Syllepse

  • La simultanéité, l'ampleur et la radicalité des soulèvements populaires de l'automne 2019 au Chili, en Équateur et au Liban surprennent. Elles obligent à réévaluer d'autres mouvements, débutés plus tôt et toujours en cours - en Haïti, au Soudan, en Algérie, à Hong Kong... -, et à porter un regard plus attentif sur la conflictualité sociale dans le monde.
    Au-delà des affinités relevées, la coïncidence dans le temps et la diffusion dans l'espace marquent-elles un nouveau «printemps des peuples»? Si les revendications et les modes d'action convergent jusqu'à un certain point, le développement des luttes demeure tributaire du mode de gestion étatique de la contestation et de la cohésion des élites au pouvoir. Et les soubassements politiques et moraux de ces mobilisations sont ancrés dans des histoires nationales, dont l'héritage est revendiqué. Le visage des révoltes - celui d'une jeunesse urbaine précarisée au sein de laquelle les femmes jouent un rôle important -, ainsi que l'évidence médiatique de ressorts communs - l'utilisation des réseaux sociaux, le recours aux cultures populaires, la spontanéité et l'horizontalité des modes d'organisation... - méritent d'être interrogés.
    Ces soulèvements répondent à des contextes particuliers, mais traduisent aussi de nouvelles circulations internationales des luttes. Assiste-t-on dès lors à une mondialisation de la protestation sociale?

  • Pourquoi et comment un médiocre parlementaire d'extrême droite, nostalgique de la dictature militaire, ouvertement raciste, misogyne et homophobe a-t-il pu se hisser à la tête du plus grand pays d'Amérique latine?
    L'arrivée de Bolsonaro à la présidence du Brésil n'est ni un
    événement fortuit, ni une parenthèse sans lendemain. Portée par une lame de fond, elle est à la fois le produit des circonstances et la conséquence d'un travail de conquête et de formatage de l'opinion par de nouvelles droites radicales et militantes.
    Dans un contexte marqué par une profonde crise économique, morale et institutionnelle, ces courants ont exploité les frustrations et les ressentiments de la société brésilienne, pour s'imposer aux affaires. Avec l'appui des vieilles oligarchies et des secteurs les plus conservateurs, ils entendent aujourd'hui solder l'héritage du «lulisme» et dicter leur agenda ultralibéral, rétrograde et autoritaire. Révision des droits sociaux, démantèlement des protections environnementales, privatisation des entreprises publiques, réalignement de la politique étrangère sur les États-Unis, croisade morale et sécuritaire..., le tournant engagé risque de réduire à néant les progrès démocratiques engrangés au terme de plusieurs décennies de luttes.
    Sonnée et divisée, la gauche s'est jusqu'à présent montrée impuissante à contrer la vague réactionnaire. Elle devra, coûte que coûte, retrouver son unité et proposer un nouveau projet mobilisateur pour éviter que le pays, champion toutes catégories des inégalités, ne s'enfonce dans l'abîme.

  • L'ampleur du désastre écologique, chiffrée à l'envi, sidère. Scientifiques et acteurs de la société civile auront mis cinquante ans à agiter les consciences, avant que l'évidence s'impose.
    Ses causes sont connues, enfin admises. Ou presque. Principaux responsables du gâchis environnemental, le productivisme et le consumérisme des grands producteurs et des gros consommateurs. Un mode d'exploitation séculaire de la nature, irresponsable, sans limites, mû par l'appât du gain et la logique de l'accumulation. Et dont les effets délétères s'accélèrent et réactualisent la sentence de Victor Hugo - «c'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches» -, la vulnérabilité des premiers étant sans commune mesure avec celle des seconds.
    Les pollueurs majeurs tardent à passer à la caisse, tandis que les secteurs populaires et les pays non industrialisés en font les frais.
    Comment les États du Sud, «émergents» ou «moins avancés», se positionnent-ils dans les négociations climatiques internationales?
    Quelles politiques mener en vertu du principe des «responsabilités communes mais différenciées»? Green Deal velléitaire ou System Change assumé?
    Les concepts d'éco-impérialisme, de justice verte, d'écologie décoloniale convoqués par les mouvements qui, en Afrique, en Amérique latine et en Asie, à rebours des opinions publiques, se mobilisent sur des enjeux environnementaux, apportent des réponses.
    Au carrefour des luttes sociales, des combats indigènes, du féminisme et des luttes multiples des peuples du Sud, la question écologique est devenue un prisme indispensable pour qui veut comprendre l'avenir et les possibles de l'humanité.

