Stock

  • L'idée de ce livre est née un matin de novembre 2004, quand Benjamin Stora, accompagné de son fils, s'est rendu pour la première fois à Khenchela, petite ville de l'est algérien d'où vient sa famille paternelle. Voyageant entre mémoire et histoire, quête personnelle et enquête historique, sources privées et archives inexplorées, il reconstitue les trois exils qui ont marqué le destin des Juifs d'Algérie. En moins d'un siècle en effet, ils sont sortis par trois fois de ce qui était jusque-là leur univers familier. Il se sont éloignés de la vie juive en terre d'islam quand le décret Crémieux de 1870, faisant d'eux des citoyens français, les a mis sur la voie de l'assimilation. Ils ont été rejetés hors de la communauté française de 1940 à 1943 avec les lois de Vichy. Et ils ont quitté les rives algériennes avec l'exode de 1962.


    A travers cet essai historique sensible et rigoureux, enrichi de documents inédits, on découvre l'originalité de ce judaïsme algérien à la fois passionnément attaché à la République française et profondément pétri de traditions religieuses, mais aussi la complexité et les ambiguïtés des relations entre Juifs et Musulmans.

  • « Nous pensons toujours ailleurs » : éloge du déplacement, du décalage et du décentrage, cette phrase de Montaigne devient, sous la plume de Nicole Lapierre, le fil d´Ariane d´un voyage intellectuel sans pareil, dans le dédale des idées et des mondes, des époques et des lieux. Son enquête nous entraîne sur les pas de tous ces intellectuels déplacés qui s´en sont allés, justement, penser ailleurs, sortant des sentiers battus, refusant de rester à leur place, passant les bornes, franchissant les frontières, enjambant les barrières sociales, sans y être invités ni conviés. Arpentant un terrain d´aventure où se mettent en jeu et en péril des identités résolument vagues et mêlées, qui refusent classements, confinements et cloisonnements, elle nous fait découvrir une infinie galerie de portraits, de Georg Simmel à Edward Said, de Walter Benjamin à Paul Gilroy, en passant par Devereux, Deleuze et tant d´autres, un musée imaginaire où les idées prennent chair et vie. Éloge de l´entre-deux - un peu dedans, un peu dehors, déjà plus, pas encore -, cet essai amoureux, vagabondage passionnant et passionné, est aussi un livre-manifeste.

    Par leur vie, leur itinéraire et leurs travaux, les personnages élus par Nicole Lapierre sont autant de figures de l´intellectuel comme étranger, dont l´expérience décalée aiguise les interrogations et stimule la pensée. L´intellectuel critique est toujours une personne déplacée, parfois au sens propre, en raison de son histoire personnelle ou de contingences historiques, mais nécessairement au sens figuré. Le lecteur le découvrira en cheminant avec l´auteur, partageant sa réflexion itinérante, aux frontières des disciplines et aux confins des territoires : il est, heureusement, bien des manières d´être étranger.

  • On oppose volontiers Max Weber à Karl Marx. Certes, le grand sociologue allemand était un libéral, hostile au communisme. Mais c´était aussi, nous rappelle Michael Löwy, textes à l´appui, un analyste très critique du capitalisme et de sa course effrénée au profit qui enferme l´humanité moderne dans un système implacable.  Relisant la célèbre étude sur les « affinités électives » entre l´éthique protestante et l´esprit du capitalisme, Michael Löwy prolonge l´analyse. Il explore ainsi les « affinités négatives » entre l´éthique catholique et l´esprit du capitalisme et en retrouve la trace dans divers courants catholiques de gauche en Europe comme dans la théologie de la liberté en Amérique latine aujourd´hui. Il suit également les autres filiations anticapitalistes du sociologue de Heidelberg. D´une part celle du marxisme wébérien qui va de Georg Lukàcs à Maurice Merleau-Ponty, en passant par les premiers théoriciens de l´École de Francfort. D´autre part, celle d´un courant socialiste/romantique, essentiellement promu par des auteurs juifs allemands de la République de Weimar, tels Ernst Bloch ou Walter Benjamin.  Cette postérité, Michaël Löwy, qui est à la fois un wébérien érudit et un marxiste engagé, l´incarne à sa manière. Et il entend montrer combien le courant critique du marxisme wébérien reste d´actualité alors que la toute puissance des marchés emprisonne, plus que jamais, les peuples dans la cage d´acier du calcul égoïste.

