Les Belles Lettres éditions

  • Quand le tic-tac de l'Avent se remet en route, on voudrait s'épargner le calvaire d'une crise intérieure qui vire à l'épreuve familiale. Il est toutefois difficile de prétendre se tenir à l'écart d'une fête qui nous rappelle qu'on n'est rien sans les autres, ni la force qu'on tire des siens. Faisant feu de tous les bois conceptuels (philosophie, histoire, psychanalyse, anthropologie, littérature, cinéma, séries télévisées), ce livre décrypte les états d'âme et les tourments qui refont chroniquement surface aux dernières heures grises de l'année. Il n'a pas pour but de défendre Noël, ni d'en instruire le procès à charge, pas plus que d'en moquer le folklore ou d'en proclamer l'obsolescence. Il ne milite ni pour sa sanctuarisation culturelle, ni pour son bannissement de nos coutumes. Il cherche à penser cette drôle de fête, qui ne laisse personne indifférent, ni indemne. Celle qui, sous presque toutes les latitudes, mobilise les individus et coagule les générations comme aucune autre. Pour le meilleur et pour le pire. Souvent dans la joie, mais pas toujours dans la bonne humeur. Sur fond de retrouvailles, mais jamais sans conflit, ni tension. Et pour cause : Noël est la mesure intranquille de tous nos liens avec les vivants et les morts.

  • Le premier livre d'André Leroi-Gourhan, publié en 1936, méritait bien une seconde édition. La Civilisation du renne, dédiée à Marcel Mauss, est certes un livre de jeunesse, comme le pointe Lucien Febvre, mais c'est aussi un livre-promesse, un livre-jalon, car l'ambition extrême de l'auteur, alors âgé de 25 ans, le pousse à multiplier les incursions dans un nombre considérable de disciplines (géographie, ethnologie, technologie, préhistoire, orientalisme) qu'il entend coordonner afin d'étudier, en dépit de l'éloignement temporel et du déplacement des milieux climatiques, trois époques d'une même culture du renne en milieu arctique (toundra-taïga) : dans l'Europe du Pléistocène, chez les Eskimos actuels, chez les peuples qui ont domestiqué l'animal.

  • Ce petit livre est consacré à une dernière (je l'espère pour moi et pour mes lecteurs) tentative d'analyse et de description de la joie de vivre et de la joie d'exister.

  • La chapelle de la rue Blomet Nouv.

    Une autobiographie étrange, de laquelle je est absent. Un petit garçon se présente, un petit il qui fait une rencontre décisive : lorsque l'hostie consacrée est présentée aux fidèles, tous tête inclinée devant ce qu'on ne peut regarder en face, il lève les yeux. Il voit... rien. Ce rien sera le ferment de sa vie et de son oeuvre. Il soutiendra la construction d'une généalogie intime, à partir des désirs, des émotions, des accidents et des hasards. Une hétéro-biographie plutôt, intense, d'où toutes scories ont disparu.
    Vidit, il a vu.
    Scripsit, il a écrit.
    Vixit, il est mort.

  • De la révolte fiscale... à la philosophie. La Boétie a dix-sept quand l'essoufflement d'un mouvement populaire avec lequel il sympathise l'amène à s'interroger sur les raisons de ce qui ressemble à un reniement de l'aspiration à la justice et à la liberté, pire, à une sorte de « servitude volontaire ». Armé d'encre et de philosophie, il tente d'éclairer le sens de cette attitude paradoxale, au cours d'une fulgurante enquête sur le comportement de la liberté humaine et le rapport complexe du peuple au pouvoir. Bernard Barsotti propose une relecture originale du Discours de la Servitude volontaire, en mettant l'accent sur la force interrogeante du texte, plutôt que sur les réponses que les interprétations les plus variées ont pu y trouver. Ce qui compte, dans le Contr'Un, en plus de l'appel à la révolte politique et économique que les lectures marxistes et libertaires ont reconnu en lui, c'est l'invitation à questionner nos relations avec l'État et avec toutes les instances de domination qui « prennent soin » de nous. Le Discours est un aiguillon pour la pensée : La Boétie nous pousse moins à identifier les raisons qui justifient la révolte des soumis et des opprimés, qu'à essayer de comprendre pourquoi, de manière récurrente, tant de révoltes avortent.

