• [...] L´écrivain classique est comme une plume dans la main géante d´un autre corps dont il ignore le visage et le nom, et dont jamais il n´entendra résonner le timbre de la voix. L´écrivain classique ne sait presque rien, mais pourtant il sait tout ce qu'il a à savoir, il ne se trompe pas, il est attiré par son but comme la limaille par l´aimant, il est tracté vers lui. Il n´y a pas d´autre pourquoi. L´écrivain n´a pas à se demander pourquoi le monde est là ; il constate que le monde est là, et que lui-même, également, est là pour l´observer. Il s´en félicite.
    Partout, on entend dire que les écrivains furent d´abord des amoureux de la lecture. On raconte que pour devenir un écrivain classique on va d´abord aimer les écrivains classiques, qu'on va les lire pendant toute son enfance et sa jeunesse, et que pour les imiter un jour on va écrire. C´est faux. Les choses ne se passent pas comme ça. Celui qui sait lire vraiment les écrivains classiques est lui-même un écrivain classique. Les meilleurs spécialistes des grands peintres du XIXe siècle furent les grands peintres du XXe siècle, et ainsi de suite de siècle en siècle entre les siècles. L´Art transperce la Société et créé la Civilisation d´une manière mystérieuse qui n´a rien à voir avec la compréhension directe des oeuvres par les personnes qui les rencontrent. Les lecteurs, les spectateurs, les auditeurs, sont infusés sans le comprendre et parfois sans le savoir. L´échange reste caché. Seuls les grands artistes en connaissent les ressorts. Si les critiques d´Art, les professeurs d´Université, les mécènes, sont si lents et si lourds, c´est parce qu'ils parlent des oeuvres à l´aide d´un support qui n´est pas l´Art ; ils essayent de faire entrer des paquebots dans des bouteilles, c´est impossible.

    M.P.

    Pas un de nous, auteurs, pour ne pas être sans cesse saisi du à quoi bon, et pourquoi l´effort extrême, la durée démultipliée, pour l´humble circulation du livre, dans une profusion marchande qui en général s´en préoccupe bien peu.
    Et pourtant, de quoi ou qui sommes-nous héritiers ? Y a-t-il une responsabilité à cette tâche ? Et le discours que nous-mêmes avons à tenir quant à notre travail, si nous souhaitons y tenir, n´est-il pas une nouvelle illusion ou une nouvelle fiction ?
    Avec l´humour à froid d´un discours impeccablement tenu, Marc Pautrel nous promène dans des miroirs à la Henry James : rien n´est conclu ni asséné, et surtout pas de moralité. Mais c´est le lecteur qui se retrouve quasi nu dans la question multipliée...

    FB

  • [TEXTE COURT] Une femme part en moyenne dix fois avant de partir...

    La violence ordinaire et dissimulée, et comment on y répond, et de la violence particulière des hommes sur les femmes.
    Le bruit en arrière-plan de la ville contemporaine, consommation, images, Internet et même la chirurgie esthétique. Trajets de nuit, de Saint-Lazare à Pigalle, variations sur la neurobiologie, et des lettres, A, B, D pour sculpter les personnages sans nom que nous sommes.
    Plus ombre et croisement de Sarajevo, fond de guerre et exil, et ce qu´il en est de l´immigration dans nos grandes villes.
    Comment tenir récit de ce qui nous concerne, un doigt qu´on passe sur la fêlure d´une vitre ? Comment permettre au récit qui heurte à l´ensemble de réinventer sa continuité depuis cet éclatement ? La notion d´expérimentation prend son plein sens...

