• Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

  • Un garçon de vingt ans tente d'échapper à sa famille, une femme aux souvenirs et à l'aveuglement de son mari, les corps à leur hérédité, la mer à son sel, un roman à ses berges. Les hasards des aventures mêlent les uns aux autres à la recherche de leur second souffle. Le désir de se refaire, de ne plus se ressembler est un des thèmes de ce récit où tout peut arriver, où tout change et cesse de se perpétuer. Le monde, avec ses cosmonautes, ses greffes, ses cerveaux électroniques, ses tissus synthétiques, ses découvertes génétiques, ses révoltes, accompagne les personnages, leur montre la voie. « Qui peut vivre une vie entière sur ses mots, son corps d'origine ? » demande l'un d'eux. Le foisonnement des détails, des mots-clés, le regard posé sur ce qui se passe et l'instabilité des vies, font de ce roman une sorte d'esquisse du grand roman de la Mutation où nous avons tous un rôle à jouer. L'auteur, lui aussi, a changé en l'écrivant. Il croit maintenant qu'il appartient à chacun de se surprendre. La terreur de l'Histoire peut laisser place à un avenir habitable, pour lequel nous ne sommes pas encore faits.

  • Les anciens Grecs de Thessalie vénéraient sous le nom d'Askalapios un dieu à la fois destructeur et guérisseur : le dieu-taupe. Souvent tenu pour le fils d'Apollon, ce dieu-zigzag, ce dieu vorace qui dégage sa propre lumière, ce dieu-nombril, était en fait Apollon lui-même. Dieu-taupe (ou rat, lézard, hibou) et dieu-soleil, voici réunie en un seul mythe notre double appartenance : dessus-dessous. L'une sacrée, publique, cotée ; l'autre secrète, dissimulée, « honteuse ». Mais ce qui se passe sous terre, n'est-ce pas aussi notre soleil ? Les enfants n'imaginent-ils pas que, sous le sol qu'ils foulent, s'ils creusent, c'est le ciel ? Si nous acceptons de pénétrer dans nos dessous, si nous refusons l'exaltation (intéressée, rassurante, mystifiante) des surfaces, n'allons-nous pas découvrir le monde réel qu'on nous cache ? Il suffit qu'un homme entre dans une femme et se perde dans le couloir labyrinthique qu'il creuse devant lui, en lui ; qu'une petite fille s'engage dans sa maladie comme dans un palais en folie pour inventorier un autre espace, un autre corps ; que nous suivions le travail du laboureur ouvrant les terres, et sans chercher à recouvrir ce travail à coups de « poésie » ; il suffit même qu'un homme mange, en osant descendre jusqu'au fond de sa nourriture, pour qu'il se sente tout retourné, à vif. Quelquefois il faut se faire taupe pour écrire.

  • Depuis le prix Renaudot qui le révéla au public en 1947, Jean Cayrol nous parle. À voix haute et à voix basse. La complexité et la simplicité de cette voix, sa franchise et son ambiguïté, son épaisseur et sa transparence, ont entraîné des commentaires en tous sens, au gré du temps. Daniel Oster s'est proposé de mettre un peu d'ordre et d'instantané dans cette parole saisissante et souvent insaisie. Aucune oeuvre, au cours de ces vingt dernières années, ne s'est plus constamment située, et d'une façon aussi peu concertée, au point de rencontre de ce qui nous est arrivé et de ce qui, dans l'avenir, ne devrait nous surprendre que si nous demeurions étrangers à nous-mêmes. Le corps, la maison et la ville ; la faim, la fatigue, l'oubli ; la surprise et le passage ; les autres, la présence et l'absence - tels sont, parmi tant d'autres, quelques-uns des thèmes dont le livre de Daniel Oster recherche l'organisation profonde, dans un mouvement qu'il a voulu à la fois d'analyse et de sympathie.

  • Voici l'histoire d'un insurgé, et le récit d'une étrange insurrection contre ce qui finit toujours par paraître bien naturel. Un homme de quarante ans a subi l'Histoire, et avec elle le réel, la société, Dieu, la nature (un personnage, Entier, incarne tout cela) comme l'esclave le fouet. Tous ceux qui l'entourent (son ami Marcelin, la femme qu'il aime, Berthie, le petit Néron, et un vieil homme rencontré dans la nuit) portent les mêmes marques. Il le dit. Et contre ces moments de défaite, il évoque cette « terreur précieuse », ces moments dangereux, cruciaux, où les tyrans ont été, l'espace d'un jour, battus en brèche. De la Guerre de Troie à la Résistance, que de défaites possibles, que de révolutions à rêver, à mimer, à poursuivre et à vouloir encore ! Mais s'il est vrai que « tous les romans sont des romans d'amour », cette histoire est aussi un roman d'amour. D'un amour exigeant, menacé par l'impossibilité d'accepter le silence plat de l'Histoire. D'un amour qui tient trop compte du Temps pour se consacrer à son propre avenir. Dans notre cher climat tempéré, ce livre peut être considéré comme l'évocation d'un « microclimat » parfaitement hétéroclite et, bien entendu, gênant. Livre qui au lieu de décharger le lecteur, le charge. Un roman historique, en somme. Sur ce recours à l'Histoire comme un recours en grâce, Daniel Oster s'explique dans sa postface, non moins intelligente et provocante que son roman.

  • Individu littéraire : n'est-ce pas une contradiction dans les termes ? Le sujet individuel ne se heurte-t-il pas à l'autre quand il s'assujettit à la littérature et à sa propre figure ? Qui écrit entre en scène, tout ce qui s'écrit est fictif, disait Valéry. L'auteur poursuit l'interrogation sur les fictions de la modernité qu'il a entreprise dans divers essais et fictions.

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