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  • Cinéma

    Elie Faure

     Élie Faure a eu un rôle décisif, constituer l'art en histoire.  Et c'est le paradoxe : au moment où on apprend à penser le cheminement et la constitution des formes esthétiques, dans leur rapport au politique, au social, aux civilisations, naît une nouvelle forme technique qui s'affirme d'emblée à la fois comme populaire et esthétique.
    On appelle ça le 7ème art, mais n'est-ce pas qu'un succédané mécanique, lié à des appareils optiques complexes ? Et le caractère populaire, que symbolise au plus haut, dès avant la première guerre mondiale, l'image de Charlot, vient-elle en opposition à nos anciennes traditions d'art, comme le "ceci tuera cela" de Victor Hugo ?
    Le cinéma, dans son bouleversement esthétique actuel, et l'immense rôle qu'il a dans notre formation comme dans le mouvement culturel de nos sociétés, doit apprendre à se penser. Plus tard, avec des monuments comme "L'image mouvement" de Deleuze, ce sera acquis. Mais on sait l'importance par exemple des textes d'Artaud, au moment où le cinéma en relief paraissait une utopie plus accessible que la couleur, et qu'ils étaient quelques-uns à considérer la fin du "muet" comme une renonciation...  Alors gratitude à Élie Faure, dans une langue magnifique, d'être le premier à considérer Charlie Chaplin, dès 1922, dans cette complexité et cette perspective. Dans les cinq textes qu'Élie Faure consacre au cinéma, deux en 1922, un en 1934, deux en 1937, tout se joue. Charlie Chaplin (mais aussi Zorro ou Shakespeare) traverseront sans cesse ce questionnement qui s'établit sur les plus hautes traditions de l'analyse de l'art, et le savoir musculeux des peintres.  FB

  • Et c'est toujours, à 140 ans de distance, un texte des plus extrêmes de toute la langue française. D'une novation telle qu'on le relit sans cesse, qu'il s'ancre en vous par coeur quand bien même on voudrait le tenir à distance, tant il est poison et violence, et parcours extrême de l'être.
    C´est le texte qu'on porte secrètement, chacun de nous, sans jamais le partager avec les autres.
    C´est l´écriture d´un chemin vers l´écriture. C´est le rassemblement de la poésie embrassée, puis quittée.
    C´est la fin définitive du parcours de Rimbaud écrivain, quand bien même l´écrit majeur, Illuminations, ne surgira qu'après.
    C´est le texte qu'à peine on le rouvre voilà qu'il se chuchote dans la tête tant on le sait par coeur, ses naïvetés, ses étrangetés et monstruosités comprises.
    Il y a ces phrases, Je sais aujourd'hui´hui saluer la beauté, ou l´encore plus considérable Il faut être absolument moderne.
    Nous en présentons deux versions : bien sûr une version au format epub préparée spécialement pour l'affichage sur iPad et liseuse, ou téléphone. Avoir Rimbaud sur soi. L'emporter dans ses ressources numériques. Et surtout, en exclusivité, le fac-simile numérique précis, reconstitué en compo numérique, de l'édition originale, respectant scrupuleusement sa ponctuation, sa présentation et son orthographe.
    Celle qu'on annonçait "pour 1 franc rue aux Choux, à Bruxelles, chez l´imprimeur"... Et choix délibéré de la proposer dans notre collection jeunesse. Jeunesse définitive de la langue, du poème comme rage.

    FB

  • Il faut être absolument moderne, disait-il dans Une saison en enfer : et si c'était dans ses Illuminations que Rimbaud le devenait définitivement, dans ce texte inépuisable ?
    La ville, aperçue, multipliée, les silhouettes, les rêves, les transformations du monde.
    Un constant saut d´ajustements, distance, vitesse, coupes narratives, de phrase à phrase, constituant même parfois le texte de ces phrases traitées comme des objets indépendants.
    Qu'il s´agisse d´un harpon autobiographique (Enfances, vagabonds), d´une lancée allégorique (Villes, Promontoires), ces éclats de textes ont une visée de saisie totale du monde.
    Et plus on les pratique, plus chaque fois un de ces éclats surgit devant vous à neuf.