    FB

  • Hapax

    Joachim Séné

    Hapax : mot dont on n´a pu relever qu´un exemple dans un corpus donné, propose le TLF.
    Et pourtant, aborder le plus essentiel de l´entreprise langagière, depuis toujours : "l´homme, la femme, leur amour".
    Mais l´insérer dans le contexte social contemporain, fréquentations, présentation, mariage et voyage de noces, et même : Maternité, lit premier cri. « C´est un garçon ».
    Évidemment, le détournement se fait avec humour. Mais voyez : un et ou un avec ou n´importe quel article ou pronom : une fois brûlé, plus le droit de l´employer.
    Ce qui se dit ici ressemble fort à la tentative de Perec dans Les Choses, ce livre écrit à 28 ans, et qui lui valut, parti d´une pile de vieux Madame Express et des Mythologies de Roland Barthes, le prix Renaudot. La biographie, prise brique à brique dans le déroulement du réel, du plus immédiatement concret au plus symbolique, d´une fabrique de vie. Et c´est bien le poids de ce qu´on appelle qui donne sa force et son sel au détournement.
    Joachim Séné, a son site avec bien d´autres ateliers textes en cours : figure qui pourrait être emblématique d´une nouvelle figure, encore en gestation, encore à imposer, de ce qui change pour la littérature - le mouvement de composition, le geste ou l´atelier, devenant le matériau même de ce qui est donné à lire.
    Lire par exemple ce travail à partir de la forme textuelle parfaitement identifiée des petites annonces : Petits appels.
    Hapax, c´est le mot que j´avais voulu réserver, en 2001, au moment de choisir un nom de domaine - pas grave, puisque du coup ça m´a mené à remue.net puis ce publie.net, enfin tiers livre : n´empêche, me reste une tendresse pour le projet... Mis en ligne fin 2008, on reprend le texte dans nouvelle présentation, qui lui permette de dialoguer avec Roman et La Crise.

    FB Présentation et autres travaux de Joachim Séné : voir son Journal écrit.

  • Lire ce que j´en écrivais, en décembre 2007, sur remue.net, à la réception de ce texte, par lequel j´ai pris connaissance du travail de Dominique Quélen :
    A quoi pensait Honoré de Balzac quand il a écrit cette phrase, lui qui n´était ni grand ni maigre, et qui s´est battu sans cesse contre le temps ?
    Et pourquoi Balzac n´a pas corrigé ni rayé cette phrase, qui est une phrase d´évidence, un caillou de lettres, évidemment la littérature à cet instant qui passe, qui s´arrête, repousse l´auteur et tant pis.
    Et pourquoi cette phrase, longtemps après Balzac, y est reprise par les mains de Pierre Michon qui en fait le titre d´une préface à Mémoires de deux jeunes mariés, chez POL La Collection, reprise en volume chez Verdier ? Est-ce que c´est de Pierre Michon que la tient Dominique Quélen ?
    [...] soit par exemple le fragment VI (il y en a XX) :

    Acceptant le don d´une vie réduite au geste de verser chaque jour dans le suivant. Aspirant au simple bouleversement d´humeur.
    Pousser une petite charogne sur le bord du chemin occupe un instant. Ce n´est plus à la fin ni plumes ni poils, mais une sombre manne en vain répandue. La terre, en dessous, est maintenue dans un étrange état, comme seule en peut donner l´idée d´une macération d´esprit dans un objet. Souverain séjour où tout s´accomplit. Rien ne diffère plus, et des tomberaux lointains défilent avec lenteur devant une paroi d´arbres auxquels s´appuie l´horizon. D´avoir à continuer, on est ému d´une émotion violente.

    Je ne crois pas qu´on lise cela souvent : c´est comme le temps est un grand maigre, la phrase, on ne saurait pas dire pourquoi ni comment c´est littérature. C´est inéluctable, c´est là.
    Ainsi l´étonnant et très fort Loque, accueilli par remue.net, que Dominique Quélen a lu lors de la deuxième nuit remue : ici à l´écoute. J´ajoute le fragment XII :

    Ainsi nous sourions faiblement, étant presque morts, à lire la fable de notre vie dans de grands volumes qu´il faut manier avec soin. Tout y est superbe de nombre et de proportions, le dessin n´en est pas brouillé par les détails. Des héros fades sortent grandis d´épreuves pareilles aux nôtres en apparence. Les yeux voient clair, les mains sont plates comme des truelles. Et pas de mauvaises herbes entre les marbres, pas de citernes d´eau croupie sous des halles en plein vent, pas de parfums s´évaporant avant qu´on les ait respirés, rien qui ait l´air de sortir à l´instant de derrière. Et pas trace non plus du fléau de l´homme :
    Jusque-là tapi en nous, il dissimule un peu de monnaie dans sa main et tout seul au fond de quelque arrière-cuisine, sans remettre à demain de vivre, il s´apprête à dîner des restes du repas de midi de la veille.


