Langue française

  • Le roman policier, fût-il écrit par Balzac ou par Dostoïevski, a mauvaise réputation. Il passe pour relâché dans son écriture, et superficiel dans sa réflexion. Cependant, en se référant à Poë, Borges en a fait l'éloge. C'est qu'il tenait les personnages pour des pions sur un échiquier, et le crime était une péripétie sans passé. Puis vint Hammett. Le roman policier (et noir) eut le souci d'évoquer la société inégalitaire et violente. Dès qu'il y eut des victimes à ce jeu, la question se posa : le mal est-il inné ? Alors, de purement intellectuel et décharné qu'il était à l'origine, le roman noir est devenu métaphysique. Il met en scène des éléments de notre mémoire, personnelle, sociale, ancestrale. Il décrit un combat d'égaux symboliques, l'Agneau et le Tigre, comme les faisait déjà s'affronter William Blake.

  • Ann Radcliffe publie en 1790 son deuxième roman, A Sicilian Romance, s'inscrivant dans le courant gothique, alors en vogue en Angleterre. À la fin du XVIe siècle, deux jeunes filles de la noblesse, Julia et sa soeur Emilia, vivent dans un château solitaire sur la côte sicilienne. Elles ont perdu leur mère, et leur père, le marquis de Mazzini, qui s'est remarié et s'intéresse peu à elles, vit à Naples. Pour la majorité de leur frère Ferdinand, une fête est organisée au château. À cette occasion, Julia fait la connaissance du jeune comte de Vereza ; alors qu'un sentiment amoureux naît chez elle, le comte s'éloigne brusquement. Quelques jours plus tard, des bruits étranges se font entendre dans le sous-sol du château. Julia ou les souterrains du château de Mazzini est la première traduction de A Sicilian Romance ; elle parut en 1797. De la traductrice, Mme Moylin-Fleury, auteur de quelques romans oubliés, on ne sait rien.
    La série Imprimatur présente de grandes oeuvres de la littérature étrangère dans la première traduction française qui en fut donnée; cette traduction permet de renouer avec une esthétique qui préfère souvent le style à la fidélité, et de retrouver le texte tel qu'il apparut aux lecteurs ­contemporains.

    Ann Radcliffe (1764-1823) est l'une des plus grandes romancières anglaises à s'être illustrées dans le roman gothique. Elle est reconnue pour son maniement du suspense, mêlant descriptions poétiques à un surnaturel dont l'aspect effrayant se trouve compensé par un -dénouement rationnel.



  • Le grand retour de l'histoire littéraire dans l'espace critique a donné lieu à diverses réflexions et publications sur les modes de constitution de l'histoire littéraire. Le présent numéro de Lieux Littéraires est consacré à un aspect souvent négligé de la question : l'histoire littéraire telle que les écrivains du xixe siècle l'ont conçue.Autant dire que l'histoire littéraire est ici considérée non depuis les modèles de l'enseignement universitaire (même si ceux-ci interviennent nécessairement dans l'analyse) mais dans les termes des écrivains eux-mêmes, comme une imagination de l'histoire de la littérature, participant des stratégies de garantie de l'oeuvre et de la construction de la figure de l'auteur. Plus comme une poétique que comme une discipline, donc.

