Mercure de France

  • Fille de Berthe Morisot et d'Eugène Manet, Julie Manet (1878-1966) évolue dans l'univers artistique et intellectuel de la Belle Époque. On connaît bien son visage et sa silhouette car toute sa vie elle posa pour sa mère et pour de nombreux peintres, et notamment pour son oncle Édouard. Elle fut très liée avec Renoir, son mentor, Degas, Monet, Pissarro, et bien d'autres. À la mort de son père, son tuteur n'est autre que Stéphane Mallarmé...

    Empreint de sensibilité et d'humour, son Journal (1893-1899) est celui d'une jeune fille qui relate ses émotions ; mais c'est surtout une chronique captivante de la vie des Impressionnistes. À leur propos, elle nous fournit de nombreuses anecdotes collectées lors de rencontres, d'invitations, de voyages, ou dans l'intimité secrète de leur atelier. Jeune fille de son temps, Julie peint, joue du violon, découvre la musique de Wagner, lit les écrivains à la mode, rêve et évoque les affaires qui agitent l'époque - l'affaire Dreyfus ou la visite du tsar Nicolas II en 1896. C'est avec émotion qu'on la voit également se lier d'amitié avec Ernest Rouart, dont elle deviendra l'épouse en 1900...

  • Au lendemain de la Révolution russe de 1917, Vera Figner (1852-1942) revient sur son histoire personnelle. Jeune aristocrate devenue la Vénus de la Révolution, elle raconte dans ses Mémoires sa longue prise de conscience de l'autoritarisme du tsarisme, incarné par Alexandre II et Alexandre III. Des années 1852, date de sa naissance, à 1884, date de sa condamnation à vingt-cinq ans d'enfermement, des provinces reculées de la Russie à Zurich puis Saint-Pétersbourg, Vera Figner s'engage progressivement dans la contestation du pouvoir jusqu'à prendre les armes et participer aux attentats terroristes organisés par le parti "Terre et liberté" puis "La Volonté du Peuple". C'est en somme l'histoire d'une génération que raconte Figner, celle qui refusa l'ordre dont elle était issue et décida après de nombreux séjours en Suisse et en France de se mettre au service du peuple au prix de sa propre liberté.

  • Édition établie et présentée par Philippe Artières Victor Schoelcher est célèbre pour avoir été le principal artisan de l'abolition de l'esclavage en France en 1848. Pour mener ce combat, on sait moins qu'avant cette date, alors que c'était encore un inconnu, il effectua une série de voyages d'études à travers le monde. Sa grande enquête commence aux États-Unis, au prétexte d'un voyage commercial puis, dès 1840, ce sont les Antilles qui entrent dans sa ligne de mire, la Caraïbe française et enfin Haïti. À chaque fois, il se pose la même question : qu'est-ce que l'esclavage ? Le voyageur achève son périple en 1847 au Sénégal. Entre ces lieux identifiés du commerce triangulaire, Schoelcher se rend dans cet ailleurs que constitue l'Orient et singulièrement l'Égypte. En 1844, il s'embarque pour découvrir l'Égypte sociale et politique. Sillonnant le pays, il livre dans cet étonnant journal de voyage une série d'observations pour caractériser les formes de l'esclavage de ce côté du monde, mais aussi produire une véritable ethnographie des populations qu'il rencontre. Il dresse ainsi le tableau inédit d'un pays à la fois couvert de lieux archéologiques et habité par une société complexe dont il tente de comprendre les rouages.

  • Corseté, fardé, parfumé, les poches de veston fleuries, Lorrain arrive aux fêtes du Paris 1900 dans un halo d'éther, portant beau sa réputation de "dandy de la fange". Une parfaite figure du Paris fin de siècle, la plus excentrique, intrigante et attachante. Lorrain conçoit sa vie et son apparence comme une oeuvre d'art et de provocation pure. Drogué, déguisé, travesti, inverti, fréquentant les salons du Tout-Paris comme les plus violents marlous des fortifications, le débauché hante la nuit parisienne. Mais Jean Lorrain mérite mieux que cette image sulfureuse et scandaleuse. Il se révèle un écrivain à la langue personnelle et subtile, aux métaphores parfois fulgurantes, à l'esprit ironique, caustique et vénéneux. Il fut aussi bien poète, chroniqueur, romancier que dramaturge, et propose un style haut en couleur, incisif, souvent drôle, rarement tiède, jamais niais, ponctué de réjouissantes aigreurs misanthropes. Lorrain, comme d'autres décadents, Bloy, Huysmans, Tinan, Loti ou Schwob, continue de fasciner, par sa vie comme par son oeuvre. Au sein de textes encore dispersés, ce recueil trace une veine autographique majeure, mêlant l'esprit de la chronique mondaine et la description de soi. S'y esquisse l'autoportrait d'un buveur d'éther du Paris de la Belle Époque.