  • Au tournant du 21e siècle, l'Asie affichait des résultats de croissance parmi les plus rapides au monde et des avancées politiques qui donnaient corps à l'idée de «troisième vague de démocratisation».
    Les sociétés civiles, plus encore que les États, apparaissaient comme les chevilles ouvrières des transitions en cours et leurs résistances étaient auréolées de légitimité.
    Vingt ans plus tard, l'optimisme a cédé la place au désenchantement.
    Une majorité de pays du continent sont en «récession démocratique».
    Glisser son bulletin de vote dans l'urne n'a pas suffi à produire les changements escomptés en termes de droits sociaux et politiques.
    Au contraire. De Rangoun à Manille, de Bangkok à Delhi, ces processus ont plusieurs fois conduit à l'avènement de forces politiques régressives et autoritaires, porteuses de nationalismes populistes et liguées aux minorités économiquement dominantes.
    Là où il y a domination, il y a résistance.
    Si cette affirmation se vérifie souvent, les offensives réactionnaires sapent néanmoins les oppositions en réduisant leurs champs de manoeuvre et leurs ressources.
    Elles jettent en outre une lumière crue sur les tensions qui les traversent.
    Les manifestations anti-blasphèmes en Indonésie, l'appui des chemises jaunes aux coups d'État militaires en Thaïlande, les exactions des organisations intégristes hindoues en Inde ou bouddhistes en ­Birmanie démontrent la plasticité des acteurs sociaux qui peuvent autant défendre que s'opposer aux idées démocratiques et progressistes.
    Une vingtaine d'auteur·es asiatiques, au profil universitaire ou acteurs de terrain, analysent dans ce livre les dynamiques sociales à l'oeuvre dans leur pays, ainsi que les principaux enjeux rencontrés par les sociétés civiles dans des contextes marqués par la croissance des inégalités et la poussée des forces politiques conservatrices et réactionnaires.

  • Huit ans plus tard, que reste-t-il des «printemps arabes»?
    Une situation de guerre et de contre-révolution domine la région. Au premier chef, en Syrie, au ­Yémen et en Libye, bien sûr. Mais, en réalité, sous une forme menaçante, larvée ou discontinue, aucun pays n'y échappe complètement.
    Instrumentalisés par les grandes puissances, ces conflits deviennent également, et de plus en plus, la scène où s'affirment et s'entrechoquent les intérêts et rivalités des puissances régionales émergentes (Iran, Arabie saoudite, Turquie...).
    Le risque, toutefois, est de s'en tenir à une lecture uniquement géopolitique et occidentalo-centrée, autour des stéréotypes que les révolutions arabes avaient justement fait voler en éclats, pour se figer dans le (faux) dilemme de la dictature ou du chaos. Et d'occulter les acteurs, les enjeux et la dynamique des luttes sociales à l'oeuvre.
    La déclinaison des guerres actuelles renvoie moins aux effets qu'aux causes et revendications des soulèvements de 2010-2011, dont l'onde de choc se fait encore ressentir aujourd'hui.
    Ainsi, ces dernières années, du Rif marocain à l'Iran, de Kobané à Gaza, en passant par la Jordanie, de fortes mobilisations sociales ont secoué une région, marquée par les inégalités et la jeunesse de sa population... et continueront de la secouer à hauteur de la demande de «pain, liberté et justice sociale».