  • 2002, le millénaire commence dans l'incertitude et la peur, entre univers planétaire et replis identitaires. En ces temps de globalisation économique et de désarroi idéologique, on oublie un peu vite que la découverte du monde, la circulation de la marchandise et la multiplication des échanges ne datent pas d'aujourd'hui. Et l'on confond volontiers mondialisation et uniformisation. Comme s'il y avait d'un côté le Moloch de la World Culture écrasant la diversité des peuples et de l'autre la résistance vaillante des identités closes. Contre cette vision simpliste, dangereuse et oublieuse, Edwy Plenel rappelle que la rencontre des hommes et des cultures, souvent inégale, voire brutale, est aussi un moment d'ouverture et une source d'invention.

    1492, aube des temps modernes et début de l'ère planétaire ; Christophe Colomb voguait vers les Amériques. 1992, aube de l'Europe du marché unique, dans le grand remue-ménage du marché mondial ; à l'occasion du cinquième centenaire de la découverte, Edwy Plenel est parti sur les traces du Grand Amiral de la mer océane.

    De l'Europe aux côtes africaines, des Caraïbes à l'Amérique centrale, des ruelles de Gênes à la côte des Moustiques, il a visité toutes les terres croisées par le navigateur durant sa vie aventureuse. Une chronique hybride à l'instar de son héros, européen avant l'heure, homme de transition entre Moyen Âge et Renaissance, découvreur de paradis et convoyeur d'esclaves, fervent catholique mais peut-être juif, homme de paix et fauteur de guerres.

  • De la critique postcoloniale, on retient surtout la remise en cause de l´universalité de la raison occidentale et celle de la prétention européenne à exporter les Lumières, la démocratie et les droits de l´Homme. Pour Jean-Loup Amselle, cette opposition entre l´Ouest et le reste est simplificatrice : elle ignore les connections et les interférences réciproques, ne prend pas en compte des philosophies ou des pensées concurrentes de la pensée occidentale élaborées en Europe et, enfin, méconnaît les réflexions et les controverses venues Afrique, d´Asie et d´Amérique du Centre ou du Sud.

    Pour y voir clair, il a donc entrepris une vaste enquête à travers continents et théories, auteurs et institutions. Du renouveau d´une certaine pensée juive dans le sillage de Benny Lévy à l´indigénisation du mouvement zapatiste, en passant par la défense des savoirs endogènes africains ou l´affirmation d´une temporalité indienne spécifique, il analyse les divers " décrochages " par rapport à l´Occident et les dangers que ceux-ci recèlent quand ils mettent en avant les principes essentialistes de cultures et de races. Chemin faisant, il revient aussi sur la figure tutélaire de Gramsci pour montrer combien l´hommage rituel dont celui-ci fait l´objet dans les études postcoloniales repose sur un usage infidèle de sa pensée.

    Ce vaste parcours, solidement documenté et argumenté, nous ramène finalement dans la France d´aujourd´hui où le postcolonialisme arrive tardivement, au moment où la crise des deux modèles d´intelligibilité de la société, celui de la lutte des classes et celui de la République, favorise l´ethnicisation des rapports sociaux.

  • « L´empathie va à l´encontre de la vieille et détestable recette des pouvoirs incertains consistant à stigmatiser des populations ou à les dresser les unes contre les autres, pour faire diversion ou servir d´exutoire. Noirs contre Juifs, chrétiens contre musulmans, gens d´ici contre gens du voyage, ou d´autres encore, peu importe les protagonistes, dans ce dangereux jeu de dupes. Loin de la sympathie compassionnelle envers les victimes et des mobilisations humanitaires tenant lieu de politique, qui reproduisent des relations inégalitaires, l´empathie encourage au contraire les solidarités fondées sur le respect et la réciprocité. Celles auxquelles invitait Frantz Fanon, à la fin de Peau noire, masques blancs : "Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l´autre, de sentir l´autre, de me révéler l´autre ? Ma liberté ne m´est-elle pas donnée pour édifier le monde du Toi ?"»  Vigoureux éloge de l´empathie, Causes communes prend le parti des convergences plutôt que des concurrences, des solidarités plutôt que des rivalités. Retraçant avec mille histoires inédites les relations nouées par des Juifs et des Noirs autour d´idéaux de liberté et de dignité durant le xxe siècle, Nicole Lapierre nous emmène dans un vaste voyage, de New York à Varsovie, du Mississipi à l´Ouzbékistan, de la Lituanie à l´Afrique du Sud, de Harlem à Paris, en passant par les Antilles. Nourri par l´enquête, son propos prend résolument le contre-pied de cette triste dérive appelée « concurrence des victimes » qui renvoie dos à dos deux communautés de souffrance. Les tensions qui parfois les opposent nous concernent tous : elles résultent d´abord du niveau de la reconnaissance accordée à l´histoire des opprimés ou des persécutés. Quels qu´ils soient. Juifs ou Noirs.