  • Vers la pensée planétaire est le troisième volet d'un triptyque dont le premier était Héraclite et la philosophie et le second Marx penseur de la technique. Ce livre cherche, à la fois historiquement, systématiquement et prospectivement, à interroger le sens de la marche de l'histoire mondiale, à questionner les grandes dimensions de la pensée et de la réalité, à ouvrir la problématique d'une nouvelle voie. Selon le rythme qui va de l'aurore de l'antiquité grecque, à travers le christianisme et sa crise, à la modernité européenne qui conduit vers sa propre universalisation, sa mondialisation et son dépassement. Selon les lignes de force qui vont des puissances officielles - la religion, la poésie et l'art, la politique, la philosophie, les sciences et les institutions - vers les fondements d'où elles surgissent : la foi, la poéticité et la graphie, le travail et la lutte, le langage et la pensée, l'amour et le jeu. Le monde devient pensée et la pensée monde, dans le cercle énigmatique du temps. À travers la provocation que lance la technique à l'égard de tout ce qui est, notre planète - astre errant -, au-delà de la signification et de l'absurdité, de la vérité et de l'erreur, aura peut-être à penser et à expérimenter le monde comme jeu.

  • Dans ce livre, Clément Rosset s'entretient librement avec Santiago Espinosa sur divers sujets. Dans une première partie, comprenant cinq entretiens, Rosset raconte avec humour les quatre épisodes marquants de sa vie l'ayant conduit à la réflexion philosophique. Il est ainsi question de son enfance, de son amour de la musique et de la littérature, de ses années de normalien et de son entrée à l'Université de Nice. Il y revient sur ses auteurs de prédilection, sur ses rapports avec l'Académie et avec les philosophes dont il a été le contemporain et parfois l'ami (Cioran, Deleuze, Jankélévitch, Descombes). Dans une seconde partie, deux entretiens visent, au vu d'un certain nombre de contresens ayant été faits par des commentateurs à son égard, à clarifier et à détailler les concepts-clés de sa philosophie : le double et le réel. Il s'agit donc à la fois d'un livre biographique, où Rosset parle de lui-même, et d'un ouvrage de fond, où le lecteur trouvera, tantôt un supplément conceptuel aux livres qu'il aura lus de sa philosophie, tantôt une introduction et une invitation à leur lecture.

  • Il n'existe pas d'humanité sans musique. Celle-ci vient à chacun en le précédant, en lui ouvrant son mode d'existence et en lui donnant forme et rythme. Nos affects, nos désirs et nos pensées sont musicaux. L'existence est musicale. La musique constitue donc notre condition, si bien qu'elle est plus antérieure et plus intérieure à nous que nous-mêmes. Toutefois, comme nous, elle est sans origine assignable et sans commencement. Ceci n'est donc pas un livre de musicologie. Pour le lire, nulle expertise n'est requise, seulement l'expérience d'exister. Nous sommes par ailleurs nécessairement pris dans l'Histoire faite de catastrophes mais aussi de marques d'espérance. Que dit alors très concrètement la musique de nous, de nos existences actuelles et du présent ? Et comment dans ces conditions recevons et entendons-nous notre être-musical ?

  • « Toute ma philosophie a sa source dans mon coeur » écrit Vauvenargues ; et Auguste Comte affirme « la prépondérance du coeur sur l'esprit » et entend instaurer le « règne du coeur ». De là, ces Conversations avec Vauvenargues, Auguste Comte et d'autres auteurs, autour de la notion de coeur - comme ce qui dans l'homme est le plus sensible à autrui, à sa peine, à sa souffrance - et autour de tous les sentiments ou vertus qui ont leur racine dans le coeur, telles que la fidélité, la gratitude, la ferveur, la pitié, la générosité, l'admiration, mais aussi et surtout l'amitié et l'amour.