    Le pari, et c´est une nouvelle expérience sur la palette de publie.net, est fait avec l´auteur, Dominique Quélen, et le premier éditeur de ce texte : Jacques Josse (dont on peut lire les Dormants sur publie.net).
    Les éditions Wigwam, fondées par Jacques Josse, c´est un abonnement à une parution régulière, de haute qualité typographique, des objets manufacturés dans la tradition de l´imprimerie. Des textes brefs, dont celui de Dominique Quélen.
    Alors, aujourd´hui, à vous le choix : commander le texte numérique, commander le texte papier, ou disposer des deux ensemble, garder le toucher du papier, la commodité de la lecture eBook.
    Pour nous, un apprentissage : les lois concernant les marges, les interlignes, la tourne de page, tout change. Apprendre à travailler ensemble, auteur, éditeur papier, éditeur numérique, c´est entrer dans le terrain mouvant très neuf où, sur nos supports numériques, vous voulons retrouver ce même poids silencieux, décisif, du poème.
    C´est un parfait hasard chronologique que le texte de Dominique Quélen rejoigne sur publie.net Alors j´ai dit au Maigre de Michèle Dujardin, mais il n´y a jamais de hasard complet. Et Dominique Quélen reviendra bientôt sur publie.net dans la collection L´Inadvertance de François Rannou et Mathieu Brosseau.

  • Roman

    Joachim Séné

    De Joachim Séné, nous proposons déjà Hapax, contrainte de n´utiliser qu´une seule fois chaque mot.
    Roman est un texte bref : cinq chapitres, mais ile ne font qu´une page, deux au maximum.
    Seulement, la matière c´est le roman : les conventions habituellement utilisées, ces chevilles de parole qui l´encombrent, ces repères temporels sur lesquels on glisse à mesure qu´on lit. La plus célèbre de ces conventions étant bien sûr, depuis Paul Valéry, La marquise sortit à cinq heures.
    Joachim Séné va plus loin, en triant ces conventions par genre (le temps, l´énonciateur, le dialogue, la didascalie, mais les convoquant comme matière même de l´écriture.
    Et que ça puisse raconter ainsi une histoire d´amour, ou la laisser deviner, donc être un roman ?
    Nos formes brèves sont le laboratoire idéal pour ces questions : parce qu´elles dérangent.

    FB

  • [TEXTE COURT] Et si la tâche la plus difficile de l´art, qu´il soit poésie, récit ou art visuel, c´était d´approcher suffisamment près ce sentiment de présence du réel pour qu´il se constitue comme signes ?
    Alors s´en saisir, de ces signes, avec le maximum de netteté et de précision, et simplement les assembler. Un tee-shirt, une fenêtre, rapportés à cet instant au bruit de la télévision ou au coup de téléphone qu´on attend, et c´est notre possession du monde qui peut se rétablir, parmi tant de lignes de fuite.
    C´est bien de cela qu´il est ici question. Anne Collongues vient de quitter les Beaux-Arts de Paris, et ce texte était un des éléments de son diplôme. Pourtant, en cours de route, via blog notamment, on la suivait en Asie ou au Mexique, avec même exigence de travail sur la présence : travail photographique. Comme si la lecture de l´ensemble du monde et des routes devait vous ramener là, où vous avez vécu, parce qu´ici les signes comptent.
    Qu´ici, la fragilité de ces signes, dans l´éventuelle déroute du monde, vous concerne. Et question aussi à l´écriture : ce qui naît de cette saisie poétique et narrative du réel, quand on pratique sans cesse l´image et le voyage ?