  • Guerre d´indépendance, conflits de mémoire et séquelles postcoloniales, guerre civile algérienne, luttes intestines... des deux côtés de la Méditerranée les effets des combats n´en finissent pas, comme les répliques des tremblements de terre. Les rapports entre l´Algérie et la France sont ensanglantés, passionnés, obsédants, durablement marqués par une conflictuelle proximité.

    À distance des passions partisanes, froide par méthode, l´histoire de ces relations tourmentées s´écrit néanmoins à chaud et l´exercice est parfois périlleux. Un jour de juin 1995, Benjamin Stora reçoit des menaces et un petit cercueil en bois dans une grande enveloppe beige...

    Entre étude historique et témoignage personnel, ce livre singulier, jalonné par des rencontres avec quelques personnages clés, associe une réflexion sur l´écriture de l´histoire et l´engagement de l´historien à une analyse profondément originale des rapports entre la France et l´Algérie.

  • Pékin 798

    Marc Abélès

    798, ces trois chiffres désignent aujourd´hui le lieu le plus fameux de l´art contemporain à Pékin. De grandes galeries internationales y sont installées, exposant des artistes chinois très côtés et suscitant la curiosité d´une foule de visiteurs, nationaux et étrangers. Mais le 798 est aussi le nom d´une gigantesque usine d´armement construite dans les années 1950 par des architectes est-allemands issus de l´école du Bauhaus. Une usine modèle, avec ses équipements sportifs, son théâtre, sa crèche et ses logements, pour des ouvriers d´élite. Après son déclin, à la fin du xxe siècle, des artistes d´avant-garde séduits par son esthétique et le faible coût des loyers l´avaient investie, réalisant des installations et des performances souvent provocantes, sous les yeux ébahis des derniers ouvriers et le regard méfiant des autorités. Depuis, le lieu s´est officialisé, devenant une vitrine de la « marque Chine ». De l´emblème du Grand bond en avant à celui du grand saut dans le marché, en passant par l´obsédante mémoire souterraine des années Mao qui ressurgit dans l´art, Marc Abélès scrute avec une finesse attentive les métamorphoses du lieu et de ses occupants. Il nous livre ainsi une réflexion originale sur les rapports de l´art, de la politique et du marché, dans la Chine à l´ère de la globalisation.

  • L´idée que l´avenir de l´humanité se trouve dans le passé et que la solution aux problèmes du présent est à chercher du côté d´une sagesse venue du fond des âges n´est pas neuve. Chaque époque a connu la tentation du primitivisme. L´incertitude idéologique actuelle lui donne toutefois une vigueur nouvelle. Le regain d´un tourisme mystique cherchant au loin, dans l´absorption ritualisée de substances hallucinogènes, les clés d´un paradis perdu, n´est qu´un aspect de cet attrait des origines. Car le primitivisme, aujourd´hui, prend trois formes : politique, anthropologique, artistique. Jean-Loup Amselle soumet ici chacune d´elles au feu de la critique.
     De la conception du musée du quai Branly à la référence à la « négritude » dans le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, en passant par la promotion, en Afrique de l´Ouest comme en Amérique du Sud, d´identités et de valeurs ethniques, il montre comment États et hommes d´État font de l´authenticité et de la tradition des arguments ou des instruments de pouvoir. Il dénonce également, chez certains de ses collègues anthropologues, une conception figée des cultures exotiques, voire un fétichisme des savoirs indigènes ; comme s´il fallait renvoyer les « sauvages » hors de l´histoire pour mieux pouvoir juger la pensée occidentale. Il analyse enfin le « processus de purification culturelle de l´autre » à travers une production artistique dont l´exotisme formaté est apte à séduire un public international.
    Cet ouvrage argumenté, engagé, parfois ironique, prend ainsi résolument parti contre les usages contemporains du mythe primitiviste.

