au fond du porte-plume Contre lequel mon oeil bien ouvert est collé A très peu de distance, à peine reculé ; La vue est mise dans une boule de verre Petite et cependant visible qui s'enserre Dans le haut, presque au bout du porte-plume blanc Où l'encre rouge a fait des taches, comme en sang."

  • La Doublure

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    • Ligaran
    • 30 Janvier 2015

    Extrait : "LA DOUBLURE - Le décor renaissance est une grande salle Au château du vieux comte. Une portière sale Sert d'entrée. Un vieillard, en beaux habits de deuil Et l'air grave, est assis sur le bord d'un fauteuil A dossier haut. Il met sa main sur une table Auprès de lui, disant : C'est là le véritable Moyen ; quoi qu'il en soit, je ferai jusqu'au bout Mon devoir ; vous pouvez vous retirer."

  • Le paquebot Lyncée fait naufrage près des côtes africaines. Les naufragés, dont le narrateur, sont capturés par l'armée de l'empereur Talou VII. En attendant leur libération, ils préparent une série de numéros pour un spectacle intitulé « Le gala des incomparables ».

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