    F.B

  • Étrange Mallarmé, qui publie si peu mais si dense, traduit les poèmes d'Edgar Poe là où Baudelaire avait renoncé, accumule dans des boîtes à thé des papiers crayonnés qui bouleversent aujourd'hui notre conception de la page, du livre, de ce qu'est écrire.
    La poésie, certes, comme expérience première de la langue. Quand Mallarmé s'embarque en prose, c'est encore l'extrême de la poésie. On trouvera ici deux textes essentiels de toute notre modernité, pour aujourd'hui encore, Crise de vers et Quant au livre.
    Mias il y adjoint des pièces dites de circonstances : ses médaillons d'auteurs en pied, mais évidememnt lui il y place Rimbaud, Verlaine, Villiers de l'^Île-Adam.
    Et ses Crayonnés au théâtre, via Wagner ou Debussy, ou l'approche d'Hamlet, interrogent sur le fond la question de la représentation.
    Alors laissons d'un bloc ce livre qu'il a composé, tout en disant qu'il n'aimait pas cette composition. Il suffit de savoir que cet ensemble à la pointe de notre langue porte ce noyau en fusion incandescente, Crise de vers, pour en rendre la présence nécessaire dans le puzzle numérique qu'est la bibliothèque de votre iPad, votre liseuse ou votre ordinateur.

    FB

  • Edgar Poe n'est pas un auteur rare. On en trouve des versions numérisées depuis le début de l'Internet littéraire.

    Ce qui est rare, c'est son statut dans notre bibliothèque, dans nos dettes de lecteur.

    Ainsi, Le scarabée d'or est le premier titre d'Edgar Poe que j'ai lu, je devais avoir 10 ou 11 ans, minuscule petit livre relié (je crois que c'est d'abord le format qui m'a paru mystérieux) dans l'armoire vitrée de mon grand-père maternel.

    Et puis, lu d'une traite, cette impression, récurrente avec Poe, qu'on n'a jamais rien lu de tel. À cause de la traduction de Baudelaire, ses curieuses harmoniques, ses amplifications discrètes, ou sa propre dévotion, ou sa simple magie du rythme ? Ça doit probablement compter.

    Mais tout simplement parce que c'est Poe. Ce format bref, destiné à la publication magazine, et son propre goût pour le bizarre.

    Et qu'on s'y reconnaît de suite : ce sont les codes et canevas des récits d'aventure, des récits fantastiques, des enquêtes de détective, ou des livres de voyage. Seulement, à un moment donné, discrètement, le code est mis en cause : on ne parle plus que d'un seul thème, le cerveau, et ses possibles dérèglements, et ce en quoi alors, en retour, cela affecte la perception du monde et même - c'est là le fantastique singulier de Poe, la réalité même.

    Le scarabée d'or ne propose pas les mêmes chamboulements théoriques qu'on peut tirer de Usher, Le puits et le pendue, Descente dans le maelström, Metzengerstein ou Manuscrit trouvé dans une bouteille. Mais c'est un récit plus long que les autres, presque un premier élan vers le grand récit de navigation vers l'Antarctique rêvée, Arthur Gordon Pym. Mais c'est aussi un peu permanent avec le langage, l'art épistolaire, les énigmes codées, et le célèbre manuscrit à déchiffrer.

    Peut-être un des plus beaux exemples de pure littérature.

    FB

  • Comment, si Baudelaire est présent depuis les premiers textes mis en ligne sur publie.net (voir menu en haut à droite !), ne pas vous proposer, pour votre ordinateur, un des plaisirs et des puits essentiels de toute notre langue, les Fleurs du Mal ?
    Et vous pourrez compléter, puisque cette version-ci on vous l´offre, par 52´ de lecture audio à télécharger : Comme un aboi farouche.
    Pour moi, ce texte m´accompagne depuis 1996 sur mon ordinateur, progressivement révisé, mise en page toujours en chantier, en étude. Ma toute première connexion Internet avait été pour me procurer cette version numérique que Pierre Perroud, minéralogiste de l´université de Genève [1], Pierre Perroud, proposait en html sur Athena (avec une petite modif presque invisible pour pister les fichiers repris sans relecture ! - et ça nous a apporté de belles surprises à les tracer...).
    Pour ma part, qui n´ai jamais eu le syndrome du collectionneur (figure présente chez Benjamin), j´ai de toujours accumulé les éditions des Fleurs du Mal : la Corti faisant bien sûr référence, mais aussi mon gros livre relié cuir rouge de l´Imprimerie Nationale (dont j´ai supprimé les illustrations, remplacées par des portraits de Baudelaire pris à d´autres livres), et cette petite édition chinoise vendue 2 francs, pendant un temps, qu´on pouvait laisser dans la voiture ou dans le sac. J´ai aussi des traductions, on m´a même offert, un jour que j´avais parlé de Baudelaire dans une fac à Tokyo, une traduction japonaise. On rêve autrement, à reconnaître le texte, mais sans les mots, et j´ai besoin de ce rêve. Et le dernier cadeau qu´on m´a fait : la plus petite édition des Fleurs du Mal, grosse comme un ongle, merci PhR).
    Des enjeux parfaitement actuels des Fleurs du Mal, les travaux abondent : recommandons cependant l´inusable Baudelaire de Walter Benjamin (Payot).
    Il s´agit ici d´une lecture plaisir, on l´a basée sur l´édition originale des Fleurs du Mal. Nous y joindrons ultérieurement Les Épaves.