  • Les voyages les plus étonnants ne sont pas toujours les plus lointains. Visiter Sainte Eulalie en compagnie de Martin de la Soudière est une expérience insolite et poétique. Attentif aux paysages et aux usages, l´ethnologue se fait en même temps chroniqueur des histoires de lieux et des histoires de vies. Celles des grandes heures et des grandes peurs d´hier, dans la forêt du Mont Mouchet, où l´ultime refuge d´un groupe de maquisards pendant la Deuxième Guerre mondiale côtoie l´endroit où fut tuée, deux siècles auparavant, la bête du Gévaudan. Et celles des territoires et personnages d´aujourd´hui ; un couple étrange dans une ferme isolée, la figure marginale, attachante et familière d´un journalier sans famille ni passé, du moins jusqu´à ce que l´auteur ne s´en mêle, l´univers chaleureux d´Emma, ses pensionnaires, ses livres, ses grandes tablées et ses récits.  Au rythme des saisons, au détour d´une route, au gré des rencontres et des conversations, Martin de la Soudière nous fait partager avec bonheur ses curiosités, sa géographie rêveuse et son goût, qui remonte à l´enfance, pour le charme secret des contrées modestes qui ne sont pas des coins perdus. Chemin faisant, il réfléchit à la façon dont, ici à Sainte Eulalie comme en n´importe quel bout du monde, un lieu prend forme.

  • Pour l´anthropologueFrançois Laplantine, découvrir Tokyo, c´est d´abord se défaire des images et idées préconçues, se laisser surprendre, accueillir les émotions et observer la scène urbaine telle qu´elle se livre et s´expose.
    Attentif aux transformations du paysage citadin, aux attitudes corporelles des passants, aux modes vestimentaires des adolescents, aux flux et réseaux de circulation, à la signalétique ou aux formes esthétiques, il décrit avec un sens aigu du détail sensible, un lieu perpétuellement changeant. Un espace dans lequel la vie sociale apparaît également fluctuante, ou rien n´est permanent, ni univoque. La nature, qui est à l´état brut un péril menaçant, est apprivoisée et célébrée. L´hyperconsommation, bâtie dans une culture de la méditation, est aussi tempérée par une retenue venue du bouddhisme. Et tandis que le capitalisme affiche sa logique de la performance, les comportements individuels ont souvent quelque chose de flou, de rêveur, d´indécis. D´où cette impression de fluidité, de flottement décontracté.

    Mais n´y aurait-il pas un envers du décor ? La littérature, et plus encore le cinéma, donnent en effet une autre vision de la ville et de la société japonaises, plus âpre, plus sombre ou plus angoissée, entre l´éclat de la révolte et la hantise de la disparition. Confronter les deux, dans cet étonnant parcours, tout à la fois visuel, émotionnel et réflexif, c´est mettre le regard et la pensée à l´épreuve.

  • Fidèle à une approche hybride, dans laquelle l´expérience personnelle et les observations enrichissent l´analyse historique, Benjamin Stora revient ici sur les séjours qu´il fit, de 1995 à 2002, successivement au Viêt Nam, en Algérie et au Maroc. Trois longs voyages dans ces pays devenus indépendants qui ont connu, chacun à sa manière, le système colonial français. Il raconte le silence le soir sur Hanoï comme un renvoi lointain au couvre-feu, les ùtraces de guerre dans les paysages et les ombres diffuses laissées par le passé. Il décrit l´Algérie de 1998, émergeant des horreurs de la guerre civile, les traumatismes, les oublis et la nouvelle génération qui s´ébroue. Il dépeint le Maroc au début du règne de Mohammed VI, un pays saturé d´histoire, qui bouge lentement et où une jeunesse, en mal d´avenir, regarde ailleurs.
    Passant de l´analyse comparative au diagnostic politique, de la rencontre avec quelques personnages clés à l´étude des images et des films, l´histoire écrite par Benjamin Stora est tout à la fois intellectuelle, sensible et visuelle. C´est une histoire vive qui puise à de multiples sources et éclaire, aussi, ce qui se passe dans notre propre pays. Un quatrième voyage, d´ailleurs, ramène l´historien en France où il constate, et regrette, que la question postcoloniale soit si largement ignorée. Ni le passé colonial, ni celui des minorités ne sont en effet intégrés dans le récit national républicain. Quant à la mémoire franco-algérienne, 50 ans après l´indépendance, elle demeure conflictuelle.