  • Étrange parcours que celui du Logos qui, de Héraclite à nos jours, tend à s'effacer, dans ce monde actuel, tout entier voué à la science, au tout numérique. Cette vision héraclitéenne de la totalité s'est estompée, transformée qu'elle fut déjà dès les premiers siècles de notre ère dans sa postulation religieuse, puis dans la modernité, et s'est perdue dans un monde où, science et technique prenant leur envol, l'homme avait comme horizon de « devenir comme maître et possesseur de la Nature ». Michel Blay analyse cet état qui nous laisse de plus en plus en déshérence ; et dans un monde où « Dieu est mort, et c'est nous qui l'avons tué », comment ne pas sombrer dans cette illusion d'un homme tout-puissant, dans lequel même le psychique est traité à l'aune des neuro-sciences où l'homme a perdu sa complétude et ne pense même plus à la chercher ? Ne serait-ce pas la poésie, elle seule, « dans ces temps de détresse » qui offrirait une voie pour retrouver sa voix ? Certes « Il n'y a pas de paradis » nous dit André Frénaud. « Était-ce l'aube, ou le soir déjà perce ? Qu'avions-nous espéré que nous allons cherchant ? »

  • Le matérialisme a toujours fait problème, étant donné les enjeux idéologiques et donc politiques qu'il a impliqués et qu'il implique toujours. Cet ouvrage tente d'examiner le matérialisme sous ses différentes formes prises au cours des siècles et de justifier ses bases. Ce qui est en jeu, c'est l'existence de la matière, la conception que l'on doit s'en faire, son extension et, bien entendu, notre capacité de la connaître et d'en expliquer les diverses formes, des plus humbles aux plus hautes. Il s'agit aussi de le confronter à différentes questions comme la foi religieuse, l'art, la dimension métaphysique des choses (si elle existe) et, question finale, celle du Sens (avec une majuscule). Il faudra aussi envisager lucidement la question des limites éventuelles de l'ontologie matérialiste, quitte à surprendre et à la rendre plus modeste... mais aussi plus convaincante dans son ordre propre.

  • Quand point l'année nouvelle, chacun se soumet au cérémonial des voeux, interminables et impersonnels (la sacro-sainte triade santé-bonheur-réussite !), auquel se greffe la tragi-comédie des grandes résolutions dans une cascade déprimante de ne plus dont rien ou presque ne subsiste quelques jours après. S'y ajoutent les rituels et les folklores qui, sous toutes les latitudes et dans toutes les cultures humaines, leur font écho. Chacun s'y prête à chaque fois (cette répétition donne le vertige) avec un enthousiasme qui décroît en général au fil des ans.
    Et si, à l'heure d'entrebâiller la porte de Janvier, qui restera close un an encore, il devenait urgent et même vital de lever les yeux du compte à rebours universel pour passer du trompe-l'oeil de la carte de voeux et de la vraie-fausse résolution au rendez-vous enfin pris avec soi-même ? Et si dire oui, faire oui à la manière nietzschéenne, c'était simple comme le Nouvel An ?
    Telle est l'invitation philosophique que ce livre, écrit dans une langue volontairement accessible au plus grand nombre sans rien céder sur le fond de la pensée, adresse à toutes celles et à tous ceux qui sou¬haitent ne pas laisser filer indéfiniment, année après année, l'occasion de devenir ce qu'ils sont.

  • "On trouvera ici une réflexion sur le paraître, que la philosophie a coutume, depuis Platon et jusqu'à Heidegger et acolytes, d'opposer à l'être, ou à ce qui existe (le réel). On s'étonnera que cet essai se recommande néanmoins, pour affirmer au contraire leur identité, du philosophe chez lequel la tradition a cru trouver pour la première fois une telle distinction : Parménide.
    Mais il ne faut pas oublier que Platon appelait déjà son entreprise philosophique propre, dans le dialogue qu'il consacrait à Parménide, un « parricide » de ce dernier. Et parricide il y a bien, car il s'agit chez Platon, pour des questions essentiellement morales, d'accorder l'existence, outre à l'être, à l'autre, c'est-à-dire à ce qui n'existe pas. Paradoxalement, les interprètes actuels de Parménide, voulant retrouver celui-ci avant qu'il ne fût supprimé par le platonisme, n'ont pas su se contenter du lapidaire et inactuel « ce qui est est », et y ont prétendu voir une distinction entre l'existence et l'être, ou encore entre l'apparaître et la vérité.
    Un parricide n'a donc vraisemblablement pas suffi à faire taire la sentence parménidienne qui invite à faire bon accueil à l'existence ; on en refait régulièrement le rituel. Cet essai propose d'aller à rebours."

