P.O.L

  • Si les tableaux de Paul Cézanne ramènent Charles Juliet sur les lieux de sa propre adolescence, ils provoquent aussi en lui un questionnement sur la création, qu'elle soit celle du peintre ou celle de l'écrivain. Ce livre est un face-à-face troublant entre deux oeuvres, il est aussi un échange, un dialogue entre deux solitudes tendues vers l'autre et vers la vérité, au-delà du temps, au-delà de la mort.

  • Ensemble ? plus que recueil ? de neuf textes, La Quatrième Personne du singulier fait partie de ces livres 'théoriques' (mais tout aussi lyriques que théoriques) grâce auxquels Valère Novarina fait régulièrement le point sur son travail. Ici, les thèmes recoupent et prolongent ceux des précédents ouvrages de même registre (Le Théâtre des paroles, Lumières du corps, L'Envers de l'esprit). Avec peut-être un peu plus d'emportement, qu'il s'agisse de parler de la langue, française mais aussi hongroise, et du patois aussi bien, du théâtre toujours, de l'acteur, du sacré.

  • Onze romans d'oeil

    Bernard Noël

    Bernard Noël a regardé travailler onze peintres contemporains : Jan Voss, Ulf Trötzig, Michel Steiner, Rustin, Bernard Ascal, Bernard Moninot, Jean-Paul Philippe, Serge Plagnol, Rancillac, Gérard Pascual, Bertrand Vivin, il leur a parlé pendant qu'ils travaillaient, a noté leurs gestes, leurs propos ; il a analysé son propre regard tant sur les oeuvres achevées que sur leur processus d'élaboration, il a étudié la formation de l'image, ce qui se passe entre la toile et le mental de celui qui regarde, au travail de l'artiste répond son propre travail d'écrivain.

  • Journal du regard

    Bernard Noël

    Entre la réalité et nos yeux, toujours du vocabulaire s'interpose : nous croyons voir mais ne faisons que lire. D'ailleurs le regard en lui-même n'est pas cet instrument d'information et de constat qu'il nous semble : il n'est pas qu'un aller et retour, c'est un espace, un espace sensible qui s'emplit du sentiment d'un toucher visuel.
    Le Journal du regard est donc un travail sur le regard, que l'auteur a commencé en 1970, la peinture y est souvent présente, la question toujours relancée est : que voit-on quand on voit ? Qu'est-ce que le regard ? Qu'est-ce que le visible ?

  • La castration mentale

    Bernard Noël

    Ces 22 essais traquent le même ennemi, cette castration mentale dont l'auteur dénonce les ravages à travers ses vecteurs de prédilection, l'image qui aveugle plus qu'elle ne montre (la télévision, mais pas seulement), le discours (politique), voire l'art quand il se dénature.
    Bernard Noël décrit le fonctionnement de ce monde où la représentation prend de plus en plus la place de la création, où la privation de sens devient la situation ordinaire et s'exerce sans même que nous nous en apercevions. Sa caractéristique est d'ailleurs d'être imperceptible, à la différence de toutes les contraintes inventées jusque là par le pouvoir. Cette « sensure » comme il l'appelle, serait l'arme absolue de la démocratie, permettant de tromper les consciences et de vider les têtes sans troubler la passivité des victimes, pouvoir dont la seule excuse, le seul alibi est la consommation, et qui se cache derrière la fatalité économique.

  • Il y a plusieurs âges de la peinture dans la fresque. Ce Déluge d'Uccello retient une énigme. Le problème de l'espace et de la construction perspective y est étrangement anachronique par rapport à ce qu'est ici la solution de la figure : une grande métonymie des états de mouvement dans un espace stéréoscopique ; la figure ainsi comprise comme corps y est débordée par une inconnue de référence et d'emploi dans le 'mazzocchio'.
    La couleur découpe des unités, non des détails : elle est faite d'un grain plus gros que les corps. Un des niveaux de lecture est sans doute celui qu'impose une sorte d'avancée fantomale du corps de la mythologie, non de ses figures.
    Ce livre est mis en scène par des passages de peinture (des passages écrits, des sortes d'animaux) qui prennent appui sur les deux bords opposés de ce Déluge : la division des corps dans l'eau et l'objet le plus résistant (le module refermé de construction des figures).

