• 'Je m'arrêterai à nouveau, essoufflé, hébété peut-être, échoué sur la pierre froide d'un seuil qui traverse le lit en diagonale, en suggérant un gué : l'eau se faufilera entre les galets plus gros où elle rebondira dans une mousse claire. Elle retombera avec un tintement de fontaine, puis courra se glisser sous les vergnes couchés au bord de l'eau. Je n'aurai rencontré personne depuis mon départ, j'aurai seulement croisé des voitures et des tracteurs, et entendu des animaux : je resterai allongé un instant sur le ventre avant de repartir. J'écouterai l'eau couler, sonner, sauter sur les cailloux, répéter sans se lasser son cliquetis cristallin, incapable de me représenter ce qui m'attend, jusqu'où cette eau va me porter, et encore moins comment. Je n'aurai rien préparé, j'aurai froid, j'aurai seulement décidé de partir sans réfléchir, sous le seul prétexte d'avoir envie de voyager, et d'aimer nager dans l'eau.'

  • Qu'est-ce que le désir d'écrire ? Un besoin ou une envie ? Ou encore une manie à laquelle on succombe...Un vice, une habitude contractée malgré soi. Il suffirait alors de décider de s'arrêter pour tenter de le vérifier. Mais cela ne s'avère pas si facile...

    Formuler une telle intention d'arrêter d'écrire, c'est affronter de redoutables contradictions qui finissent, ici, par donner un drôle de roman, bouleversant et onirique ! Faut-il vouloir écrire qu'on a cessé d'écrire, ou s'interdire d'écrire qu'il a été impossible d'y renoncer ? Ou encore se priver d'écrire qu'on écrit quand même encore un peu pour raconter de quelle manière on s'impose de s'en passer ? Ces contradictions définissent le caractère du narrateur animé par la question de la sincérité évidente de toute écriture, ou par l'énigme que constitue la nature ambiguë de cette nécessaire honnêteté envers son lecteur. Jusqu'à éprouver la fragilité de la convention qui autorise toute fiction. On est entraîné dans une folle enquête sur la discipline que requiert le désir d'écrire. Savoir lire, être curieux des livres des autres, de leur disparité, de leurs fulgurances autant que de leurs platitudes. Et s'appliquer à les oublier. Cette pratique suppose également des moyens, des outils et des méthodes, des instruments, un clavier aujourd'hui, des crayons et du papier, des gommes peut-être, voire un atelier ; même si on écrit aussi bien assis dans sa voiture, ou à l'aide d'un téléphone sur un banc public, que devant l'écran lumineux de son bureau.

  • Dans La Montée des cendres, tout monte et tout descend. Il pleut sur Paris. Il pleut tous les jours. L'eau descend des nuages qui alourdissent le ciel. Du coup, la Seine monte. Elle croît, comme chaque hiver, mais cette année elle semble ne pas vouloir cesser de monter. Elle pourrait déborder. À quelques pas de ses quais bientôt submergés, le chantier de rénovation des Halles vient de débuter. Chaque matin des convois de camions évacuent la boue et les gravois. Le sol paraît descendre dans la terre. Pourtant, dès qu'une flamme inattendue s'élève dans la cheminée, sa lumière fugace éclaire la pièce. Sa chaleur monte. Elle irradie, elle fume. Désormais, il faut veiller à ne jamais manquer de bois.
    L'eau descend du ciel, la pluie tombe, le fleuve monte, les travaux s'enfoncent dans la terre. Le feu chauffe. Une fumée, légère, s'échappe vers le conduit de la cheminée. Chaque élément devient un personnage, dans un équilibre de mouvements tendus vers leur résolution : leurs dynamiques contradictoires s'annulent pour générer une attente. Le creux ouvert dans le jardin des Halles suffira-t-il à absorber la crue de la Seine ? Le fleuve viendra-t-il inonder le feu dans la cheminée ? Comment la narrateur pourra-t-il persévérer à sauvegarder son feu dans une ville où les flammes sont aujourd'hui invisibles, les fours des pizzerias électriques, et le petit bois rare ?

    À la fois guide méthodique des solutions pratiques pour entretenir un foyer en milieu urbain, récit documentaire sur la première tranche des travaux de rénovation du jardin des Halles, chronique quotidienne d'une crue à venir, tout autant qu'une tentative de dire les couleurs du feu, le dessin de la flamme et le parfum de la fumée, d'atteindre l'éphémère ou d'énoncer l'extinction, Pierre Patrolin a surtout voulu écrire une fiction où la fragilité du feu, la puissance contenue du flot de la rivière, les efforts dérisoires d'un héros qui s'entête à vouloir ramasser du bois sur les trottoirs, suffisent à générer une attente. L'attente de l'événement qui pourrait survenir, l'imprévu finalement nécessaire pour rassembler tous ces éléments dans un dénouement logique.

  • Voyage au centre

    Pierre Patrolin

    Durant des siècles, tout le monde a pensé que la Terre était plate, sans doute entourée d'eau. Puis cru qu'elle formait un globe, immobile au milieu de l'univers. C'est pourtant à l'époque de ces antiques certitudes qu'ont été établis les fondements des techniques et savoirs actuels. Aujourd'hui, chacun sait que la Terre est ronde sous ses pieds, et admet que le centre de cette sphère consiste en un coeur de métaux en fusion. Un noyau de matière, concentré de masse, de chaleur et d'énergie. Impénétrable donc, sinon au terme d'un voyage impossible vers l'intérieur de la planète. Inaccessible, à moins de pouvoir se représenter le vaisseau susceptible de prétendre s'y rendre.

  • Je l'ai tuée sans méchanceté, elle ne voulait pas sortir. J'avais d'abord baissé la vitre de la portière, en pressant l'index sur le poussoir de l'accoudoir. Avec délicatesse.Elle volait autour de moi. Elle bourdonnait sous le pare-brise, sans décider de

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