  • Trente années de travail, à peu près trente livres (récits, romans, essais), ici pensés à deux voix, Michel Surya répondant aux interrogations exigeantes de Mathilde Girard. Comment s'engage-t-on à écrire, ou dans l'écriture ? Revenant d'où (enfance, formation), allant où (rencontres, livres, vies) ? S'opposant à qui et à quoi (à la glu des origines, à la violence des choses et du monde ; à soi, aussi bien) ? Fort de quelles affirmations folles et fragiles, comme tenues au-dessus du vide ? Accompagné de quelles amitiés intellectuelles, qui les inspirent et les secondent ? En somme : qu'est-ce qu'écrire encore et comment et pourquoi, quand écrire est tout ce qu'il reste ? Le titre : Défense d'écrire ne dit pas ce qu'il semble dire, qui joue de l'ambivalence d'un mot. Qui dit tout le contraire d'une invitation à interdire. Qui forme l'affirmation d'une liberté sans condition. Parce que c'est de la littérature qu'est venue toute liberté, c'est de la littérature que toute liberté dépend.
    Michel Surya est, entre autres, l'auteur de Georges Bataille, La mort à l'oeuvre (Gallimard) et L'Éternel retour (Lignes/ éditions Léo Scheer). Derniers titres parus : L'Autre Blanchot (Tel/Gallimard, 2015), Capitalisme et djihadisme (Lignes, 2016) et Le Mort-né (Al dante, 2016). En 1987, il fonde la revue Lignes, qu'il dirige depuis ; il anime une collection du même nom.
    Mathilde Girard est philosophe et psychanalyste. Membre du comité de la revue Lignes, et auteure (avec Jean-Luc Nancy) de Proprement dit. Entretien sur le mythe et de L'Art de la faute (Lignes, 2015 et 2017)

  • La parole du mille-pattes... Titre étrange pour un essai de philosophie politique qui convoque les auteurs qui, depuis Platon, s'efforcent de cerner ce qui fonde notre existence sociale. « C'est avec de bonnes paroles que le mille-pattes traverse un champ fleuri de fourmis. » Selon ce dicton de Côte-d'Ivoire, ce n'est qu'avec ces bonnes paroles, sincères et raisonnables, que le mille-pattes a évité un conflit avec les fourmis. Noble ancienne tradition qui a souvent permis à la discussion collective de prévenir la violence des vengeances. Au siècle des Lumières, substituer le droit et le libre débat aux rapports de force fut une promesse liée à tout idéal démocratique. Or les siècles qui ont suivi ont comme jamais déployé des violences massives, souvent au nom de la liberté et du droit. Ici et là, malgré tout, le débat public et le souci de réconciliation ont permis de dépasser des contradictions qui paraissaient insurmontables. La métaphore du mille-pattes vient rappeler que ce fut longtemps une règle commune. Après avoir dépassé la logique des vengeances individuelles et collectives, la justice civile et internationale devient parfois une forme légale de vengeance des vainqueurs, qu'elle prétend pourtant remplacer. La popularité de Gandhi, Luther King et Mandela, qui ont triomphé par les vertus de la simple parole, est-elle un écho du passé de l'humanité ou la promesse d'une réinvention à venir de la politique ? En reprenant ces questions à la lumière de l'héritage de vingt-cinq siècles de pensée, tentons de tracer les contours de cette « philosophie du mille-pattes » que le monde actuel, plus violent et inégalitaire que jamais, laisse affleurer comme un avenir possible.

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