    FB Couverture : photo de l´auteur. Anne Collongues a participé, sur publie.net, à la revue D´ici là n° 2.

  • L'Albanie : un pays à l'écart, même dans le bloc de l'est. Une dictature écrasante, avec sa part consubstantielle de délire. Même aujourd'hui, une telle distance.
    Et pourtant, qu'on ouvre n'importe quel livre d'Ismaïl Kadaré, ces profondeurs de mythe, cette complexité des êtres pour tenir, et qui s'organise en prenant à l'histoire albanaise ses propres figures légendaires.
    De l'autre côté, une délégation d'écrivains français, qu'on envoie pour un colloque, mais avec sérieux accompagnement et surveillance. Comment briser la glace, comment voir ce qui n'est pas à voir ? Les cigarettes, l'alcool, aident à rendre cela poreux. Quant au rituel de la visite des écrivains dans les capitales du bloc socialiste, on le connaît aussi par L'Invitation de Claude Simon.
    Aperçus de Tirana, des arcihtiectures, puis de Saranda la balnéaire, juste au bord de Buthrot, maintenant Butrint, où Racine avait mis Andromaque.
    Cela ne suffirait pas à faire une nouvelle. Il faut une autre alchimie : c'est bien sûr la littérature, l'écriture qui la donne. Quelle mise en écriture quand on vous donne si peu à voir, et comment la fiction peut s'en charger ? C'est ce que va faire la narratrice. Et puis, au bout de son travail, l'écroulement du bloc de l'est.
    Il faut la précision, la verticalité de Michèle Kahn pour que la brièveté même du récit, la force de trait, joue cette complexité, vienne nous la faire vivre directement au présent.
    Michèle Kahn (voir liens et publications en rubrique auteur) vient de publier un roman lui aussi ancré là où l'histoire européenne prend sa source, et se confronte à son origine multiple, le Rabbin de Salonique. Que le goût de cette nouvelle, exclusivement en diffusion numérique, vous conduise à ses livres. Nous proposons pour cela, en association avec bibliosurf.com, de recevoir gratuitement Les prunes de TIrana si vous vommandez le roman : c'est ce lien du livre et du numérique, l'interrogation de notre métier d'auteur, ici la lucarne ouverte sur la source de l'entreprise littéraire, qui donne sens à notre aventure.
    On vous recommande lecture de l'entretien avec Michèle Kahn sur Bibliosurf à propos du Rabbin de Salonique et bien sûr visiter son site. Très active sur web et réseaux, respiration naturelle entre une écrivain impliquée dans la vie numérique et publie.net, qui accueillera aussi dans les jours à venir versions numériques de trois de ses romans, dont Cacao.  FB

  • [TEXTE COURT] "Je n'ai pas demandé à avoir une langue maternelle", dit-elle.
    Canan Marasligil parle turc avec sa mère et sa grand-mère, mais a été élevée à Bruxelles, regardant les films américains sur la télévision néerlandaise, où ils ne sont pas doublés, pendant que son père prend les informations en allemand. Le travail du père, et comment on traite les immigrés turcs. Et le retour en Turquie, le décalage avec celles qui là-bas se voilent, et la grand-mère qu'on retrouve après un deuil...
    Mais rien de lourd, rien de pesant. Une autre gravité, celle du sensible - un battement de coeur pour un passeport dont la photo est trop vieille, ou comment l'arrivée de la télévision couleur a révélé la détresse du père. Aujourd'hui, Canan (prononcer Djanan...) vit à Amsterdam, écrit en quatre langues et traduit de l'une à l'autre, aborde sa propre route d'écriture. Elle a commencé par la fiction, et puis voilà cette belle formule, "Bir varmis, bir yokmus", l'équivalent de notre "il était une fois" - cela signifie littéralement "il y avait quelqu'un, il y avait personne", et c'est ainsi que commencent les contes, là-bas. C'est dans ce flottement entre conte et réalité que Canan Marasligil ouvre son propre espace de récit, et ose l'ouvrir à une autobiographie insaisissable, impalpable, pour venir plus près des êtres.
    Une grande fierté à accueillir en tant qu'auteur la maître d'oeuvre de notre revue de littérature contemporaine turque, "Meydan, la Place".
    FB