  • La légitimité est le capital de crédit qu'une oeuvre, un auteur, un courant reçoit de l'institution littéraire à tel moment de l'histoire. Elle se définit en fonction des valeurs littéraires en cours, doit son efficience au taux d'intérêt et de reconnaissance qu'elle suscite dans le monde social et peut se figer dans un processus de consécration, voire de canonisation. Toute oeuvre, tout auteur, tout courant se mesure à l'aune des signes de légitimité que lui renvoie l'institution littéraire à travers des instances ad hoc (qui vont de la famille à l'école, en passant par l'éditeur, la critique, les jurys, etc.). La légitimité est donc théoriquement inhérente à la production littéraire, l'oeuvre sécrétant fatalement sa valeur d'usage, d'échange et de reconnaissance. Dans l'économie de marché qui régit la production de la littérature, il se fait néanmoins que c'est le volume de légitimité qui définit la valeur littéraire : les oeuvres (les auteurs) de petite ou de faible légitimité sont celles qui sont reconnues dans leur incapacité à atteindre (ou à rivaliser avec) un niveau d'exigence d'autant plus difficile d'accès qu'il se refuse à toute définition et qu'il relève du jugement social. Au Québec, d'un artiste qui est estimé dans les sphères cultivées, on dit qu'il est « respecté » : l'expression connote tout ensemble reconnaissance, admiration, mais aussi autorité et pouvoir.La notion de légitimité a donc ses frontières. Des frontières floues, mobiles et labiles. Des frontières qui se dessinent aussi en regard de ce qu'elles rejettent ou du moins empêchent de passer. Le légitime n'a de sens qu'en fonction de ce qui ne l'est pas, ne peut l'être, ou ne pourra le devenir qu'au prix d'une reconnaissance marginale ou parallèle.

  • Il s'agit dans ce numéro 10 de Lieux Littéraires/La Revue de décrire et analyser le sens des représentations bibliques dans la littérature du XIXe siècle, et le rôle qu'elles jouent dans la structuration de l'autorité et dans les mutations qui au long du siècle en affectent les formes et les modalités. Au temps de Renan et de Michelet, la Bible intègre le champ des mythologies antiques et entre dans l'histoire de l'humanité comme un de ses livres. La figure biblique se fait philosophique ou politique (Jésus, Job...), en même temps qu'objet non plus de la seule représentation mais d'une reconfiguration littéraire et critique. Dans le même mouvement, le texte sacré, tombant en quelque sorte dans le domaine public - ou laïc - devient le garant de la création littéraire. S'opère ainsi durant le siècle des révolutions un retournement ou du moins une bifurcation du rapport entre littérature et religion : de matrice (de figures, valeurs), la religion devient débitrice de cette nouvelle autorité figurale qu'est la littérature.

  • À virtuel s'oppose actuel, comme la puissance à l'acte et l'énergie à sa dissipation dans les travaux finis. Par définition, une oeuvre d'art virtuelle ne serait pas actualisée, ou ne serait pas actualisable, chose rude à comprendre. Car il existe de multiples degrés de virtualité et d'actualité, si bien qu'un projet architectural peut être tenu pour actualisé comme dessin, mais virtuel comme édifice ; ou, lisant une pièce de théâtre, je l'actualise texte littéraire tandis qu'elle reste spectacle virtuel. En revanche, paraissent, à première vue, plus utiles et plus fermes d'autres distinctions, comme l'opposition entre réel et irréel, ou entre réel et possible. La première est logique, aristotélicienne et sent sa scolastique, les secondes semblent solides, car elles engagent par définition un jugement « de réalité ». Une oeuvre, comme l'indique son nom, est le résultat bien visible, palpable et mesurable d'un travail.

  • Contrairement à une opinion assez répandue, Paris est, au milieu du xixesiècle, une ville très musicale, grâce à son Conservatoire et à son orchestre, le meilleur d'Europe (et plus tard grâce aux Concerts Pasdeloup et aux Concerts Colonne), grâce à ses trois Opéras, l'Académie de Musique, le Théâtre-Italien et l'Opéra-Comique, grâce à ses sociétés chorales, ses sociétés de musique de chambre, ses Orphéons, ses éditeurs de musique et ses facteurs d'instruments. C'est à Paris que vivent l'Italien Rossini, le Polonais Chopin, le Hongrois Liszt, c'est par Paris que les grands virtuoses comme Paganini doivent passer, c'est à Paris que les chanteurs italiens, suédois, allemands doivent se produire et c'est là, parfois, qu'ils s'installent définitivement. Paris, enfin, est la capitale européenne de la danse.Cette vie musicale intense nourrit une importante critique musicale répandue dans l'abondante presse périodique. Le bicentenaire de Berlioz nous est apparu comme l'occasion de réfléchir, de façon plus générale, sur le genre de la critique musicale au xixe siècle. Le grand musicien romantique français, célébré dans le monde musical par toutes sortes de manifestations, ne saurait d'ailleurs laisser indifférents les littéraires : son intérêt en tant qu'écrivain, l'autonomie de l'écrivain, même, par rapport au musicien, ont souvent été signalés ; cependant, l'étude de son oeuvre, surtout dans sa partie de pure critique, n'a guère été tentée.