  • « Ce livre n´a d´autre ambition que d´aider à comprendre un itinéraire politique et philosophique, après le désastre du stalinisme, à l´époque de l´apothéose marchande, lorsque les hiéroglyphes de la modernité livrent leurs secrets au grand jour. » Philosophe et militant de la Ligue communiste, Daniel Bensaïd revient sur un parcours où l´individuel et le collectif interfèrent sans cesse.

    Alternant le « je » et le « nous », les souvenirs singuliers et les expériences partagées, il inscrit sa trajectoire personnelle, assumée sans complaisance, dans une histoire politique qui commence au milieu des années 1960. Des années de formation toulousaines dans le bistro familial « rouge vif » à la fondation des Jeunesses communistes révolutionnaires, des débats à l´ENS de Saint-Cloud aux meetings de Nanterre, de « l´affaire non classée » de 1968 à l´expérience douloureuse des luttes en Argentine, de la relecture de Marx à la « piste marrane », des combats d´hier à ceux d´aujourd´hui, il raconte une révolte obstinée qui a dû apprendre la durée. Une lente impatience, tendue entre action et réflexion, qui se révèle aussi dans le plaisir d´une écriture vive.

  • Il y a eu plus d´un million d´appelés en Algérie, mobilisés pour ce qui, alors, n´était pas reconnu comme une guerre. Pour beaucoup d´entre eux, l´expérience marquante, voire traumatisante, de ce conflit sans nom et sans gloire est restée enfouie dans le silence. Elle n´avait pas de place dans l´histoire officielle et suscitait plus de gêne que de curiosité. Leurs proches eux-mêmes posaient peu de questions. Au fond, personne ne souhaitait vraiment entendre leur récit et ils ont préféré se taire, durablement.  À la génération suivante et dans un contexte différent, alors que l´histoire et la mémoire de la guerre d´Algérie commencent à s´écrire, certains de leurs enfants se découvrent héritiers de ce silence. C´est le cas de Florence Dosse. Entre quête personnelle et enquête, elle a interviewé à la fois d´anciens appelés, les épouses de ces derniers et leurs enfants, aujourd´hui adultes, à qui rien ou presque n´a été transmis. On découvre le « vécu congelé » des premiers, raconté avec les mots du passé, le désarroi des femmes, les non-dits dans les couples et le mélange d´ignorance, d´interdit, de douleur ou de honte confusément ressenti par les enfants. L´originalité profonde de ce livre tient à la juxtaposition de ces trois paroles et à l´écoute attentive de Florence Dosse.

  • « Comment peut-on encore prendre au sérieux une vieille romance hollywoodienne ? Le réalisme domine aujourd´hui les discours publics sur l´amour, repoussant le genre de la romance dans des ghettos où se consomment rapidement des chewing-gums du coeur - les gondoles de supermarchés réservées aux livres Harlequin, la télévision hertzienne de l´après-midi. Le discrédit du grand amour dans les sociétés les plus riches de la planète semble total. » Et pourtant, ces films, devenus des objets kitsch dont les improbables happy-ends, les couchers de soleil romantiques et les violons languissants font sourire les spectateurs du troisième millénaire, conservent un pouvoir de fascination. Peut-être parce que la vision qu´ils donnent du sentiment amoureux est moins simple et naïve qu´il n´y paraît. En choisissant une douzaine de romances de l´Age d´Or hollywoodien, certaines très connues et d´autres moins, Laurent Jullier suit le déroulement de l´intrigue, de la rencontre au premier regard, des rites de séduction aux obstacles intimes et sociaux, des aléas de la possession aux rigueurs de la déception. Il y décèle une « philosophie pratique » de l´amour subtile, sombre et parfois désespérée, qui est d´ordinaire associée au cinéma de la modernité. Produits par une usine à rêves, ces films, qui disent la difficulté d´aimer, finalement ne « racontent pas d´histoires ».