  • '? Sommeil du Greco est-ce le titre d'un essai ou d'un roman?
    ? C'est un livre dont l'objet constant, avec des différences de distances qui le règlent, est le Greco ; quelques-uns de ses tableaux, la Vue de Tolède, Saint Jean Baptiste, Madeleine, Saint Sébastien (le faire, le voir, la manière, la contamination de style entre le peintre et l'écrivain), le Laocoon, et surtout, L'Enterrement du comte d'Orgaz.
    ? Mais tu y parles de toi-même! Pourquoi infester cette peinture de ta biographie?
    ? J'y parle, je crois, uniquement du Greco. De moi, si l'on veut et si peu qu'il a été nécessaire. C'est que les raisons qui m'ont fait regarder cette peinture ne sont pas d'abord esthétiques, elles sont biographiques ; elles sont donc, au moins, dans ces apparentements de substances qui nous font reconnaître des figures.
    ? D'où vient ce regard?
    ? En partie d'un fond biographique, à travers ce roman écrit par d'autres figures ; un entêtement à en saisir la vie. L'aspect le plus expérimental de ce livre est la question de la lumière : celle des sujets de peinture, de la matière (comment cette peinture montre-t-elle la lumière?) ? L'objet du livre?
    ? Nous passons de la matière de la lumière au sujet de la peinture.
    ? Comment?
    ? Nous sommes l'un et l'autre.'

  • Cette suite d´articles, pour la plupart publiés en ligne sur le site des Cahiers du cinéma, certains dans la revue Vacarme, s´organisent autour de quelques faits ou éléments constitutifs, pour Pierre Alferi, du pouvoir qu´exerce le cinéma sur nous. D´abord le fantastique et l´immaturité qui sont d´ailleurs, hors même le genre dit fantastique qui fait ici l´objet de beaux développements, au coeur du cinéma qui produit des fantômes animés. Pierre Alferi s´attache à l´évocation et à la critique aussi bien des films à effets (science-fiction, monstres, vampires, etc.) que d´oeuvres plus discrètes, elliptiques, mais pas moins efficaces (ainsi du cinéma de Jacques Tourneur). Ensuite la mélancolie filmée à travers cette manière qu´ont certains héros non pas de regagner le monde qui leur a été refusé, mais d´en faire leur deuil. Ensuite encore, bien sûr, les acteurs, ce qui les fait, peut-être, des êtres d´un genre unique dont les personnages endossés seraient les espèces. Quelques portraits pour cerner une singularité qui ne s´affiche pas, hyperphysique, qui se laisse entrevoir de rôle en rôle, entre les avatars.
    Enfin, quelques articles imaginent des cinéastes à partir de leurs films. Certains s´appuyèrent sur un modèle déjà classique du beau, dans le théâtre et la peinture, pour maintenir farouchement une volonté d´art dans l´usine à films (Lang, Murnau, Ulmer, Preminger). D´autres, arrivés un peu tard, ont mimé cette volonté (Minnelli, Corman, Lynch, Kitano).

  • Cet ouvrage, considérable, monumental non pas tant par sa taille, que par la somme d'érudition et de savoir qu'il représente, l'ampleur de sa documentation et le très grand intérêt de son sujet, cet ouvrage est un événement.

    Jean Louis Schefer, écrivain, historien, critique d'art, philosophe, s'est engagé totalement dans cette recherche.

    Tout part de la célèbre prédelle de Paolo Uccello, Le Miracle de l'hostie (circa 1467) où l'on voit une hostie consacrée saigner à la suite du sacrilège qu'a commis sur elle un usurier juif à qui elle a été remise pour solder une dette. Jean Louis Schefer s'est interrogé sur la signification de cette réprésentation, ses origines, ses implications, sa postérité (jusqu'au mythe de Dracula, par exemple!). Elles mettent en cause la théologie, le rituel catholique à travers les sacrements, la monnaie (puisque l'agneau, par exemple a longtemps figuré sur les pièces frappées au Moyen-Âge et que la théorie monétaire de Moyen-Âge apparaît inséparable de l'évolution du signe sacré. Elles interrogent la fondation et la gestion morale des images dans notre culture. Elles démontent les mécanismes par lesquels s'est instauré le dogme de l'incarnation, de la transsubstantiation et aussi les stratégies d'accréditation qui s'en sont suivies (les miracles, les légendes).

    L'Hostie profanée, histoire d'une fiction théologique, abondamment illustré in texte et hors texte, contenant de nombreux documents légendaires, rituels ou doctrinaux pour la première fois traduits (du latin, de l'italien, de l'allemand) est un ouvrage irremplaçable pour la compréhension du monde occidental chrétien, notre monde.