  • Aujourd'hui, le «numérique» est partout.
    Du transport à l'alimentation en passant par la santé ou le logement, difficile de trouver une sphère d'activité qui échappe encore à son emprise. Du moins dans les pays du Nord.
    Au Sud, les progrès de la numérisation restent plus inégaux. Ils n'en posent pas moins question.
    D'abord, parce que les technologies numériques reposent sur une exploitation massive des ressources de la nature - ce qu'on appelle l'«extractivisme» - et une fuite en avant écologique dont le Sud est la première victime à l'échelle mondiale.
    Ensuite, parce que leur déploiement profite avant tout à une poignée de multinationales qui concentrent un pouvoir inédit grâce à l'exploitation de quantités toujours croissantes de «?données?».
    Enfin, parce que la gouvernance et l'infrastructure globales du numérique sont aujourd'hui dominées par le Nord et le secteur privé, avec à la clé de nouvelles formes de dépendance et d'exploitation. Mais les résistances s'organisent.
    Des États cherchent à promouvoir leur «industrialisation numérique» ou plus largement leur «souveraineté technologique».
    En parallèle, des mouvements sociaux défendent un usage démocratique, écologique et émancipateur du numérique, face aux instrumentalisations du capitalisme de plateforme, mais aussi de la surveillance étatique.

  • «Fait social total», le marché touristique international s'apparente aussi à un rapport de domination. Il met en présence - asymétrique - opérateurs, visiteurs et visités. Les premiers se concurrencent ou se conglomèrent, les deuxièmes s'imitent ou se distinguent, les derniers se précipitent ou se retirent.
    Si la croissance continue du secteur repose sur sa massification et sa diversification, le droit à la mobilité récréative - 1,4 milliard de séjours à l'étranger en 2018 - reste un privilège, dont la démocratisation réelle déborderait les capacités d'absorption écologique du globe.
    Pour l'heure, moins d'un humain sur quinze est en position politique, culturelle et économique de visiter les quatorze restants. Migrations d'agrément et de désagrément se croisent aux frontières, béantes pour les uns, grillagées pour les autres, des régions émettrices et réceptrices.
    La mise en tourisme d'une destination induit des recompositions socioéconomiques, culturelles et territoriales. Participent-elles d'une amélioration ou d'une dégradation des conditions de vie des populations locales ? Le bilan est problématique : les coûts et bénéfices engendrés par les flux de vacanciers se répartissent injustement. Et tendent à creuser les écarts.
    L'Organisation mondiale du tourisme et quantité d'acteurs conscients des dégâts plaident pour l'adoption de pratiques éthiques et durables. Laissant indemnes toutefois les mécanismes mêmes de l'intrusion : dérégulation, libéralisation et marchandisation des lieux et des comportements, au service de la « touristification » du monde.

  • Une nouvelle et terrible «révolution verte» gagne le monde, l'agrobusiness.
    Dopée par une demande alimentaire croissante, elle gagne du terrain au Sud et dévaste tout sur son passage.
    Son modèle commercial et productiviste colonise de nouveaux territoires, du bassin amazonien aux confins de la Papouasie-Occidentale en passant par le continent africain, l'«ultime frontière».
    Avec l'appui de gouvernements, d'institutions inter­nationales, d'agences de coopération et d'une poignée de fondations philanthropiques, ce nouveau mode de production et de commercialisation agricole s'impose peu à peu sur la planète.
    Pointées du doigt pour leur responsabilité dans la crise alimentaire de 2008 et dans le mouvement d'accaparement des terres qui a suivi, les grandes firmes de ce secteur ont renouvelé leur discours et remodelé leurs stratégies. Comble! Elles se veulent désormais actrices «incontournables» de la lutte contre la faim.
    Épousant le langage onusien de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, elles se positionnent comme les garantes d'une transition durable et inclusive, axée sur la modernisation des agricultures familiales.
    Séduits par leurs promesses financières et techno- logiques, les pays en développement leur déroulent le tapis rouge et scellent avec elles des alliances décisives.
    Tandis que les organisations paysannes dénoncent l'imposture, les recettes proposées, prétendument «gagnant-gagnant» risquent d'aggraver le morcellement des communautés rurales, d'accentuer la dépendance des petits producteurs et d'accélérer le processus de privatisation des ressources au profit des acteurs dominants.
    Fort de la contribution de plusieurs spécialistes de différents pays du Sud, l'ouvrage offre toutes les données factuelles et éclaircit les enjeux actuels et futurs de cette folie agricole et écologique.