    FB

  • Comment expliquer qu'une oeuvre restreinte comme celle de Poe puisse nous être à nous tous océan ?
    Parce que, via la réinvention Baudelaire, elle se saisit de nos rêves via l'inconscient de notre propre langue, et cette épiphanie de mystères qui de toute façon d'avance nous cernent ? La soeur, le portrait sur le mur, l'eau devant la maison, la nuit et la ruine, puis la morte enfin qui revient. Et les livres, les instruments de musique, l'enferment où est Roderick Usher : immense poésie de la langue seule, mais Lovecraft ne serait pas d'accord - il y a trop pris lui aussi.
    Et bien sûr, dans la suite restreinte de l'oeuvre Edgar Poe, des noyaux plus volcaniques. Des densités de nuit, des fulgurances. Roderick Usher surgit blême en avant de l'oeuvre et nous appelle.
    Il y a Metzengerstein, Le Scarabée d'or et d'autres: mais La chute de la maison Usher est probablement le centre le plus absolu de la grammaire Edgar Poe.
    Faites comme tout le monde, apprenez par coeur la première page, et le mot fuligineuse. Ou relisez-la, trois fois.
    D'aller au bout, à vous de savoir si vous prenez le risque: on garde longtemps sur soi le trouble. Cela s'appelle littérature. C'est beau comme un jazz. Tant pis.

    FB

  • Combien sommes-nous à avoir découvert Edgar Poe par Double assassinat dans la rue Morgue et La lettre volée ? Normal, ce sont les deux nouvelles qui ouvrent le premier recueil des traductions de Baudelaire, Histoires qui évidemment ont beaucoup contribué à conférer à Poe sa réputation sulfureuse, et déjà traduites deux fois avant Baudelaire. Et on sait leur étonnant destin, à commencer par Poe lui-même et la suite qu'il leur donne avec Le Mystère de Marie Roget, transformant en triptyque les deux récits rassemblés sous le titre Les facultés divinatoires d'Auguste Dupin, I et II. Alors Sherlock Holmes et tous les autres ne sont pas loin, le roman policier est inventé.
    Pour autant, c'est la vieille aventure littéraire qui reste le jardin d'aventure - Lacan ne s'y est pas trompé. Et même Marie Roget commencera sous une exergue prise à Novalis.
    C'est peut-être ça le nouveau régal à venir relire ces histoires que tous nous avons déjà traversées : laisser se développer la rhétorique, voir Poe au travail, voir se construire et s'agence un récit où chaque phrase va apporter sa nuance, suite de digressions qui vont en nuage, appellent à la mystique, font de Dupin un inventeur du fantastique - et où s'écrit au fond la ville moderne.  C'est l'écriture aux prises avec la description du monde, et susceptible, en s'organisant elle-même, de changer le tableau contemporain du monde. Sinon, Poe ne nous fascinerait pas tant, même sous les ors de Baudelaire.  FB

  • Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, comtesse de Lafayette, fait paraître anonymement La princesse de Montpensier en 1662 : elle a 28 ans.
    La princesse de Montpensier meurt à 24 ans, dans la France déchirée par les guerres entre catholiques et protestants, dans cette époque rude qui a vu surgir Agrippa d'Aubigné : qu'on se reporte à son Printemps et ses Stances pour savoir comment on osait aimer.
    C'est un livre bref, tendu, compact. Presque une seule phrase. Cela va vite. On ne s'écarte jamais de la tragédie principale, celle de quatre personnages, et quelques utilités. L'amant de coeur, mais rapprochement interdit, et course l'un vers l'autre qui fournira le drame, et la chute - lui s'en sortira mieux. Le mari, et l'ami du mari. Tous et quelques d'autres obnubilés par la beauté de cette fille, et qui s'aurotisent donc d'en annihiler le destin.
    C'est pour cette technique ébouissante et tendue du récit, sur destin de femme en temps de guerre et l'ombre de la Saint-Barthélémy, qu'il faut se réapproprier l'histoire à même le texte.
    Tel homme politique a beaucoup fait pour la Princesse de Clèves, l'hommage dépasse ici la langue.

    MD  

  • En parlant de ce qui lie la musique à l'art d'écrire, et la poétique générale de l'écriture, dans la prose ou le poème - Mallarmé rejoint le sommet qu'est Crise de vers (voir Divagations) : parler de la rupture esthétique, de l'invention et de la non-obéissance en art. Aborder l'univers complexe du Beau, et comment le subvertir.
    38 pages, mais majeures.

    FB

  • Nous percevons le monde par les villes que nous habitons. Notre expérience, notre chemin, nous le mesurons par les villes. Et encore par les villes notre découverte du monde lointain.
    Cela a une histoire, et elle naît sur la côte Est des États-Unis. Mais elle naît de la ville-emblème du XIXe siècle, la tentatculaire Londres, telle que Dickens aujourd'hui nous la fait voir. Souvenir d'enfance d'un jeune orphelin américain, qui en rapporte ces images de multitude et labyrinthe ?
    Ou bien démarche consciente d'un géant de la littérature, cherchant dans l'héritage européen de la littérature de quoi faire rêver ses lecteurs du nouveau monde ?
    Mais dans la re-création qu'en fait Baudelaire, c'est tout un travail fin de figures, de silhouettes, de mouvement. C'est qu'il y a une idée forte : avec l'électricité, avec les besoins du commerce et de l'industrie, et par la seule masse critique du nombre d'habitants, peut vivre 24 eures sur 24. Cela change quoi au rapport de chacun à ses angoisses, à sa filie, à ses rêves ?
    L'Homme des foules a fait basculer la littérature moderne - allez voir chez Walter Benjamin, ce qu'il en dit. Et il a fait naître Baudelaire à lui-même.
    C'est la dernière phrase, où l'homme et la ville se confondent : l'homme est un livre, mais un livre qui ne se laisse pas lire. Qui a lu une fois L'Homme des foules le relira toute sa vie.

    FB

  • "Jamais je n'oublierai les sensations d'effroi, d'horreur et d'admiration que j'éprouvai en jetant les yeux autour de moi." Pourquoi les histoires qui nous font aussi peur nous fascinent-elles autant ?
    Tout Edgar Poe découle de cette fascination pour l'étrange, le frisson - qu'il a poussée à sa pleine dimension esthétique. Quelquefois avec des textes violents, et d'autres fois avec la sombre lumière, mais tenue, de l'énigme, presque du surnaturel.  Dans son oeuvre, trois récits incarnent pour moi au plus haut cette dimension presque abstraite de l'horreur, là où Poe nous emmène le plus loin dans notre propre imaginaire. Ces trois histoires, Le puits et le pendule, Dans le Maelstrom, Metzengerstein, les voici. Et même si vous avez un souvenir vif de Le puits et le pendule (qui l'a lu une fois s'en souvient toujours), reprenez-le dans le confort de l'iPad ou d'une liseuse. Notre lecture change, elle aussi. Relisez-le donc seulement pour ce mouvement d'enchaînement des séquences abstraites.  Et baser toute une histoire sur la variation de la gravité lorsqu'elle passe à un repère vertical ? Dans le Maesltrom, le monde devient provisoirement un énorme cylindre sans fond, où tout bascule, la nuit et le jour, et les hommes bien sûr, dans l'infini tourbillonnement, allégorie provisoire, et destin bien réel de l'homme qui nous en fait récit, de là-haut sur la falaise, dans la belle tradition romantique.
    Rien que du plaisir - mais pas neutre, mais pas béat. Plutôt le contraire.