  • Georges Perec l'avait fait pour le carrefour Saint-Sulpice, dans "Tentative d'épuisement d'un lieu parisien". Mais combien de fois chacun de nous, depuis que Baudelaire nous y a initiés, ne se laisse-t-il pas prendre à ce brassement infini de la ville ?
    Et la poésie des gares est inépuisable. Fourmillement, passage.
    Mais ici, ce n'est pas un exercice. Architecte, spécialiste des photographies de Le Corbusier, lui-même auteur d'un blog étonnant tirant la ville entre texte et photographies, c'est comme retourner la ville sur la langue. Sur ce qu'on fait ici. Sur comment on voit. Sur ce qu'on devrait dire, ce qu'on devrait faire. Et comment le temps se distend ou s'arrête dans le basculement des feux, la vitesse ou l'immobilisation des corps.
    C'est une leçon qui vaut sans cesse pour nous-mêmes, dans l'attention au dehors, dans le chemin pour plonger en soi-même jusqu'où il n'y a pas de soit-même.
    Un carrefour, un pylone, du temps, et - en face - la gare de Lyon. Et si c'était cela, écrire aujourd'hui la ville, pour de nouveau s'y inventer ?
    FB

  • [TEXTE COURT] Sur le continent Antarctique, une équipe scientifique procède à des forages dans l'épaisseur de la glace, plusieurs milliers de mètres au-dessus d'un lac fossile.
    Dans l'immensité du blanc, un jeune doctorant part à la rencontre de l'inconnu, se trouvera pris par la tempête et la nuit dans le monde glaciaire.
    De Jules Verne (Le sphynx des glaces) à Lovecraft (Mountains of madness), ou même Edgar Poe (Arthur Gordon Pym), nombreuses les fictions à s'être risquées dans ces limites humaines. Ou de vrais récits, parfois (comme L'expédition Shakkleton).
    C'est la première fois qu'est traduite en français une jeune auteur norvégienne, qui écrit directement en anglais, Berit Ellingsen, par ailleurs journaliste scientifique. Est-ce cela qui confère à ce texte - une prose poétique extrêmement précise - un imaginaire, concernant l'eau, la glace, la neige, d'une si grande puissance, à nous-mêmes si étrangère ?
    FB

  • [TEXTE COURT] Nathanaël Gobenceaux propose depuis longtemps sur le web des carnets de voyages qui sont autant de cabinets de curiosités, réfléchissant tout à la fois en géographe, en chroniqueur, en artiste façon Turner remontant la Loire avec son carnet d'aquarelles.
    Ceux qui suivent les différents sites de Nathanaël Gobenceaux savent qu'il raconte aussi de belles et curieuses histoires à propos de Balzac notamment, mais pas seulement.
    Et voici un bien étrange carnet de voyage. Là il s'agit de proses, chacune tient en une dizaine de lignes au plus. Mais chacune est capable de tenir ou Rome ou Amsterdam dans ce simple espace. Et peu importe alors l'histoire de la ville et ce qu'elle représente, ou sa taille ou la distance qu'on franchit pour la rejoindre - les villages de Touraine, les villes de France (se rendre pour un mariage à... aller passer deux jours au bord de la mer à...) deviennent elles-mêmes des mondes en miniature.
    Quelquefois, on n'a même rien fait de spécial, ni vu quelque chose de spécial dans la ville : mais qui vous empêche alors de vous souvenir qu'au kiosque à journaux de la gare vous avez feuilleté tel magazine ?
    Alors Nathanaël Gobenceaux le géographe semble bien tromper ici son Balzac en allant du côté de ces minuscules portraits, mais si fascinants, de Tallemant des Réaux.
    Le voyage auquel ici on invite ramène d'abord à nous-mêmes. Y a-t-il étranger plus exotique ?