  • Toujours rebelle, l'Amérique latine?
    L'analyse pays par pays donne des clés pour répondre à cette question.
    Pour comprendre aussi, avec une distance critique, les ressorts de la contestation, les logiques des mobilisations, le renouvellement des revendications.
    Leurs formes oscillent entre singularités nationales et tendances continentales.
    La couleur des pouvoirs - conservateurs ou progressistes - et l'orientation des politiques - libérales ou souverainistes - surdéterminent le ton des mouvements sociaux.
    Face à la poussée «extractiviste» qui a boosté les économies nationales, de droite comme de gauche, en période d'enchérissement des matières premières, la protestation ne s'est pas unifiée.
    Elle s'est manifestée tantôt pour la redistribution des gains, contre la pauvreté et les écarts sociaux; tantôt pour le buen vivir (vivre bien) et le respect de l'environnement, contre l'accaparement des territoires et des ressources.
    L'enjeu qui s'impose est de surmonter les principaux facteurs de division des «gauches sociales» latino-américaines, sur fond de crise du «socialisme du 21e siècle» et de retour des oligarchies à la tête de plusieurs États. Luttes contre l'ordre établi, mises en cause syndicales du néolibéralisme, voire du capitalisme, résistances indigènes au saccage des forêts, expressions citoyennes antiracistes, alternatives pratiques au modèle de développement dominant, affirmations féministes, dynamiques sociales et politiques émancipatrices, actions en faveur de la démocratisation des institutions et des sociétés...
    L'agitation rebelle n'a pas fini de hanter le continent des inégalités extrêmes.

  • Affirmons-le d'emblée, le genre n'est pas un concept éthéré, délié des contextes de son émergence ou de son importation. Il est ouvertement politique, pour le meilleur et quelque fois pour le pire. Conçu comme un outil d'analyse critique, il a dénaturalisé et révélé le caractère socialement construit de l'ordre traditionnel des sexes, ouvrant de nouvelles voies aux luttes des femmes.
    Le succès de la notion a néanmoins un prix, celui de sa reprise par des acteurs dominants, dont beaucoup l'ont réduite à un outil technocratique de gestion et plus encore, de contrôle social et de pouvoir. Le recours aux droits des femmes, devenu emblème de la modernité démocratique, a ainsi servi de caution morale à l'entreprise coloniale, aux guerres « humanitaires » et au racisme institutionnel. Il est un des discours légitimateurs de la mondialisation néolibérale. Les usages « impérialistes » du genre, tout comme son instrumentalisation pour masquer d'autres enjeux, ou encore sa politisation réactionnaire témoignent de l'ambiguïté de l'expression. Tantôt au service d'un «communautarisme majoritaire», tantôt d'une élite soucieuse de ses intérêts et privilèges.
    Pour inverser la tendance et rendre au genre sa force politique originale, des espaces de mobilisation se réinventent. L'«intersectionnalité» des luttes, en cherchant à aborder de manière égalitaire et imbriquée, critique et dynamique, les rapports sociaux de classe, de race et de sexe, offre de nouvelles perspectives et rend possible de nouvelles alliances.

  • La fiscalité joue théoriquement trois rôles dans les économies modernes: financer la dépense publique, redistribuer les richesses et orienter les comportements économiques.
    Aujourd'hui, ces trois rôles sont en crise.
    L'évasion fiscale prive les gouvernements de recettes vitales. L'évitement de l'impôt par les plus riches creuse les inégalités. Et les politiques fiscales récompensent de plus en plus, de facto, les comportements les plus prédateurs.
    La situation se révèle particulièrement critique pour les populations du Sud.
    Premières victimes d'une économie «offshore» dont les architectes et les principaux bénéficiaires se trouvent au Nord, elles subissent également les fiscalités nationales les plus régressives.
    La «justice fiscale» y apparaît dès lors régulièrement comme une revendication majeure. Mais avec quel contenu exactement? Est-elle conçue comme une fin ou un moyen ? Comment en articuler les dimensions constitutives : sociale, écologique, de genre, etc.? À quelle échelle d'action
    la poursuivre en priorité?
    Ces questions n'ont rien de rhétorique. À l'heure où même le FMI, l'OCDE ou encore le Forum économique de Davos commencent à revendiquer une fiscalité plus juste, elles permettent de réfléchir aux contours et aux conditions de possibilité d'une «justice fiscale» réellement émancipatrice.