  • Gens de sable

    Catherine N'Diaye

    Du Sénégal, d'un Sénégal intérieur, une voix parle et interroge. Son écho se répercute dans l'entre-deux mondes de l'Afrique et de l'Occident. Nous sont contées les histoires inédites de ces gens du Sahel, de ces gens de sable : la grand-mère, l'architecte, le géant lettré ; tous personnages étonnants et pourtant sans renommée. Tout en contant, l'auteur s'amuse à inventorier les survivances africaines têtues derrière le chaos d'aujourd'hui. Sahel de maintenant où le téléphone et la radio viennent renforcer l'oralité, où le plastique peut avoir un usage magique. Le livre n'est ni d'ethnographie, ni de sociologie, il invite à une lecture transparente, hédoniste, à la sérénité, et à l'étonnement devant le presque rien.

  • Dans ces sept textes, Frédéric Boyer étudie et interroge l'oeuvre de Dostoïevski (romans, carnets, personnages emblématiques) ainsi que certains textes évangéliques, des essais de Patocka, La Recherche. L'oeuvre de Dostoïevski est éclairée par ce regard qui y voit la mise en scène d'un monde qui s'accomplit aujourd'hui, un monde qui n'a jamais autant souffert de la responsabilité. Son actualité est à chercher dans la traversée de la violence et du mal comme dernier chemin vers l'énigme de l'autre.

    « L'amour de la littérature est devenu aujourd'hui une forme de scandale - au sens religieux du mot, un obstacle ou un piège contre lequel pourrait bien achopper notre monde. On voudrait oublier le scandale de la littérature. On cherche à s'en débarrasser. Peut-être parce que la littérature est l'ultime modalité inquiète de notre conscience d'autrui. Dostoïevski l'avait compris. L'actualité secrète de son oeuvre est à chercher dans la traversée de la violence et du mal comme dernier chemin vers l'énigme de l'autre. Dans le désir, écrivait-il, de mettre fin à l'isolement des esprits et qui deviendra également la tâche de la révélation littéraire pour le narrateur proustien. Manière révoltante d'opposer à la lâcheté et à l'égoïsme de nos vies le temps de la littérature vécu comme temps de crise pour discerner notre propre responsabilité à l'égard du monde, pour comprendre et compatir. »

  • Le dieu qui était mort si jeune est un emportement, un texte de foi.

    Dans un mouvement excessif, c'est-à-dire à l'opposé de la sagesse et de la raison, haletant, éperdu, il chante la gloire de Jésus en tant qu'homme parmi les hommes, homme parmi ses frères.

    Il éclaire la démarche littéraire et philosophique de Frédéric Boyer en même temps qu'il la prolonge.

    Frédéric Boyer est un écrivain chrétien. Son attitude singulière, y compris pour ceux qui se réclament de la même foi, n'est pas dans l'acceptation, elle est dans la colère, dans la violence, la recherche et le risque.

  • Gloire des formes

    Jean Frémon

    L'art d'aujourd'hui, quand il n'est pas seulement un aimable divertissement, reste hanté par un conflit engagé dès ses origines, bien avant même que l'art se pense comme tel : figurer-défigurer, produire de l'image ou bannir l'image, capter l'illusion de la vie ou se réfugier dans le sublime d'une vibration lumineuse. Désir d'image et haine de l'image sont indissociables. Nous voulons dire et taire à la fois, montrer et cacher, créer et détruire. Le règne des images est celui des passions violentes, mais c'est un monde d'où la vulgarité est absente, c'est rare; et que la grâce parfois visite.

  • Soit un effet de cadrage (analyse, théorie) ; et, en creux dedans, justifié par et le tenant ouvert, l'ironie d'un noir lumineusement opaque (poésie). L'un avec et contre l'autre, indissolublement. Petits mouvements d'écriture dans ce dispositif alterné. Pour voir comment ça marche. Et ce que ça dit du complexe de nommable et d'innommable dit expérience. Scénario : 1) ouverture (peinture et poésie : Daniel Dezeuze et Paul Scarron) ? 2) bref acte en vers ? 3) intermède : Paul Verlaine et les mères ? 4) final voix off pour dénouer.

  • Ce livre reprend une conférence faite en octobre 1997 : qu'est-ce que l'image du dieu mourant à l'écran? Quatre conférences imaginaires lui font suite : l'hypothèse d'une machine expliquant ce qu'est un homme, une proposition sur la genèse des rêves en 1806, les fantasmagories du Second Faust, une image de neige fondant sous les yeux de Perceval.
    Jean Louis Schefer développe dans cet essai l'idée que le cinéma appartient à l'histoire de nos poétiques. Il continue, accélère ou modifie, une projection d'images ininterrompue dans toute notre histoire ; et il fait maintenant revenir les images anciennes.