    FB

  • Joachim Séné a défini un territoire bien à lui de la forme littéraire. Une forme qui questionne le présent dans la plaie, par la crise, le travail, l'argent. Et qui l'interroge avec la littérature comme forme vive, presque une arme, via une poétique de la récurrence et de la série, mais toujours sculptée à même l'espace de la relation sociale, des lieux où on vit et on travaille.
    Et Arthur Maçon risque bien d'être de ces personnages capables d'échapper à leur auteur pour s'en vivre leur propre vie, à moins qu'ils ne l'aient commencé bien avant lui. Bien sûr le prénom, de celui qui symbolise à jamais pour nous tous le "en avant" du moderne, des semelles de vent.
    Mais cet Arthur Maçon là vient de plus loin. Il fut le premier homme, dans une zone confuse et pré-biblique, qui se mêle aux fantômes ou fantasmes de tyrannosaures et de grottes peintes.
    Mais on ne s'appelle pas maçon pour rien: éblouissement de factures, devis, prestations numérotées par quoi on réparerait tous les désordres du monde. C'est qu'il n'est pas bien beau, usé et rafistolé, le monde qui a l'âge d'Arthur Maçon. C'est incisif, c'est dur. Cela englobe le chômage.
    Et quelle curiosité quand l'informaticien qu'est à l'origine Joachim Séné reprend les manettes de sa propre histoire, et que l'interrogation sur l'âge et le destin du monde vient rejoindre le web, les bases de données et l'Internet.
    En donnant vie à Arthur Maçon, l'impression de libérer dans l'espace virtuel un personnage capable de l'arpenter bien au-delà de ce texte caustique et fou, coup de poing et tendresse.
    Et bien sûr visiter le site de Joachim Séné.
    FB

  • [TEXTE COURT] Chris Simon a surtout vécu à New York, elle est entre les langues, entre les imaginaires. Elle a écrit pour la scène, et beaucoup pour le scénario.
    Lorsqu'elle aborde ce thème de la mère, c'est avec l'histoire d'abord qu'elle a rendez-vous. Et tout de suite des trains se superposent, trains qui remontent vers les camps, scène archétype mais qu'il faut bien traverser pour se rejoindre soi, et d'autres trains, ceux d'improbables voyages, et improbables rencontres. Ce n'est pas qu'on va vers l'étranger : c'est que le proche même vous devient ainsi étranger.
    Ainsi ces autres superpositions: scènes d'enfance qui traversent, comme très vite, et puis les mêmes scènes rejouées dans une maison à l'incroyable désordre.
    Les conversations sont précises, mais dans le rêve aussi ne sont-elles pas aussi précises ?
    Alors on comprend l'enjeu de cette trappe soudain ouverte sur un vacarme, où l'histoire du monde et l'histoire familiale, jusqu'aux fuites adolescentes, soudain interfèrent. On ne vous fait pas le cadeau de la narration bien sage. On vous remet les pièces en vrac. Le cinéma a souvent procédé ainsi. C'est en appelant à l'imaginaire du cinéma dans nos têtes qu'on va soi-même commencer le montage.
    Et ce qu'il nous semble connaître par tant d'images d'archives, si la scène est datée 2012, avec iPhone et iPad, est-ce parce qu'il s'agit d'une reconstitution, d'un film en tournage, ou bien qu'on a soudainement basculé à nouveau dans l'horreur qu'on croyait au passé ?
    Les scènes se dédoublent et se recouvrent, leur marque est profonde, parce que ça va vite, parce qu'on reconnaît tout cela pour se l'être joué à soi-même. Et c'est bien parce que c'est à nous, lesté de tous ces éclats coupants, de recomposer le tableau d'ensemble, et ce visage de mère à l'arrière, que ce récit devient aussi obsessif, fascinant.
    FB Le site de Chris Simon, du nom de son premier livre : Le baiser de la mouche.