  • TTIP, CETA, NAFTA, TPP, RCEP... Autant de sigles qui soulèvent une opposition grandissante, y compris depuis peu en Europe.
    Ce rejet vise ce que l'Union européenne met en place, depuis des années, dans le Sud.
    Au vu des limites et de l'impasse des négociations au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), les accords de libre-échange se sont, en effet, multipliés. Ils permettent de faire progresser le libéralisme en contournant les oppositions, en divisant les blocs régionaux et en accentuant les rapports de force inégalitaires.
    Cette multiplication s'est doublée d'une reconfiguration: sont ainsi apparus les méga-accords, qui couvrent une surface géographique plus étendue et un champ qui va bien au-delà de celui de l'économie.
    Ces accords soulèvent nombre de questionnements. Les tribunaux privés d'arbitrage constituent ainsi la partie la plus évidemment contestable d'un montage politico-économique. Ils sont les lieux et les instruments d'une néolibéralisation du monde.
    C'est à la fois le processus même de ces accords - négociés dans le secret, sous la forte pression combinée d'États et de lobbies privés -, leurs impacts - l'accès aux ressources naturelles, aux services sociaux de base, aux médicaments et aux semences - et leur logique - la subordination de l'espace public et de la souveraineté politique -, qui sont contestés.
    Certains acteurs sociaux - les paysans, les indigènes, les femmes et les travailleurs en général -, frappés de plein fouet, sont aussi celles et ceux qui portent la résistance et l'espoir d'une alternative.

  • L'inquiétante montée des ultra-droites et des mouvements populistes conservateurs, de nouvelles droites militantes, identitaires, néolibérales ou ultra-conservatrices, des ethno-nationalismes, des fondamentalismes religieux... n'est pas un phénomène propre aux pays du Nord.
    Conséquences de la destruction des sociabilités traditionnelles, de la dissolution des repères culturels et du déclin des utopies politiques, sur fond d'une aggravation des inégalités, ces forces sociales réactionnaires prennent également racine dans le Sud, où elles sapent les fragiles bases de ses démocraties fragiles.
    Manifestations pro-impeachment au Brésil, mobilisations monarchistes en Thaïlande ou encore montée des fondamentalismes en Inde, dans le monde arabe et ailleurs...
    À rebours des luttes émancipatrices qui ont fleuri dans le Sud au cours des dernières décennies, les mouvements réactionnaires ont aujourd'hui le vent en poupe.
    Gardiens de l'ordre moral, nostalgiques d'un passé fantasmé, pourfendeurs de l'universalisme des droits humains et adversaires de l'État social, ils ont consolidé leur assise populaire, au point d'être désormais en mesure de peser sur l'agenda politique, voire de faire et de défaire des gouvernements.
    Marqueurs de l'explosion des inégalités, de la dissolution des tissus sociaux et du brouillage des repères culturels, religieux et identitaires, engendrés par l'ouverture indiscriminée des marchés, ces «?contre-mouvements?» sociaux exploitent les ressentiments des perdants de la mondialisation au profit d'intérêts particuliers ou de groupes dominants.
    En ce sens, ils constituent un inquiétant indicateur des évolutions en cours et de l'état des rapports de force.
    Pour la première fois, ce volume d'Alternatives Sud s'intéresse à ces «?contre-mouvements sociaux?» ou «?contre-sociétés civiles?».
    Quels sont leurs ressorts??
    Comment expliquer leur succès??
    Quelle est leur incidence sur les politiques nationales??
    Telles sont les questions auxquelles entendent répondre les analyses d'auteurs du Sud rassemblées ici.
    En croisant points de vue et éclairages nationaux sur cette offensive réactionnaire, l'idée est finalement de mieux cerner les tensions et les conflits qui traversent ces sociétés, dans un contexte international de concurrence exacerbée.
    Mais aussi de jauger l'état des rapports de forces sociales et politiques qui les modèlent, dans une perspective globale, critique et comparative.