  • « L'enracinement, l'appartenance à un territoire étaient, en fait, des notions qui m'étaient étrangères. Je ne me sentais ni d'un lieu, ni d'un autre. Je vivais, mais pas encore en pleine acceptation, un sentiment d'extraterritorialité. Le goût de faire renaître, par l'évocation, un monde qui n'était plus, me conduisit à ce véritable lieu de mes origines familiales, cette Atlantide engloutie. » Dans un émouvant périple entre histoire et mémoire, Florence Heymann a retrouvé des archives inédites et recueilli de nombreux témoignages sur la vie juive à Czernowitz, avant la destruction. Cette ville de Bucovine, en Roumanie, faisait partie de ces terres des confins longtemps disputées par les pays voisins, où la diversité des langues et des populations était à la fois source de conflit et ferment de culture. De l'extraordinaire opulence du train de vie des grands rabbis à la promiscuité des quartiers misérables, de la tradition la plus stricte à la modernité la plus éclairée, des mots du quotidien à la langue des poètes, c'est une ville-monde engloutie qui s'anime et s'incarne ici, à travers une galerie de personnages aussi attachants que divers. Et lorsque Florence Heymann quitte cette Czernowitz d'hier pour visiter celle d'aujourd'hui, en quête de traces, c'est finalement surtout à un voyage intérieur qu'elle nous convie.

  • Ce livre n´est pas un essai de plus sur Kafka. La lecture proposée par Michael Löwy ne manquera pas de susciter des controverses, tant elle se dissocie du canon habituel de la critique littéraire concernant cet auteur. Car il s´agit de trouver le fil rouge permettant de relier, dans la vie et l´oeuvre de Franz Kafka, la révolte contre le père, la religion de la liberté (d´inspiration juive hétérodoxe) et la protestation (d´inspiration libertaire) contre le pouvoir meurtrier des appareils bureaucratiques.

    A partir de données biographiques souvent négligées, tels les rapports de l´écrivain pragois avec les milieux anarchistes, et d´une étude des trois grands romans inachevés ainsi que des nouvelles les plus importantes, éclairée par des fragments, des paraboles, des éléments de la correspondance et du journal de Kafka, Michael Löwy met en évidence la dimension formidablement critique et subversive de cette oeuvre.

  • Il faut avoir la passion des jouets, aimer leur histoire, leur diversité et leur frivolité, pour les prendre au sérieux comme le fait Gilles Brougère. Pour cet universitaire aussi rigoureux que facétieux, le monde des jouets, qui occupe une place grandissante dans la culture d'aujourd'hui, n'a pas de secrets. Du Teddy Bear, le célèbre ours en peluche doté du prénom du Président Roosevelt à ses descendants télévisés les Bisounours, des maisons en miniature aux jeux de construction, des poupées bébé à la pimpante Barbie, si controversée, sans compter les Power Rangers et autres personnages guerriers, tout mérite également son attention.
    Ce livre foisonnant révèle ainsi un univers désirable au regard des enfants, où le réalisme importe moins que l'invention et la fantaisie. Il montre aussi les enjeux et stratégies commerciales d'une industrie de plus en plus dépendante de la télévision. Enfin, il démonte quelques certitudes ou inquiétudes peu fondées : la fonction du jouet est ludique plus qu'éducative, les jeux guerriers ne sont pas vraiment dangereux et Barbie ne mérite pas tant d'acrimonie... En fait, les jouets, tels un miroir, nous renvoient surtout l'image de notre relation à l'enfance.

  • L´histoire du musée national des arts et traditions populaires (ATP), se termine au printemps 2005, soixante-dix ans après sa création. Pour Martine Segalen, qui a dirigé pendant dix ans le Centre d´ethnologie française, laboratoire rattaché au musée, c´est « un crève-coeur, la fin d´une aventure et l´enterrement d´un grand projet ». C´est aussi le moment de revenir sur cette histoire riche d´enseignements sur les rapports entre politique et culture, beaux-arts et arts populaires, identité, nation et patrimoine. À l´origine des ATP, il y a d´abord la folle ambition d´un homme, Georges-Henri Rivière, visionnaire, passionné et prêt à tous les revirements idéologiques pour mener à bien son dessein. Présenté comme une vitrine du peuple au temps du Front populaire, un temple des traditions soutenu par la Confédération paysanne sous Vichy et un lieu de modernité scientifique et muséographique après la guerre, son musée est finalement installé, en 1972, dans un bâtiment flambant neuf construit au Bois de Boulogne. Une apothéose, qui donne à l´ethnologie de la France, jusque-là parente pauvre de l´ethnologie exotique, une légitimité nouvelle.