    FB      

  • Comme ce texte est singulier. Le monde celtique se découvre, et même, plutôt, il s'invente. Tout le monde britannique vibre aux poèmes que Mc Pherson a traduit du barde Ossian, tout droits venus du 2ème siècle.
    L'épopée est majestueuse, à la fois cruelle et pensive. Elle est baignée d'amours sauvages, de vents et de mer. Les noms sont merveilleux, et le merveilleux lui-même pas bien loin, avec tout l'espace des légendes auprès.
    D'autres complèteront la redécouverte de McPherson, dont un certain John Smith. En France, c'est la révolution. On a besoin de prose épique. C'est un livre qui m'est cher, an VII de la République, que ces premières traductions - longs poèmes en prose - de McPherson.
    Et Chateaubriand... Il a vingt ans, il est exilé à Londres. Son oeuvre est à venir, avec le voyage d'Amérique qui sera si décisif. Il aura donc manqué une occasion, l'épopée d'Ossian étant déjà célèbre, et traduite ?
    C'est faire bon prix de son génie à lui. Il prend John Smith, et voyez sa préface : l'important, c'est ce dont on rêve, quand on lit Ossian. Ce sont les images qui nous traversent, et les espoirs, et les sensations. Alors, on a légitimement le droit de s'approprier Ossian, de le réécrire. De fabriquer notre légende en prose.
    Et ce d'autant plus que personne n'y croit déjà plus beaucoup, alors, à Ossian.
    Voici donc un pur morceau d'invention lyrique qui vient, en pleine période révolutionnaire, secouer notre langue, et l'agrandir. Et comment serions-nous insensibles - quand le monde celte, qui a voulu rester en dehors de l'aventure de l'écriture, vient enfin reprendre sa place dans nos mythologies personnelles ?
    La grandeur d'Ossian, c'est cette invention dans l'écriture.
      FB Couverture : Le Songe d'Ossian, par Ingres (détail).

  • Le droit à la paresse de Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, a toujours tenu un rôle privilégié beaucoup plus pour notre imaginaire qu'en tant que texte sociologique ou politique. Alors, on pourrait se dispenser du travail ?
    Ces théories ont pris tout récemment une nouvelle actualité, et nos modes de vie nous conduisent en permanence à nous en reposer la question. Le chômage massif et organisé comme permanence sociale, la brutalité des licenciements, l'histoire de la protection sociale en France et ses côtés parfois anachroniques. L'émergence de la culture des loisirs et la marchandisation du temps libre, c'est tout cela que nous faisons résonner dans le titre paradoxal de Lafargue.
    Pourtant, comme nous sommes proches des analyses de Engels sur la classe ouvrière anglaise, la mise au jour des mécanismes de l'exploitation la plus sauvage du travail humain dans les filatures, mines, hauts-fourneaux.  C'est à ceux qui posent comme idéal que l'ouvrier, l'enfant, l'ouvrière n'aient à travailler que douze heures par jour que s'en prend Lafargue. Les concepts de temps et de consommation qu'il établit, à nous de les relire de façon active.
    Ecrit ans l'écho de la Commune à laquelle Lafargue participe, dans la dureté de la répression ouvrière de ces années 1880, le Droit à la paresse est dans ma bibliothèque numérique depuis bien longtemps.

    FB

  • Rimbaud s'est fait " Poète Voyant " pour écrire ces vers.
    Les mots pour lui doivent se fondre avec une vision parfaite et complète de la vérité, jusqu'à l'exprimer mieux qu'elle n'est perçue, à travers un sens plus affûté que ceux de la perception commune. Le langage devient une force qui pousse à vouloir se dépasser, partir loin, aliéner la raison aux aléas du désir.
    C'est avec ces textes que le jeune poète de 16 ans s'est présenté à Verlaine et au cercle du Parnasse, dans l'espoir de plaire et d'être reconnu. Ce recueil regroupe toutes les poésies composées entre 1869 et 1873 : Ma Bohème, Roman, Le Dormeur du val...

  • "À la fin tu es las de ce monde ancien" Et c'est peut-être pour cela qu'Alcools nous marque autant, nous a accompagné de ces musiques à syncope étrange, et pourtant tout ancrées dans nos perceptions les plus fines.

    Une borne dans l'élan moderner de la poésie, peut-être à partir de cette rature dans le manuscrit conservé à la bibliothèque nationale, ce "soleil cou coupé" qui surgit pour conclure, après le grand défilé des villes d'Europe.

    Oeuvre qui se débarrasse en cours de route de toute ponctuation pour nous arriver avec plus de lumière.