  • Musil, Rousseau, Edgar Poe, Calderon, Joseph de Maistre, Kenzaburo Oé, un spectacle de danse, le Saint-Sacrement, Suétone... Que font-ils ensemble? Pas une histoire de la littérature. Des choses écrites. Quel est ce mélange de bibliothèques? Ce nest pas celui didées, de poétiques, ou dargumentations. Le résultat de ces jeux avec le temps et avec la vérité nous donne non des héros, des psychologies, des témoignages du temps mais ouvre des univers sans preuve.
    La littérature (roman, théâtre, poème) a construit des univers inhabitables ; elle a dû créer un monstre singulier comme leur destinataire ou leur expérimentateur : le lecteur.
    Peut-on autrement répondre à la question 'Quest-ce que la littérature?' dans sa version la plus brutale : 'À quoi ça sert?' Un temps sans contrôle, sans échéance, sans vérification réelle a donné naissance à des personnages, à des constructions dunivers. Sont-ils nos doubles errant dans toute lhistoire? Ils sont notre langage agissant par figures et par actions, hors datteinte de la loi : leurs mondes sont inachevés.
    Souffrance de Sigismond, un pas de danse, origine du langage chez Rousseau, fiction dun corps médical, plaintes de Bérénice : ces mondes sont habités par un seul passager : le lecteur.

  • Magritte

    Bernard Noël

    Les Vacances de Hegel, le tableau que Magritte peignit en 1958 et qui représente un parapluie ouvert surmonté d'un verre aux trois quarts plein, est au centre de cette étude. Itinéraire plutôt qu'étude, en fait, puisqu'il ne s'agit pas ici d'expliquer une uvre, d'en épuiser le sens en se l'appropriant, mais d'épouser le mouvement d'une pensée qui travaille visiblement, de se placer sous un regard qui est aussi une peinture et aussi une pensée et cela par l'écriture, cette description invisible... Bernard Noël, s'appuyant sur une analyse du regard qu'en retour l'uvre provoque et sur les textes laissés par le peintre, restitue le fonctionnement de cette pensée qui se confond avec sa matérialisation.

  • Sexy lamb

    Frédéric Boyer

    'Il est possible que la naissance de ce qu'on appellera le christianisme soit comparable à l'apparition du rock'n'roll. J'imagine que le langage chrétien naissant fut de cet ordre. Il a en partie fabriqué et inventé une nouvelle culture à partir de vieux accords. Il mimait, il empruntait, il détournait. Il revendiquait les figures prophétiques, messianiques de la tradition, il reprenait les écritures de la vieille religion, mais avec des raccords vertigineux et dans des histoires de zombies, de traîtres, d'apostats, de femmes réprouvées et de prophètes itinérants, aux marges du Temple et de Jérusalem.

  • Rares sont les hommes de la Révolution qui s'intéressèrent au sort des femmes. Et s'ils modifièrent de façon décisive leur statut juridique (mariage civil, divorce...), ils furent, à l'exception de quelques-uns ? Condorcet, Guyomar, Romme, Lequinio ?, beaucoup moins préoccupés de leurs droits civiques et des conditions de l'égalité des sexes. Ceux dont les textes sont réunis dans Paroles d'hommes se réclamaient de l'idéologie républicaine fondée sur la liberté et l'égalité des citoyens. Mais pour leur grande majorité, à la suite de Jean-Jacques Rousseau, la femme devait «...se borner au gouvernement domestique, ne point se mêler du dehors, se tenir enfermée chez elle.» Et même, à lire Prudhomme, Amar, Chaumette et les autres, on voit bien à quel point proximité, similitude et confrontation des sexes leur faisaient horreur et suscitaient des réactions autoritaires, voire menaçantes.
    1789-1945 : il faudra aux femmes attendre plus de cent cinquante ans pour devenir des citoyennes à part entière. Ce dossier, édité par Élisabeth Badinter, montre les causes profondes, philosophiques aussi bien qu'événementielles, de cette longue glaciation dans l'évolution de nos moeurs et le rôle mal connu qu'y ont joué les révolutionnaires.

  • Richard Millet rend compte ici de dix années de son travail de critique littéraire à travers les oeuvres de Henri Michaux, Jean Paulhan, Georges Perros, Michel Chaillou, François Mauriac, Pascal Guignard, Thomas Bernhard, Robert Walzer, Hermon Melville, Peter Handke... oeuvres lues avec patience, avec humilité, dans le désir de retrouver une sorte d'innocence, et de tenter de répondre aux questions qui le hantent : pourquoi lisons-nous ? Que font de nous les livres ?

