Calmann-Lévy

  • A plus d'un titre, les lettres contenues dans ce IIIe tome de la Correspondance de Dostoïevski présentent un profond intérêt. Les années 1866, 67 et 68 auxquelles elles se rapportent, marquent une époque décisive dans la vie personnelle et littéraire de l'écrivain. Avec Crime et Châtiment, il entre dans la voie du grand roman philosophique qui a fait sa gloire.
    Ecrites à partir du printemps de 1867, de l'étranger où il s'est enfui pour éviter la prison pour dettes, ces lettres étalent, plus crûment et plus désespérément qu'à aucune autre période de sa vie, sa misère matérielle et physique, tout en permettant de mesurer la puissance de son génie. Nous voyons Dostoïevski toucher le fond d'un dénuement sans cesse aggravé par ses pertes à la roulette dont la passion le dévore ; ses crises d'épilepsie se rapprochent au point de devenir quotidiennes ; tout ce qu'il possède est mis en gage, jusqu'au dernier pardessus, jusqu'aux robes de sa jeune femme qu'il vient d'épouser, en secondes noces. L'enfant qui leur naît à Genève, ne survit pas. Ce sera un des plus grands chagrins qu'ait connus Dostoïevski. Harassé, épuisé, rongé par la nostalgie de la lointaine patrie, affreusement seul dans cet Occident hostile, il atteint cependant les sommets de son art. Au plus profond de cette détresse, nous le voyons composer le roman qui, de toute son oeuvre, lui tient le plus à coeur : l'Idiot. A travers l'image radieuse de son héros, reflet du Christ, c'est le déchirement passionné de l'âme russe écartelée entre les forces du bien et du mal.

  • Les lettres des années 1869, 1870 et 1871 marquent la fin de l'exil de Dostoïevski en Occident. C'est une période entre toutes difficile. Sa trop longue absence a distendu les liens entre l'écrivain, ses correspondants littéraires et les revues qui le publient. Mais surtout, ce qui lui manque, ce n'est pas le mouvement des idées, qu'il suit attentivement, mais « la chair vivante » de la réalité russe, matière même du roman. « Sans la Russie, je perdrai mes forces et mes dons ! » s'écrie-t-il douloureusement.
    Le contact avec la terre natale lui est d'autant plus indispensable que l'écrivain est obsédé par l'idée d'un « roman définitif » où il s'exprimerait tout entier ; « Si je ne l'écris pas, il me torturera à mort ! » ; et qui mettrait en scène les errements d'une âme de grand pécheur. Mais de pressants besoins matériels l'obligent à entreprendre un ouvrage plus « commercial ». A contre-coeur, il esquisse un roman satirique visant les « socialistes-nihilistes ». Le travail avance difficilement jusqu'au jour où, dans un éblouissement, Dostoïevski découvre que le politique seul ne peut le satisfaire s'il ne s'imbrique dans les « thèmes éternels ». A côté des « nihilistes », apparaît un premier avatar du « grand pécheur » : Stavroguine, le véritable héros des Possédés, et le roman le plus hallucinant et le plus actuel de Dostoïevski commence à vivre.
    Ce sont les secrets de cette élaboration que le présent volume de Correspondance livre au lecteur.

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