    Comment ne pas en disposer à sa guise sur nos appareils numériques ?

    FB

  • "À cause de la liberté de ses moeurs, certaines maisons lui étaient hostiles." Voilà, tout est dit de ce livre malsain, empêtré dans la haute société bourgeoise ou aristocrate d'un temps où rien de cela ne compte, sinon la loi brute de l'argent.

    On est dans l'immédiat après-guerre, la boue et le sang que décrira Cendrars dans "Le bras coupé".

    Pendant ce temps-là, à Paris, on danse, on va danser en banlieue avec ses belles automobiles pour s'encanailler. Il y a même des fausses bombes. La guerre est à la fois décor et apparât de ceux qui l'ignorent, et présence assourdie, comme les tentures successives d'Edgar Poe dans "La mort rouge".

    Comment fait-on l'amour, dans une société bouleversée et cernée par sa propre mort ?

    Le Radiguet halluciné et éclatant du "Diable au corps" retrouve son atelier essentiel, celui des moeurs. Sauf qu'on n'est plus au XVIIIe siècle, on a électricité et voiture.

    Ce livre il ne l'a pas fini. Livre testamentaire. Mort à 20 ans. Cocteau finalise les épreuves, la typhoïde n'aura pas raison de la comtesse d'Orgel (qu'on les aime, des phrases comme "Les mouvements d'un coeur comme celui de la comtesse d'Orgel sont-ils surannés ?"). Tant mieux pour nous, et ces couleurs qu'il ajoute à nos couloirs intérieurs, et tout bouleversement nouveau, des corps et du monde.

    FB

  • Le Surmâle

    Alfred Jarry

    La première phrase est infiniment et justement célèbre : "L'amour est un acte sans importance, puisqu'on peut le faire indéfiniment." Ensuite, c'est Alfred Jarry tel qu'on l'aime - l'insolent, le mordeur.

    Le thème : le plaisir qu'on a à lire Sade, la transgression qu'est Sade, comment voulez-vous croire cela possible dans les temps atrophiés de la bourgeoisie d'affaire ?

    Et c'est le brûlot que lance Jarry : tous les thèmes de Sade, les voilà, mais dans la société de 1902, ses trains, ses automobiles et sa fameuse course de bicyclette.

    Le héros : un homme "tellement ordinaire que cela, en vérité, devenait extraordinaire". Ajoutez une substance qui - on l'appliquera aux coureurs cyclistes d'une course qui deviendra combat ubuesque, une énergie perpétuelle, et l'occasion pour les autres d'évoquer les vertus scientifiques de tous aphrodisiaques universels.

    Voilà la donne. Pour le reste, il n'y a qu'à se laisser prendre : pas un paragraphe où la langue ne dérive pas dans un perpétuel à-côté... Vian pourra venir. Et nous, une bonne dose de rire qui défend du monde tel qu'il est.

    FB

  • "Il faut être absolument moderne." Comment imaginer que tout un basculement de la littérature, qui vaut jusqu'à aujourd'hui, s'établit sur cette poignée de lettres d'un jeune provincial fugueur qui n'a même pas 17 ans encore, ce 15 mai 1871 ?

    Et toutes ces formules sur le "voleur de feu", sur le "déréglement de tous les sens", et sur ces "horribles travailleurs", c'est dans cette lettre à Paul Demény, poète de 10 ans son aîné, qu'il a rencontré par son ancien prof de français, Georges Izambard.

    Cette lettre est un viatique nécessaire - pour lire et relire, pour diffuser sans cesse. On a perdu nombre de lettres de Rimbaud, mais la suite des lettres à Izambard, celle à Théodore de Banville, sollicitant une publication dans le Parnasse Contemporain, et les lettres à Ernest Delaye, l'ami d'enfance, de l'année suivante, RImbaud cette fois lancé à Paris, sont pour nous le définitif marqueur d'un météore.

    Gloire méritée pour Rimbaud, qu'une lettre prenne ainsi pour l'éternité son propre titre, "Lettre du voyant".

    Mince bouquet, mais cosmique, essentiel - la forge même de la Saison en enfer et des Illuminations.

    FB

  • Baudelaire mettait ce petit livre très secret au-dessus de tous les autres : bien sûr il y prend l'idée de ses "Poëmes en prose", mais à entrer dans "Gaspard de la Nuit" c'est souvent de belles harmoniques annonciatrices des "Fleurs du mal" qu'on y entend.