  • Le singe mendiant

    Jean Frémon

    « Rimes, échos, pastiches, hommages, simagrées, circonlocutions, reflets ; ces textes mendient un peu de sens, ils ne font que singer une manière. Ils disent combien nos désirs sont mimétiques. » Ce sont des poèmes.
    Ce sont des études. Il n'y a pas là de contradiction. Les artistes, tous les artistes, qu'ils soient ou non écrivains, reconnaissent des influences et même, parfois, les recherchent. Avec Le Singe mendiant, Jean Frémon a voulu rendre hommage à ceux envers qui il se sent redevable. Sculpteurs, peintres, écrivains, leurs rayons, ici réfractés, ne sont pas nécessairement reconnaissables ; ils sont le point de départ, références, prétextes ou arrière-plan : Ainsi de Albiach, Brown, Calder, des Forêts, Handke, Jabès, Meurice, Proust, P. Rotterdam, Bram Van Velde, Tàpies, Voss, Titus-Carmel, Jabès, Dupin, Noël, Musil, Leiris, Royet-Journoud.

  • La réflexion que propose cet essai part de quelques événements récents comme l'affaire Rushdie et la profanation de Carpentras qui révèlent le désarroi de l'intelligence dans notre société face à la nomination du « mal ». Simultanément, on peut constater une réelle marginalisation des « grandes irrégularités du langage » de la littérature qui relevaient traditionnellement de cet enjeu. L e discours dominant d'aujourd'hui est celui d'un « humanisme » sommaire, renaissant de la ruine des grandes idéologies. Cet idéalisme ignore la conscience « tragique » que l'expérience artistique ravive au contraire à tout coup. D'où la violence de ce que l'on pourrait appeler la « surprise du mal » pour un corps social symboliquement démuni.
    Ceux qui merdRent tente d'analyser cette situation, ses origines, ses conséquences dans la littérature actuelle, telle ou telle des réponses que les écrivains contemporains tentent d'apporter. Sont ainsi évoqués les ambiguïtés d'une lettre de Céline, l'apothéose officielle de René Char, Francis Ponge de la rage de l'expression à l'âge de la répression, les hésitations de Georges Perec, la grande rhétorique de Denis Roche entre poésie et photographie, l'eros dionysiaque de Pierre Guyotat, la « crise » de la poésie, les tranches de vie trop bien découpées de Claude Simon ou de Michel Leiris.
    Quel sens peut avoir aujourd'hui le fait d'écrire, d'entrer dans l'invention d'une langue ? Qu'est-ce, pour un écrivain, qu'être « moderne », dans l'afflux d'un présent insensé, après la mort des avant-gardes et la fin des utopies ? Qu'en est-il de ceux qui, dans la tradition de Rabelais, de Sade, de Rimbaud, de Bataille ou de Queneau, maintiennent l'exigence de faire merder, ou plutôt, comme aurait dit Jarry, merdRer la beauté convenue, la pensée pré-pensée et les « chromos » de l'humanisme contemporain ? Christian Prigent tente de montrer le travail de ces questions dans les oeuvres de Valère Novarina, de Jean-Pierre Verheggen, d'Hubert Lucot, d'Olivier Cadiot...

  • Contraint d'écrire un roman pour sauver son journal, All the Year Round, dont les ventes baissaient, Dickens se hâte de rédiger et de publier par livraisons hebdomadaires Les Grandes Espérances. Aussi, comme pris par surprise, en revient-il spontanément à la forme si désirée et si redoutée par lui de l'autobiographie, aussi est-il plus près que jamais, dans le plus génial de ses livres, d'exprimer le secret qui le consume depuis l'heure de sa naissance - et réclame-t-il à son lecteur, plus instamment que jamais, d'alléger son fardeau en parlant pour lui, en s'expliquant à sa place.

  • Il n´y a pas de problème de l´emploi. Il y a un problème de revenus, d´une part, et il y a un problème de temps : un problème de revenus qui manquent, et que l´on ne saurait où trouver ; un problème de temps qui est en excès, au contraire, et dont on ne saurait que faire. Un problème de recherche d´argent, un problème d´usage du temps. L´un est économique, l´autre est ontologique. Tous les deux sont métaphysiques. Le problème économique se présente comme une quête, le problème ontologique se présente comme une épreuve. Où chercher? doit-on se dire ici. Que faire? est-on forcé de se demander là. Il faut changer d´époque. Il faut changer de mots. Ce qu´il faut, c´est mettre le problème cul par-dessus tête.

empty