  • Transformer ses matières premières plutôt que les exporter à des prix vils ou instables. Longtemps considérée comme la « voie royale du développement », l'industrialisation est aujourd'hui un enjeu marginal au sein des discours internationaux sur le développement. Révolution
    néolibérale, lutte contre la pauvreté et urgence écologique sont passées par là.
    Autrefois clé du «Nouvel ordre économique international» défendu par les forces se réclamant du « tiers-monde », elle a pris le rôle de « mère de tous les maux » - pollutions, exploitation des travailleurs et des travailleuses, expropriations... - dans le plaidoyer d'une certaine société civile post-industrielle. Il existe, dans ce domaine comme dans tant d'autres, un déphasage Nord-Sud indéniable: davantage que ses effets négatifs potentiels, ce sont les ingrédients du décollage industriel qui sont au centre des préoccupations des élites intellectuelles et
    politiques dans beaucoup de pays pauvres et émergents. En la matière, bonne gouvernance et libéralisation ne font plus recette, l'exemple est-asiatique démontrant le rôle décisif des politiques industrielles et des marges de manoeuvres nationales.
    Si l'essor de la Chine fascine, il est aussi à l'origine du mouvement inquiétant de «désindustrialisation précoce» qui touche les économies latino-américaines et africaines.
    L'inversion de cette tendance est possible et ne dépend pas de la seule faculté des États à attirer les investisseurs étrangers en misant sur le moins-disant social, environnemental ou fiscal.

  • Chine : l'autre superpuissance Nouv.

    L'essor de la Chine ne date pas d'hier. Les inquiétudes qu'il soulève non plus, surtout dans le camp occidental. Mais l'histoire s'accélère depuis une dizaine d'années.
    Aujourd'hui, les États-Unis n'hésitent plus à faire de la Chine leur principal adversaire stratégique.
    Ailleurs, et en particulier dans les pays du Sud, les réactions sont plus contrastées. En effet, la Chine a beau être devenue une puissance capitaliste de premier plan, elle joue selon des règles qui diffèrent de celles que suivent les Occidentaux. Pour le meilleur... comme pour le pire.
    Analyser l'essor international de la Chine sous le seul angle de la «menace» se révèle donc doublement trompeur.
    D'abord, parce que celle-ci porte sur un ordre mondial dont les bénéfices historiques sont loin d'avoir été équitablement répartis.
    Ensuite parce que ce faisant, on sous-estime la pluralité des intérêts et des contradictions qui existe entre la Chine et les autres régions du monde, mais aussi au sein même de la société chinoise.

  • "Vingt ans après la première édition d'un Alternatives Sud consacré au rôle des ONG (Organisations non gouvernementales) dans la mondialisation néolibérale, la question reste d'actualité.
    Si, par définition, ces organisations se veulent indépendantes des États, promotrices des intérêts des citoyens et protectrices de la nature, dans les faits, le financement de leurs activités reste fortement dépendant de gouvernements et d'institutions porteuses d'un modèle uniformisé: «?bonne gouvernance?» et «?développement durable?».
    Selon les pays, les contraintes légales et la répression plus ou moins ouverte restreignent les capacités de mobilisation et d'interpellation de ces acteurs.
    Le risque de la dépolitisation, renforcé par les injonctions à une professionnalisation de type managérial, s'étend au Sud comme au Nord et tend à réduire les ONG à des prestataires au service de leurs bailleurs de fonds, publics ou privés.
    Pour autant, certaines structures ont conquis les moyens financiers et symboliques d'une autonomisation relative, qui leur permet de jouer un rôle d'autorité morale, voire de productrices de normes, dans bien des débats sociaux et environnementaux globaux.
    Quelles sont les marges de manoeuvre des ONG instigatrices de modèles de société alternatifs??
    Quels liens ces organisations entretiennent-elles avec les mouvements sociaux??
    Quel ancrage populaire pour quelle efficacité politique??
    Creuser ces questions et prendre conscience des enjeux qui redéfinissent l'action des ONG apparaît indispensable à la construction d'autres possibles et à l'appui aux résistances, locales et globales."

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