    Je crois qu'il faut relire de façon contemporaine le livre qu'Aloysius Bertrand prétend avoir reçu de cet inconnu, Gaspard de la Nuit. Parce que cela part d'une ville (ô, cette préface sur Dijon !), pour la brièveté de chaque scène en prose, discontinue, complète. Mais aussi pour ce rapport de chaque page à la citation littéraire qui la précède, comme si l'image littéraire naissait de cette phrase arrachée à un autre texte, mêlant Walter Scott à Lamartine, puisant dans les vieilles chansons populaires ou les étranges proclamations des alchimistes ou de Nostradamus.

    Et puis le sous-titre, sur lequel aussi revient Baudelaire: "fantaisies à la manière de Rembrand et de Callot" - ce qui veut dire : la prose devenue tableau, et tableau arraché à la nuit, celle qui entoure chaque scène de Rembrands (Aloyisus Bertrand nomme un chapitre "vestives de la nuit"), ou bien les caricatures effrayantes mais prises à la peau du monde, la guerre, les chemins, les mendiants, les saltimbanques de Callot.

    À lire "Gaspard de la Nuit" comme un précurseur de Baudelaire, on en fait une singularité, une curiosité littéraire. À s'y recoller depuis nos blogs, la brièveté et les séries, depuis notre volonté de dire le monde dans son imaginaire, ses fantasmes, son obscurité, avec les phrases et les livres qui nous ont éveillé à la nuit et l'énigme, on le retrouve tout neuf devant nous.

    FB

  • Un jeune danois à Paris tente vainement d'y affronter les éléments insaisissables de cette vie. C'est Paris en effet, qui devait réveiller les angoisses intimes de Rilke.

  • La poésie doit être faite par tous, et non par un... Toute la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle... Les grandes têtes molles...
    Sans même en être conscients, une grande part de ces phrases flambeau que nous associons à Lautréamont nous vient de cet ensemble trouvé longtemps après sa mort, exemplaire unique recopié par André Breton pour être publié en 1919 dans Littérature, et par quoi, dit Francis Ponge, toute la littérature est retournée comme un gant.
    Comment était-il possible d'aller plus loin que les Chants de Maldoror ? On dirait, au début, une suite d'aphorismes, de réflexions sur la morale comme on en a déjà tant vu. Et puis surgissent les énumérations, les accumulations. Et puis reviennent hanter les noms liés à l'écriture, qu'on les haïsse (Musset, Lamartine en prennent pour leur grade), qu'ils nous obsèdent (Victor Hugo) ou qu'on les respecte (alors on ne dit pas Baudelaire, mais "l'amant morbide de la Vénus hottentote". Et nous voilà traversant un vide sidéral pour buter directement contre les géants : "chaque fois que je lis Shakespeare, il me semble que je déchiquette la cervelle d'un jaguar." Mais il y a tant à lire : chaque excès rhétorique se découble et se renverse, voilà que l'auteur souhaite faire de la poésie pour jeunes filles de 14 ans, mais quel rire si vous vous faites prendre au piège.
    Depuis tant d'années ces textes sont dans mon ordinateur, tranquillement affinés. Il est bon de garder à ce texte ses caractéristiques d'époque pour les accents et certaines orthographes.
    On peut le relire une fois par an, on n'en fait jamais le tour. C'est trop puissant. Allez voir chez Michel Pierssens, le très grand et généreux passeur de Lautréamont (et ses livres) - son site Maldoror.org est une mine : Isidore Ducasse envisageait donc une suite fractionnée d'autres textes de ce type - alors comment ne pas penser à la façon dont les Chants de Maldoror s'engendrent d'eux-mêmes (là, c'est Maurice Blanchot, Lautréamont et Sade) qu'il faut rejoindre...
    Mais, dans Paris assiégé et affamé, une jeune anonyme de 24 ans, qui paraît-il composait la nuit avec un piano dans sa chambre, décède sans qu'on sache rien de plus, sinon que le patron de l'hôtel et deux autres personnes iront l'inhumer au cimetière Montmartre, probablement dans le coin des pauvres, sans trace - pour l'ambiance, lire les Goncourt. Ou cette étonnant fiction de Lautréamont traversant la mer, Isidoro.  Que ces deux premiers pans des Poésies de Lautréamont viennent ici rugir, comme en nous elles rugissent. Texte infini, et infiniment moderne : cherchez donc au mot roman...