  • Ce dossier [...] témoigne de la difficulté insistante qu'il y a à nommer, en France et en français, tout un champ d'études qu'on désigne dans une bonne partie du monde comme gender studies. Si de telles études ne sont pas absentes de l'univers intellectuel et universitaire français, elles ont certainement mis plus de temps à y conquérir, en même temps qu'un nom, une légitimité et une visibilité.

  • Le second numéro de Lieux Littéraires propose, pour cahier principal, la question de l´Histoire perçue non seulement comme articulation chronologique mais, en tant que phénomène littéraire, comme « rythme » ou, plutôt, partitions croisées de l´Histoire, de la Littérature et des formes de leur médiation, comprises ici dans l´acte, au sens large, de l´édition.Nous avons vu là non seulement une manière de recomposer l´histoire de la littérature mais aussi d´aborder les phénomènes culturels spécifiques au xixe siècle. Le glissement de l´Histoire sur la scène de la fiction n´est pas simple affaire, conjoncturelle, de propagande ou de thèmes.

  • Lieux littéraires/La Revue se veut un lieu de réflexion, théorique et historique, sur la littérature née, à partir du xviiie siècle, de ce qu'on désigne habituellement par le terme de « romantisme » mais qui engage, au-delà des représentations artistiques, une vision du monde et une conception de l'Histoire et du Sujet.Lieux littéraires/La Revue est ouvert à toutes les orientations critiques et méthodologiques, dès lors qu'il est question de littérature - des formes et des visées qui lui sont propres, même si les unes et les autres s'enrichissent, par assimilation ou par différence, d'autres types de discours (scientifique, philosophique, politique, etc.) ou d'autres domaines de création (peinture, musique, photographie, etc.). Dans notre perspective, les « lieux littéraires » représentent pour la littérature ce que sont les « lieux communs » à la rhétorique : des figures esthétiques de l'écriture, stables en apparence mais cependant chargées de communiquer le sens et soumises aux évolutions de la culture moderne, de sa production comme de sa diffusion.

  • Si l'on néglige, un instant, les arguties conceptuelles et les débats méthodologiques, il est clair que toute la théorie littéraire est une longue réflexion - ou rêverie - sur le pouvoir de la littérature, sur ce pouvoir mystérieux des mots dont l'écrivain, par vocation artistique, aurait découvert le moyen de décupler l'efficacité. De cette vertu intemporelle du langage, le discours critique sur le Romantisme - disons sur le xixe siècle - a en outre inventé la version historienne, qui est à l'origine de l'extraordinaire renouveau des recherches littéraires sur le xixe siècle français, depuis près d'un demi-siècle. L'homme d'après 1789 aurait découvert l'Histoire : que l'Histoire a un pouvoir sur le réel et un sens, et qu'il lui revient de se saisir du premier pour influer sur le second. Là encore, l'auteur, parce qu'il est, plus que tout autre, libre et responsable de ses mots, aurait la mission de penser le modèle de cette historicité-là, ou, du moins, d'en élaborer l'image textuelle ; si bien que, désormais, toute poétique est, ipso facto, une politique.Tout cela est bien connu. Mais, justement, il ne sera pas question, dans cette troisième livraison de Lieux littéraires, de ces deux images, triomphales et aveuglantes, de la Littérature et de l'Histoire, mais, au contraire, de ce qu'elles ont laissé dans l'ombre - ou à contre-jour.

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