    Mais un succès de courte durée car, dès la fin des années 1980, alors qu´en province le mouvement des éco-musées suscite un engouement croissant, les visiteurs se font rares, le soutien de la direction des musées de France fait défaut et l´établissement s´enlise dans la crise qui lui sera fatale. En s´appuyant à la fois sur des archives inédites et sur une expérience vive, Martine Segalen offre, dans ce livre rigoureux et personnel, une réflexion de fond sur le devenir des musées d´ethnologie en France, pris entre tutelle publique, enjeux politiques et évolutions de la société.

  • Voici une expérience singulière : à quatorze ans, vouloir changer le monde. À quatorze ans, se mouiller pour ses idées, monter à l´assaut du ciel, endurer l´angoisse du militant. À entendre certains « soixante-huitards » revenus de tout, et qui prétendent avoir été les ultimes représentants de la jeunesse révolutionnaire, cette expérience serait désormais impensable : « Après nous, le désert politique », affirment-ils... À mille lieux de cette nostalgie stérile, Jean Birnbaum a voulu savoir comment l´espérance révolutionnaire se transmet entre les générations. Et si cette « enquête en filiation » est menée au miroir du mouvement trotskiste, c´est que ce courant singulier a maintenu vivante, tout au long du XXe siècle, une tradition minoritaire mais opiniâtre d´émancipation. En France plus qu´ailleurs, les traits spécifiques de cette tradition (l´écoute des aînés, la passion des textes...) en ont fait l´une des plus grandes écoles politiques et intellectuelles. Entre la génération des années 1930, isolée, pourchassée, affrontant à la fois le stalinisme et le fascisme, et celle des années 1960, solidaire des peuples colonisés, la continuité fut tant bien que mal assurée. De cette mémoire fraternelle, entre révolte et mélancolie, que reste-t-il maintenant ? Des jeunesses de jadis et d´hier à celles d´aujourd´hui, inventant, avec l´« altermondialisme », de nouvelles radicalités sans frontières, quelles sont les filiations ?

    À partir d´entretiens approfondis avec des militants, actuels ou anciens, célèbres ou inconnus, Jean Birnbaum restitue avec force des figures et des destins hors du commun, mais repère aussi la trace des déceptions et des déchirures intimes : sur la question juive, par exemple, ou encore sur les dérives sectaires. Au fil de ce parcours critique et au coeur de ces propos, n´en vibre pas moins l´exigence qui anime toute « génération » digne de ce nom : celle d´une justice à venir, par-delà le monde présent.

  • Comme toute autre population, les Ankave des hautes terres de Papouasie Nouvelle-Guinée connaissent l´alternance des joies et des peines. Mais au coeur de leur façon d´expliquer les malheurs et le deuil surgissent des êtres cannibales, appelés ombo´. Invisibles, ces monstres avaleurs de cadavres rodent autour des défunts et tourmentent les vivants. Ils sont si envahissants et si menaçants que les Ankave d´aujourd´hui, soixante ans après leur première rencontre avec les Blancs, continuent une ou deux fois par an de battre à tout rompre, nuit après nuit, les tambours qui expédient les esprits des morts récents hors de leur vallée. Cet impressionnant sabbat destiné à faire disparaître les spectres est l´un des moments rituels importants de leur existence et dans leur combat contre les monstres cannibales le rôle dévolu aux chamans se révèle essentiel. Pour Pierre Lemonnier, étudier les ombo´ est une manière de peindre la vie des Ankave et de comprendre comment ils imaginent le monde et s´efforcent d´agir sur lui. Dans la tradition des grands récits ethnologiques, avec talent, clarté et vivacité, il évoque ses séjours en famille chez les Ankave, restitue leur environnement, leur façon de vivre et de penser, étudie les rites, les pratiques, les idées dont la cohérence propre fonde l´identité de leur société. Outre son apport majeur à la connaissance des cultures et des organisations sociales de Nouvelle-Guinée, cet ouvrage élargit la perspective : en effectuant un rapprochement entre les ombo´ et nos sorcières des XVe-XVIIe siècles, il propose en effet une réflexion critique originale sur l´histoire de la sorcellerie occidentale.

  • La première moitié du XXe siècle fut une époque de guerres, de destructions et de révolutions qui mirent l'Europe à feu et à sang. De l'explosion du vieux monde en 1914 au nouvel équilibre instauré en 1945, le continent connut des temps de catastrophe et de chaos.

