• « In the Land on the Free and the Home of the Brave »: la phrase ferme chacun des couplets de l'hymne national américaine The Star-Spangled Banner, composé en 1814 par Francis Scott Key (1779-1843), avocat et poète amateur de race blanche. Cri du coeur patriotique, elle magnifie aussi on ne peut mieux le « rêve américain ». Celui-ci est-il accessible à toutes les personnes qui peuplent le territoire? En principe, oui, depuis les amendements apportés en ce sens à la Constitution de 1787. De facto, la route est infiniment plus facile si l'on a eu l'immense chance d'appartenir par la naissance à la « bonne » race, celle de Francis Scott Key. La divergence entre le principe démocratique d'égalité et ce qui se donne à voir dans la pratique a inspiré notre sous-titre : le paradoxe racial.
    Dans une perspective sociologique et non pas d'abord littéraire, ce livre examine l'oeuvre romanesque courageusement bâtie par les écrivains africains américains, des hommes et des femmes, depuis la seconde moitié du XIXe siècle jusqu'à nos jours. Avec leur plume, ces ouvriers de l'imaginaire s'attaquent d'entrée de jeu à l'arbitraire de la stigmatisation raciale, font tout pour réduire les effets du paradoxe ci-dessus et aider leur minorité à pouvoir légitimement participer au « rêve américain ». Ils aspirent en même temps à se gagner une place au sein de la littérature universelle afin d'y être reconnus et respectés comme des artistes de haut niveau, s'exprimant à partir de leur situation particulière de Noirs américains.
    Une profonde leçon d'humanité se dégage de cette trajectoire intellectuelle hors du commun, remarquablement illustrée entre autres par la grande figure de Toni Morrison, fière récipiendaire du prix Nobel de littérature pour l'année 1993.

  • La sociologie étatsunienne n'existe pas au singulier. Deux grands savoirs s'y côtoient. Le plus ancien est anglo-saxon. Né peu après la Guerre civile, il détiendra une position hégémonique jusqu'à la révolution culturelle de la décennie 1960. L'autre savoir éclôt à la fin du XIXe siècle. Edifié par des Noirs, il prend appui sur des prémisses idéologiques fort différentes de celles qui inspirent la mainstream sociology anglo-saxonne.

    Le présent essai reconstitue cette fascinante aventure de l'esprit critique selon une méthode qui croise les apports de l'histoire des idées, de la sociologie de la connaissance et de l'épistémologie. Il dévoile les mécanismes de marginalisation les plus criants auxquels ont dû s'attaquer les premiers sociologues de couleur pour tenter d'accéder à l'autonomie scientifique, notamment William E.B. Du Bois, Edward Franklin Frazier, Charles Spurgeon Johnson, Horace Roscoe Cayton, J.G. St.Clair Drake et Oliver Cromwell Cox. L'ouvrage montre que ces intellectuels ont été scientifiquement inventifs et provocants dans un contexte sociohistorique qui a beaucoup fait pour réduire leur héritage spécifique - leur génome culturel - à de l'insignifiance voire à de la nullité totale par comparaison au patrimoine blanc.

  • Ce livre porte sur l'émergence et le déclin du roman sociologique américain, spécialement sur le roman comme mode d'accès privilégié à la compréhension de la culture de cette société. D'emblée, une question surgit : quelles sont les différences entre le genre roman social - assez bien connu par ailleurs, Zola en France, Dickens en Angleterre, Steinbeck aux Etats-Unis, etc. - et le roman sociologique que l'auteur distingue du premier genre ?

    C'est durant une courte période, qui va du début des années 1930 jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, que ce genre s'affirme. Les auteurs ont parfois une formation sommaire en sociologie - d'abord et avant tout la sociologie urbaine qui prend forme au Département de sociologie de l'Université de Chicago - et ils ont souvent exercé le métier de journaliste d'enquête. Sous la bannière de l'espoir retrouvé et du changement social, ils voient dans la sociologie urbaine et ses méthodes le meilleur instrument scientifique pour mettre au jour une représentation rigoureuse de la réalité des ghettos ethniques de Chicago, de leurs normes et de leurs déviances particulières. Ce milieu apparaît, sous la plume de ces auteurs, caractérisé par le déterminisme environnemental, la violence interethnique, l'utopie prolétarienne, le tout enrobé dans une littérature de victime. Ce dernier livre de Pierre Saint-Arnaud s'inscrit dans la suite de ses ouvrages sur la société étatsunienne publiés dans la collection « Sociologie contemporaine » aux Presses de l'Université Laval.

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