E-FRACTIONS ÉDITIONS

  • Alley night

    Mark Safranko

    Le battement répétitif de lourdes semelles dans son dos a fini par le faire se retourner. Et pour la première fois depuis des mois, son coeur s'est mis à battre plus vite. Merveilleux, a-t-il pensé, alors que les ombres massives gagnaient du terrain. Il a ralenti de sorte qu'elles puissent le rattraper. Il s'est alors mis à fouiller ostensiblement dans ses poches, comme s'il cherchait ses clefs ou s'assurait nerveusement de la présence d'objets de valeur. En quelques secondes, il les avait sur ses talons. Jonathan pouvait les sentir, tel le souffle d'un crotale derrière sa nuque. Un frisson d'excitation lui a parcouru le dos.

  • Coeur nègre

    Franck Laroze

    Ce coeur nègre, après des tentatives rendues infructueuses par le rejet de ceux qui disaient me chérir et s'étaient donné pour mission de me guider, je me le suis transplanté moi-même, à vingt ans, à l'issue d'une fuite dont mon souffle garde toujours le souvenir.

  • C'était vraiment pas un bon soir. Impossible de savoir quel jour nous étions. Jeudi ? Vendredi ? Ma mémoire semblait s'être dissoute dans cette vie sans nuit et aux journées trop longues pendant lesquelles je prétendais sauver... Je n'sais même plus quoi, me disais-je tandis que j'imaginais Alcibiade me contemplant, narquois, assis parmi des ruines mille fois reconstruites depuis l'aube des temps.

  • Mon prénom, c'est Jonas. Oui, je sais, c'est pourri comme prénom. Mais c'est le genre de truc sur lequel vous n'avez aucun pouvoir. Les parents, vous savez, légalement, ils n'ont pas le droit de vie ou de mort sur les enfants. Mais c'est tout comme. Ils peuvent flinguer votre existence de plein de façons possibles. Ils peuvent même le faire avant votre naissance. Votre mère, par exemple, elle peut picoler et fumer comme un sapeur. Du coup, vous sortez déjà à moitié déglingué et la cervelle pas très fraîche. Ou alors, il leur suffit de s'entendre sur le prénom que vous allez porter toute votre vie... Il leur suffit de vous appeler Jonas.

  • La mélodie dans ma tête couvre ce vacarme dénué du moindre sens qui m'assourdit. Elle m'absorbe tout entier, danse devant mes yeux sur le comptoir humide et brûlé par les mégots. Par miracle, personne n'a envie de m'adresser des banalités de poivrot. Ils ne m'aiment pas, ils me tolèrent parce que je picole souvent ici. Mais ils cancanent dans mon dos, tous ces arriérés. Je n'ai rien en commun avec eux, et je préfèrerais mourir plutôt que glisser à leur niveau.

  • J'aurais pu dire que j'étais venu chercher le trait d'union entre hier et aujourd'hui, mais je devais admettre que je revenais bredouille, du moins à première vue. {...} Seules les traces d'une guerre fratricide balafraient encore quelques bâtiments, mais dans l'ensemble, elle avait fait peau neuve, du moins en surface. En dépit de tout cela, je n'éprouvais aucune amertume, je m'en étais douté et m'y étais même préparé, mais j'avais ressenti les secousses qui fragilisent mes propres fondations. Etait-il donc si vain d'espérer vouloir vivre ensemble ?

  • "Crème catalane ! C'est cette mention sucrée qui t'a ramenée à mon esprit, Paloma, petit oiseau blessé d'il y a si longtemps, funambule légère sur la braise de mes souvenirs... Tout m'est revenu d'un coup : le concerto triste de ton histoire, Aranjuez, les tremblements qui secouaient ta frêle silhouette agrippée à la barre, ta voix comme un fil (...). Juan, prends une crème catalane, et toi, Paloma, viens plus près, que j'enregistre ces moments douloureux dans ce lointain prétoire où je m'étais dit qu'un jour, à défaut d'avoir été bon juge, je me ferais l'écho de ta détresse."

  • Misogyne

    Mano

    Cependant, terrifié à l'idée que parler seul dans mon appartement devienne à terme mon unique loisir, j'ai décidé, dans un moment de lucidité, et malgré mon appréhension, de partager ma vie avec un spécimen de l'incompréhensible espèce. Une femme en soutien, admirative de ma force et de mon intelligence, flattant mon ego, me caressant le dos le soir après le boulot, m'emmènerait, l'espérais-je, vers l'apaisement intérieur qu'en vain je recherchais.

  • Monsieur Michel donne quelques indications à Denise, pour la prise de vue. Georges est en train de se mettre en forme. Les autres filles se désapent. J'ai encore un peu de temps devant moi et je regarde par la fenêtre. On voit la place Denfert-Rochereau, avec son gros lion éclaboussé de rouge. Ça date de 68. Ils n'ont jamais réussi à l'enlever complètement.