    Pour Enzo Traverso, la notion de " guerre civile européenne " permet de rendre compte de cette terrible combinaison de guerre totale sans front ni limites, de guerres civiles locales et de génocides, qui vit aussi laffrontement de visions opposées du monde. Dans une ample perspective solidement documentée, il en brosse les principaux traits : le mélange de violence archaïque, de violence administrative froide et de technologie moderne pour anéantir l'ennemi, la brutalisation de populations jetées dans l'exode ou l'exil, le déchaînement émotionnel des conflits entre civils au sein de sociétés déchirées (URSS 1917- 1923, Espagne 1936-1939, Résistance 1939-1945) ou encore l'irruption de la peur et l'effroi de la mort dans l'esprit des hommes. Restituant également leur place aux protagonistes engagés, il analyse les positions de ces intellectuels de l'entre-deux guerres qui, à partir d'un égal rejet du monde en l'état, optèrent de façon opposée pour le communisme (tels Gramsci ou Benjamin) ou pour la révolution conservatrice (tels Jünger ou Schmitt). Il revient de même sur le combat des militants et résistants antifascistes, sans pour autant esquiver la question des liens avec le stalinisme ou celle de l'aveuglement face au génocide.

    Ce livre s'inscrit ainsi contre une relecture de cette période de l'histoire qui, sous couvert d'une critique des horreurs du totalitarisme, tend à rejeter les acteurs, fascistes ou antifascistes, dans le purgatoire indistinct des idéologies, comme si, derrière les victimes, aujourd'hui célébrées, tous les chats du passé étaient gris.

  • Le travail au quotidien, à la mine, en usine ou en atelier, est une expérience qui s´inscrit dans le corps et le marque, parfois avec violence. L´apprentissage des gestes et des postures, la maîtrise du rythme ou le vertige de la vitesse le forment en le pliant aux habitudes. La lumière, le bruit, la chaleur le plongent dans un univers de sensations envahissantes. À l´épreuve d´objets, d´outils ou de substances dangereuses, il garde trace de blessures, de maladies, d´accidents. Enfin, le contact avec les autres, la promiscuité des odeurs et des humeurs, mais aussi l´exhibition de la virilité et les jeux de séduction, lui assignent un espace de perceptions intimes.  Pour restituer au plus près ce corps à l´ouvrage, Thierry Pillon a utilisé une étonnante série de récits, de témoignages et d´autobiographies rédigés depuis le début du xxe siècle. Ils sont précis, troublants, terribles par moments. On y découvre, par exemple, ces jeunes mineurs qui restent seuls au bal tant ils transpirent noir, le piquant irritant des cristaux sur la peau des femmes dans une usine de sucre, les métaphores guerrières pour dire le bruit, mais aussi la beauté des usines et leur silence à l´arrêt des machines, la provocation insolente des blagues sexuelles ou le besoin de caresse de ces corps meurtris.  Attentif et rigoureux, Thierry Pillon analyse à la fois les continuités et les ruptures dues aux changements techniques ou aux évolutions des sensibilités. C´est tout un monde ouvrier en mouvement qui s´incarne sous sa plume.

  • Pendant quatre ans, de février 2005 à mai 2009, Martine Nouaille a suivi à la fois la politique italienne et l´activité du Vatican. Elle a pu observer de près les liens entre le pouvoir de Benoît XVI et celui de Silvio Berlusconi, la proximité entre les puissances de l´autel et celles de l´argent.
    Elle raconte les coulisses et le « règne » pontifical : la mise en scène soigneusement réglée des audiences hebdomadaires, les visites de chefs d´État étrangers, les voyages en province dans des décors à la Potemkine, les réseaux politiques, les secrets d´argent, les intrigues et les conflits violents avec une partie de la société sur les questions de moeurs ou de bioéthique. Elle montre comment le pape a relancé l´affaire Galilée quatre siècles après la condamnation de ce dernier, suscitant l´ire des scientifiques italiens, et révèle ce qu´il en coûte encore de contester l´autorité de l´Église.
    On découvre ainsi, avec surprise et parfois effroi, les effets conjoints d´une démocratie en crise et d´une théocratie qui considère l´Italie, selon l´expression consacrée, comme « le jardin du pape ». Histoire strictement transalpine ? Évidemment pas. L´écriture élégante et la verve caustique de ces nouvelles chroniques italiennes nous renvoient aussi à notre pays et à l´instrumentalisation de la religion sur fond de faiblesse démocratique.

empty