  • [TEXTE COURT] Au départ, un échange blog à blog entre deux auteurs de polar et roman noir. Revenait à Michel Brosseau la contrainte d'une ville, pas la sienne : Bourges, dans le centre de la France, d'éplucher la presse quotidienne et d'en tirer un fait diversrésumé en quelques lignes. Et puis faire le travail par Internet. Mener l'enquête, en se déplaçant par Google Street View. Ça pourrait n'être qu'un jeu. Mais justement, n'importe quel fait divers, ainsi pris et retourné comme un gant, laisse entrevoir la peau du présent. Toute la société se rassemble pour contempler, dans le fond de sa main, ce qui ne colle pas avec la vie ordinaire - rien qu'une cour de lycée pour accueillir tout le tragique du temps: pas un hasard si l'épigraphe est prise à Simenon. Michel Brosseau fait un travail d'un seul bloc paragraphe. Phrases concaténées. Chacune accrochant une facette de la totalité complexe. On en sort comme d'avoir assisté à un combat. Une leçon d'humanité, dans le désordre qui contamine jusqu'à la plus calme province.
    FB

  • Couturière

    Martine Sonnet

      « LA COUTURIÈRE. Oui, quand j´y repense, j´en ai habillé des événements dans les vies de mes clientes ! » En quatre essayages, les mêmes personnages mais à des temps très précis, qui nous renvoient dans la guerre d'Algérie ou la grande secousse des années 70, puis le bord de notre présent, Martine Sonnet plonge dans l´intime : une couturière à domicile et l´une de ses clientes discutent ont ce genre de conversation de chez-le-coiffeur, où se disent le futile et l´essentiel en même temps.
    Et la beauté de ce vocabulaire des tissus et des boutons, d'un artisanat millénaire et respectueux - la langue danse à l'arrière-plan, de tout ce que nous avons perdu, mais reconnaissons.
    Quatre périodes de vie en quatre temps, avec une vue directe sur l´intérieur, la télé (Télé-Cagnotte, « 1 franc dans le monnayeur, une heure de programme »), un vocabulaire déjà enfui, mécanographe, loden, popeline, instamatic - le temps a passé si vite -  des naissances, le divorce, les modifications du quotidien... Et un arrière-fond politique qui donne des résonances de fresque bien plus large.
    Et ce que ça raconte nous ressemble, c´est la beauté de la petite histoire des anonymes de venir nous chercher par le bout des détails perdus. Lisez quatre pans de vie de femmes, comme quatre petits vestiges, gracieux et graves, qu´on aurait retrouvés dans une boîte à bijoux, un carton, un grenier, ou la boîte à ouvrage d´une Couturière.
    À la fois historienne, spécialiste du XVIIIe siècle et des questions touchant au travail des femmes, Marinte Sonnet est la romancière de "Atelier 62" et de "Montparnasse monde", voir son site.
    Christine Jeanney & François Bon  

  • Caméras de vidéo-surveillance partout, et tellement de choses bizarres : se méfier de qui vous offre à boire sans payer, ne pas approcher des piscines sans bord, attention à qui piste vos téléphones portables ou vous espionne via tant d'autres traces, et même vos radios et IRM, bien ranger et ne pas disséminer ses photos de famille, ne pas trop en dire à la boulangère, regarder les dates de péremption des boîtes de conserve - et même vos rêves, êtes-vous si sûr que vos rêves ne sont pas surveillés ou contaminés ?
    En une trentaine de blocs chacun au marteau-piqueur sur la société contemporaine, c'est un nouveau Daniel Bourrion qu'on découvre, plus proche des colères de Michaux, et du grand rire noir et édenté, à tous les âges, qu'est la littérature pour échapper à la mesquinerie et la bêtise de son époque, chaque époque d'ailleurs.  Mais ici, on vous le propose sous forme d'un mode d'emploi exhaustif, et çe ne se manque pas !
    FB

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