  • Minable

    Mark Safranko

    Première pièce de théâtre de Mark SaFranko publiée en langue française, Minable dévoile ce qu'il en coûte aux laissés pour compte de la course au succès.

    Bienvenue dans une Amérique crue qui n'a plus beaucoup d'illusions, l'autre issue du rêve américain, le Manhattan détonant de Mark SaFranko.
    Romancier, dramaturge et musicien, maître du Noir, Mark SaFranko incarne une littérature américaine qui ne s'en laisse pas conter, comme nous l'ont déjà génialement démontré ses romans, Putain d'Olivia ou Dieu bénisse l'Amérique, parus chez 13èmeNote éditions.

  • « Dans l'aube rougeoyante d'un petit matin de printemps, j'ai vu les roches veinées de Petra surgir à l'horizon derrière les haies de mon jardin... Le rire clair de Dahoum résonner en milliers d'éclats au-delà de la cime des grands arbres... Et la bouille de Wooley nous attendant, inquiet, à la porte d'Aqaba, un jour de mai 1914... ». Dans la nuit du 12 au 13 mai 1935, Thomas Edward Lawrence dit « Lawrence d'Arabie », seul face à lui-même, remonte le cours de sa vie.


  • Bien avant de refaire La Route de Jack Kerouac (Sur la route again, éd.Transboréal, 2013), Guillaume Chérel a suivi les traces de l'autre Jack, London le mangeur de vent, celui qui lui a transmis le goût de l'aventure, d'une littérature populaire et engagée, dès l'adolescence. « La fonction propre de l'homme est de vivre, non d'exister », affirmait Jack le rouge et Chérel en a fait sa devise à l'âge adulte.


    C'est ainsi qu'il embarque pour le pays de London, au printemps 1999, presque un siècle après la parution du 1er roman de son « père spirituel ».


    Récit de voyage, biographie « amoureuse » aux allures d'enquête quand il s'agit de confronter les paradoxes du mythe London (était-il raciste ? Quid du mystère de sa mort ?), entre anecdotes cocasses et réflexions personnelles, Guillaume Chérel nous invite à relire l'oeuvre de cet immense écrivain américain, sous un éclairage original et revigorant.




    Jack London le mangeur de vent

    a été publié pour la première fois en 2000, dans la collection « Étonnants voyageurs » dirigée par Michel Le Bris, éd.Flammarion.

  • « Ils se promenèrent sur la plage, parlant de tout et de rien sans lassitude comme on le fait quand les corps se reconnaissent. Leurs phrases allaient et venaient avec la mer nonchalante et paisible, en apparence, léchant le pied des hautes falaises, y creusant mine de rien des grottes profondes. »

  • « Tes hanches me rappellent la Grèce magique où nous avions baigné nos corps et attrapé des piquants d'oursins plein les pieds, tu te rappelles ? (...) Tes hanches, comme ces pierres pleines de soleil, avant l'accident et tous les mensonges et toutes les souffrances, par ma faute et celle de la mort, cette satanée canaille qui détruit autant les vivants que les morts, cette mort qui saccage tous les jardins et brûle tous les théâtres, car les cimetières sont des parodies de jardin et les enterrements de grotesques pièces de théâtre. Mais le plus mauvais acteur, c'était moi. »
    En un jour et une nuit, Sébastien Doubinsky trace une odyssée sous la peau du quotidien. Il fore dans l'illusion d'une jouissance qu'il faudrait vouloir infinie, pour toucher à l'os, à l'irréductible de ce qui nous fonde, nous tient et, sans aucun doute, nous sauve. D'une force poétique sans apprêt, Peau d'orange se lit comme on se saisit d'une dernière chance : dans une fulgurance lucide.

  • "Un peu plus tard, arpentant la plage, je reconnus cette façon de balancer les hanches en inclinant le buste. La grande blonde, en survêtement fuchsia, jouait au football avec des enfants. Cela me rassura. De chaque côté, deux maillots en boule dans le sable matérialisaient les cages. Elle évoluait dans l'équipe majoritairement féminine. Sous sa veste et son pantalon roulaient ses seins-melons, le fuselé de ses cuisses. Je l'imaginais déjà au vestiaire après un match, ruisselante de sueur, mes assauts de bouc honorant la magie de son pied gauche, l'intelligence de ses changements d'ailes, son sens du placement. Fruit de mon obsession pour le foot ?"

  • Pecker

    Chloé Alifax

    "J'ai longé la plage. Je la voyais encore. Malgré 18 ans passés ici, j'arrivais à ne pas la zapper. La mer était calme, des touristes traînaient sur le sable, les surfeurs devaient attendre le déchaînement des vagues, les mouettes avaient disparu. Je suis remontée jusqu'à chez moi par des petites rues. J'étais née dans ce bled, je le connaissais sur le bout des doigts, je m'imaginais bien en train de me casser mais je n'avais aucune idée où je pourrais atterrir..."