    FB

  • Cette collection de classiques, depuis le début, c'est ma bibliothèque numérique personnelle, constituée au fil des années. Mon cabinet de curiosités, les textes auxquels je suis le plus attaché.
    Nous proposons simultanément deux textes majeurs de Marivaux, mais beaucoup, beaucoup trop méconnus. Pourquoi, parce que révolutionnaires avant l'heure, instables, malsains ?
    Parce que, dans ces deux pièces brûlots, écrites et jouées à 20 ans d'intervalle, en 1725 et 1744, Marivaux, le roi du travestissement, des fausses apparences, le funambule des jeux de dialogue, prend pour thème l'ordre social lui-même, et la domination d'un homme sur un autre homme.
    Pour chaque texte, une idée de départ renversante : dès leur naissance, deux garçons et deux filles ont été élevés dans des murs, sans aucun contact avec l'humanité. Le Prince vient assister au lâcher des fauves : on les met en présence, on les confronte à un miroir - ce qui fonde notre humanité part-il d'un principe naturel ? Et s'ils réinventent nos perversions, cela les justifie-t-elle ? Voilà pour La Dispute, dont Koltès a fait l'exergue à son Solitude dans les Champs de Coton. Ou bien, voici des naufragés dans une île où les maîtres deviennent esclaves, et les esclaves, maîtres. C'est une république, mais on ne peut s'enfuir. Comment chacun va-t-il se glisser dans la peau du rôle contraire à ce que le destin lui avait assigné ? Voilà pour L'Île aux esclaves.
    Marchandises dangereuses, manipulation de l'être humain : mais on est sur la scène de théâtre, c'est Arlequin, à la fois naïf et rusé, avec le grain de méchanceté qu'il faut. Trop osé pour Louis XV : par un ultime artifice rhétorique, qu'il affectionne, Marivaux fera bien rentrer tout son dispositif dans l'ordre, avant de ranger.
    Il me semblait important de proposer ensemble ces deux singularités majeures, ces prouesses de la langue, mais ces deux laboratoires à cru de la nature humaine. Un prodige - on est quelques-uns à le savoir, on le met en partage.
    Chacun des textes, à titre exceptionnel dans publie.net, est accompagné d'une présentation d'une dizaine de pages.

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  • Combien de fois, après avoir lu en public le texte suivant, m´a-t-on demandé d´où je le tenais ?

    Symptômes de ruine. Bâtiments immenses.
    Plusieurs, l´un sur l´autre. des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. - fissures, Lézardes.
    Humidité promenant d´un réservoir situé près du ciel. - Comment avertir les gens, les nations - ? avertissons à l´oreille les plus intelligents.

    Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n´a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l´issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n´ai jamais pu sortir. J´habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. - Je calcule, en moi-même, pour m´amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, des martres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d´ossements concassés. - Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j´étais sûr de n´avoir trop de fatigue.

    C´est que Baudelaire lui-même n´a peut-être pas réussi totalement le défi qu´il exprime dans sa préface, et là on a tous ce passage en mémoire :

    Quel est celui de nous qui n´a pas, dans ses jours d´ambition, rêvé le miracle d´une prose poëtique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s´adapter aux mouvements lyriques de l´âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ?

    C´est surtout de la fréquentation des villes énormes, c´est du croisement de leurs innombrables rapports que naît cet idéal obsédant.

    En fait, dans l´entrelacement des tentatives, les Petits Poëmes en prose ne sont pas un après des Fleurs du Mal, mais comme une étape, où Baudelaire prend des éléments venus de ses traductions de Poe, ou bien Poe poussé à une limite qu´il ne contient pas, s´en sert de greffon pour une narration, et souvent le poème des Fleurs du Mal accomplira ce territoire très précis en l´enchâssant dans ces rythmiques infinies. Et peut-être que c´est Rimbaud, dans ses Illuminations ou Lautréamont, dans ses Chants de Maldoror, qui accompliront la prose de la ville dont rêvait Baudelaire ?
    N´empêche qu´ici naît l´écriture de la ville, naît la posture du poète, celui qui va s´embarquer plus de vingt ans dans la construction des minces Fleurs du Mal. Et il lui faut la cruauté, le regard, le rêve, la ville, alors en voilà le chantier.


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