  • Au lendemain de la bataille de Waterloo (18 juin 1815), l'écrivain écossais Walter Scott et trois de ses amis embarquèrent pour le Continent afin de prendre la mesure du "théâtre du plus grand événement de nos temps modernes". Outre le poème Le Champ de Waterloo, Scott livra ses impressions de voyage dans une série de seize lettres adressées par son double fictionnel, Paul, un gentilhomme écossais, à différents membres de son entourage, sélectionnant les sujets en fonction de ses destinataires. Dans ces Lettres de Paul parues dès 1816, Scott privilégie une forme de récit qui donne une immédiateté étonnante à ses observations très détaillées tant sur les contrées traversées que sur les événements militaires et politiques de l'été 1815. Ses contacts avec des témoins directs, la véracité objective de son matériau narratif, comme sa capacité d'analyse donnent à son récit une richesse d'informations et une profondeur d'interprétation remarquables. Au moment du bicentenaire de la bataille, ce témoignage qui n'a rien perdu de sa puissance évocatrice relève de ce que l'on appellerait aujourd'hui l'histoire immédiate. Il procure à son public un fort sentiment d'immersion dans une période fascinante dont on peut devenir, le temps d'une lecture, le contemporain.

  • Édition présentée et annotée par Jean-Pierre Guicciardi. Le duc de Lauzun naît le 13 avril 1747, dans une famille aristocrate, appréciée de la maîtresse du roi Louis XV, la célèbre Mme de Pompadour. Proche de la Cour, il est bercé par des rêves de réussite et de gloire. Sa vie est une succession de voyages, de conquêtes amoureuses et de dépenses ostentatoires... À travers cette frénésie d'aventures, Lauzun recherche avant tout la reconnaissance sociale - dans cette moitié du XVIIIe siècle où la simple naissance ne suffit plus. Pourtant, celle-ci n'arrive pas, car il collectionne les échecs : il ne parvient pas à conquérir la Corse, n'obtient pas la confiance du roi de Pologne, ne suscite pas l'intérêt des ministres français pour ses missions d'espionnage, et ne reçoit pas les louanges de la Cour pour ses quelques faits d'armes. À trente-sept ans, le duc de Lauzun entreprend l'écriture de ses Mémoires, comme pour donner un ultime sens à sa vie, aussi intense que brève. La Révolution mettra en effet fin à sa quête puisqu'il sera exécuté le 31 décembre 1793. Portrait d'un cavalier hors-pair, d'un séducteur légendaire et d'un diplomate ambitieux, ces Mémoires dépeignent un être aux multiples facettes, fragile et vulnérable, à la recherche perpétuelle du bonheur.

  • En août 1914, lorsqu'il est mobilisé, Louis Pergaud est un auteur reconnu. Il a déjà publié au Mercure de France De Goupil à Margot (prix Goncourt en 1910), La Guerre des boutons (1912) et Le roman de Miraut (1913). Il entretient aussi depuis longtemps une abondante correspondance. Avec la mobilisation, les lettres sont désormais envoyées du front, des tranchées ou des postes de repos quelques kilomètres en arrière. Pergaud écrit beaucoup, tous les jours, à quelques amis et membres de sa famille mais surtout à Delphine, son épouse. Les mots qu'il lui adresse sont empreints d'une grande sensualité : le désir et le manque s'y lisent à chaque ligne. À celle qu'il appelle affectueusement "ma petite gosse chérie", Pergaud raconte la réalité de cette guerre, dit crûment le froid, la faim, la vermine. Sans rien lui cacher des problèmes de la vie quotidienne, qu'il continue ainsi de partager avec elle par le pouvoir de l'écriture épistolaire, il veille cependant toujours à rassurer celle qui s'inquiète à l'arrière... La correspondance de Pergaud est un document historique et littéraire exceptionnel duquel émerge Delphine, figure lumineuse, belle et vaillante.

  • « Il sertit d'or l'excrément ; il monte sur des métaux précieux, précieusement ouvrés, la perle noire de la bave. Quand il en arrive à ce point d'orfèvrerie et de ciselure, l'excrément lui-même devient un joyau », écrivait à son propos Octave Mirbeau. Écrivain intransigeant, pamphlétaire exaspéré, catholique fervent et farouche anticlérical, absolu en tout, Léon Bloy (1846-1917) fut l'une des plumes les plus atypiques de la langue française et effraya ses contemporains, dont il attaqua inlassablement les réputations, par sa terrible éloquence. Initialement publié en 1894, le recueil des Histoires désobligeantes, dont la cruauté s'avère enracinée dans l'angoisse religieuse de leur auteur, donne la mesure de la remarquable puissance verbale de ce dernier.

  • Ancien esclave né en 1743 dans une plantation de l'île de Saint-Domingue (Haïti), Toussaint-Louverture prend la tête de la révolte des esclaves contre les colons blancs en 1791, soutenu par les Espagnols, mettant ainsi la plus riche des colonies françaises à feu et à sang. Trois ans plus tard, Toussaint se rallie à la République Française qui vient d'abolir l'esclavage et devient ainsi le premier général noir de l'armée française. Ses succès militaires et son sens politique lui permettent de devenir le gouverneur incontesté de la colonie de Saint-Domingue. Mais l'arrivée au pouvoir du premier Consul Bonaparte et le rétablissement de l'esclavage conduisent Toussaint-Louverture à reprendre les armes. En 1802, il capitule face à l'armée du général Leclerc. Capturé, Toussaint est aussitôt transféré en France et enfermé au château de Joux (Doubs). C'est là qu'il rédige ses Mémoires : il sait que ses jours sont comptés, qu'il lui faut préparer sa défense pour un hypothétique procès. Son texte doit donc être bref, précis, saillant. Dans cette cellule, loin d'Haïti, sous l'oeil du général Caffarelli qui, missionné par Napoléon, note ses faits et gestes dans son Journal, Toussaint écrit ce qu'il veut que l'Histoire retienne de son combat.

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