  • En 2001, lorsque j'ai publié ce roman, c'était une manière pour moi de tirer la sonnette d'alarme. Je voulais raconter la banlieue, plutôt que la stigmatiser, la caricaturer. Oui, la vie dans les quartiers, ça peut-être La Haine et la violence mais pas seulement... Surtout que pour ma génération (née dans les années 1960, 1970) ce fut surtout de la rigolade, du foot, de la disco, de la fraternité, de la solidarité, de la mixité : le fameux « vivre ensemble » dont on se gargarise aujourd'hui, c'était une réalité. Ce roman est devenu le livre-témoignage d'une période dorée, où la solidarité et la fraternité l'emportaient sur l'individualisme et la précarité.

    Aujourd'hui, dix ans après le drame de Clichy-sous-bois et les « émeutes urbaines » qui ont suivi, les « quartiers sensibles » restent des pétaudières et la situation ne fait qu'empirer. Les livres ne changent pas le monde, j'en suis conscient, mais, comme le dit l'ami Colum Mc Cann, ils peuvent servir à réveiller, à défaut d'endiguer... l'injustice.
    Guillaume Chérel

  • Sirène à six heures du matin. Ça continue. Dans ma tête les bruits, présents et passés, réels et imaginés, se confondent. Explosions, pluie. Pourtant il n'a pas plu depuis des mois, me souffle le ventilateur. Continuer à être, ce colibri qui s'affaire dans la lumière. Suivre. Survivre. [...]

    À quoi est dû l'aveuglement ? C'est la question que je me pose depuis que la sirène m'a réveillée en sursaut [...], après quatre heures de mauvais sommeil. Nous ne sommes même pas allés nous réfugier dans la pièce blindée car c'est là que dort notre fille. Nous n'avons pas voulu la réveiller. Nous sommes restés enlacés juste devant sa porte, ravalant nos larmes.

    La sirène à la poubelle de Sabine Huynh, journal de Tel Aviv, Israël, de juillet à novembre 2014.

    Texte et photos de l'auteur.

  • Dans la cité, elle attend Lui, mais Lui ne vient pas. Alors, pour combler le vide, elle se donne en fragments, épisodes, éclats...

    Thibault de Vivies poursuit ici son travail d'explorateur de la Cité, étrange et pourtant si familière, en se concentrant ici sur une femme, une voix, un récit, qui, alternant entre le grotesque et le sublime, nous offre une sorte d'En attendant Godot érotique et désespéré.

  • Point d'amour pour ces êtres-là. Il était nos douleurs chancelantes, nos petits remords. Il était l'exact calculateur de notre espèce. Et il repartait crachant des flammes sublimes, survolant les trottoirs, flottant par-dessus nos rues, souillant à son passage tout ce que nous avions souillé.

  • L'attente

    Jerry Wilson

    Swiveller est Park Ranger dans un parc national de l'Idaho. Il côtoie une colonie de SDF dont un, Weatherby, est devenu son ami. À travers des scènes oscillant entre minimalisme Zen et réalisme Bukowskien, Jerry Wilson nous dresse un portrait de l'autre Amérique, celle des laissés pour compte, et se révèle une des plus grandes voix contemporaines.

    Swiveller is a park Ranger in one of Idaho's national parks. He meets daily with a colony of homeless. One of them, Weatherby, has become a friend. With scenes navigating from Zen minimalism to Bukowskian crudity, Jerry Wilson paints the portrait of the other America, home of its forgotten citizens, and proves that he is one of the most important voices in contemporary fiction.

  • « Des heures interminables se sont écoulées. Je ne saurais dire combien. Les regards, dans ces quelques mètres carrés saturés d'angoisse, n'osaient pas se croiser, rebondissaient d'un mur à l'autre, se posaient sur les pieds, les mains, le néon blême au plafond. On ne voulait pas se voir, entre clandestins. »

  • Buckaroo

    Marie Van Moere

    Derrière la verrière le ciel se grise et la petite voisine est rentrée chez elle. Il roule jusqu'au bureau et prend une clope. Il les roule toujours la veille pour le lendemain. Roule, roule buckaroo, roule, feuille, tabac, feuille, maïs, roule tes petits pains, buckaroo et sauce le reste du plat de gombos à la tomate. Kiss the cook, buckaroo.

  • Ton visage, il y a si peu de lumière, je perçois surtout ton souffle et tes gestes. Autour de nous déjà quelques corps se contournent se chevauchent en cascade, chaos de chairs et langues. Ce sont des corps de femmes, ni affamés ni frustrés surtout libres, et réels, cypris ou cyprine muqueuses rouges et sueur, disparues les coquecigrues surfaites aperçues au détour d'un film prétendument saphique mais fait sur-mesure pour pénis lubrique hétéronormé, ces arnaques du désir asservi.

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