Enzo Traverso

  • L'histoire s'écrit de plus en plus au prisme de la subjectivité de l'auteur, comme si, pour l'écrire, il fallait révéler l'intériorité de ceux qui la font, mais aussi celle de ceux qui l'écrivent. Ni histoire au sens conventionnel du terme, ni autobiographie, c'est un nouveau genre hybride qui a pris forme en remportant un succès considérable.

    La séparation entre histoire et roman est brouillée par une nouvelle interaction : les enquêtes historiques sont écrites comme des romans, avec des intrigues haletantes dont le héros est souvent l'auteur lui-même, et les romans sont de plus en plus inspirés par l'histoire. Il suffit de penser à des auteurs comme Laurent Binet, Emmanuel Carrère, Javier Cercas, Daniel Mendelsohn, W.G. Sebald, etc.

    /> Cet essor du moi soulève des questions fondamentales sur le rapport entre vérité historique et vérité romanesque ou sur le statut épistémologique de l'écriture à la première personne. Il soulève aussi d'autres questions plus profondes concernant le monde dans lequel nous vivons. L'histoire est affectée par une nouvelle forme de vie axée sur l'individualisme. Ce texte, qui n'est ni un portrait à charge ni un pamphlet, interroge les tenants et les aboutissants de cette mutation dans l'histoire.

  • Entre la Commune et Mai 68, les révolutions ont toujours affiché une prescription mémorielle : conserver le souvenir des expériences passées pour les léguer au futur. Une mémoire " stratégique ", nourrie d'espérance. Mais cette dialectique entre passé et futur s'est brisée, et le monde s'est enfermé dans le présent. Ce nouveau rapport entre histoire et mémoire permet de redécouvrir ce qu'Enzo Traverso, à la suite d'Arendt, appelle une " tradition cachée ", celle de la mélancolie de gauche. Depuis le XIXe siècle, les révolutions ont toujours affiché une prescription mémorielle : conserver le souvenir des expériences passées pour les léguer au futur. C'était une mémoire " stratégique ", nourrie d'espérance. En ce début de XXIe siècle, cette dialectique entre passé et futur s'est brisée et le monde s'est enfermé dans le présent. La chute du communisme n'a pas seulement enterré, une fois pour toutes, la téléologie naïve des " lendemains qui chantent ", elle a aussi enseveli, pour un long moment, les promesses d'émancipation qu'il avait incarnées.
    Mais ce nouveau rapport entre histoire et mémoire nous offre la possibilité de redécouvrir une " tradition cachée ", celle de la mélancolie de gauche qui, comme un fil rouge, traverse l'histoire révolutionnaire, d'Auguste Blanqui à Walter Benjamin, en passant par Louise Michel ou Rosa Luxemburg. Elle n'est ni un frein ni une résignation, mais une voie d'accès à la mémoire des vaincus qui renoue avec les espérances du passé restées inachevées et en attente d'être réactivées.
    Aux antipodes du manifeste nostalgique, ce livre - nourri d'une riche iconographie : des tableaux de Courbet aux affiches soviétiques des années 1920, des films d'Eisenstein à ceux de Théo Angelopoulos, Chris Marker ou Ken Loach établit un dialogue fructueux avec les courants de la pensée critique et les mouvements politiques alternatifs actuels. Il révèle avec vigueur et de manière contre-intuitive toute la charge subversive et libératrice du deuil révolutionnaire.

  • Cet essai d'Enzo Traverso developpe une thèse forte et originale, selon laquelle la modernité juive a épuisé sa trajectoire. Après avoir été le principal foyer de la pensée critique du monde occidental - à l'époque où l'Europe en était le centre -, la pensée juive vit, depuis l'après-guerre, un tournant conservateur, et se retrouve aujourd'hui, par une sorte de renversement paradoxal, au coeur des dispositifs de domination. La modernité juive s'est déployée entre les Lumières et la Seconde Guerre mondiale, entre les débats qui ont préparé l'émancipation des juifs et le génocide nazi. Pendant ces deux siècles, l'Europe en a été le coeur ; sa richesse intellectuelle, littéraire, scientifique et artistique s'est révélée exceptionnelle. Mais la modernité juive a épuisé sa trajectoire. Après avoir été un foyer de la pensée critique du monde occidental, les juifs se sont retrouvés, par une sorte de renversement paradoxal, du côté de la domination. Les intellectuels ont été rappelés à l'ordre et les subversifs se sont assagis, en devenant souvent des conservateurs. L'antisémitisme a cessé de modeler les cultures occidentales, en laissant la place à l'islamophobie, la forme dominante du racisme en ce début du XXIe siècle. Transformée en " religion civile " de nos démocraties libérales, la mémoire de l'Holocauste a fait de l'ancien " peuple paria " une minorité respectable, distinguée, héritière d'une histoire à l'aune de laquelle l'Occident démocratique mesure ses vertus morales. Dans cet essai novateur, Enzo Traverso analyse cette métamorphose historique. Son bilan ne vise pas à condamner ou à absoudre mais à réfléchir sur une expérience achevée, afin d'en sauver le legs, menacé tant par sa canonisation stérile que par sa confiscation conservatrice.

  • Enzo Traverso reconstitue de manière magistrale et critique le tableau d'ensemble des mutations qui sont au coeur des grands débats historiographiques actuels. Le XXe siècle s'est arrêté un beau jour de 1989, avec la chute du mur de Berlin. Ce qui jusqu'à la veille palpitait dans le présent a soudainement semblé faire partie de l'histoire. Profondément affectée par cette rupture, l'historiographie a dû remettre en cause ses paradigmes, questionner ses méthodes, redéfinir ses domaines. Dans ce livre, Enzo Traverso reconstitue de manière magistrale et critique le tableau d'ensemble des mutations qui sont au coeur des grands débats historiographiques actuels. Il y aborde les grandes catégories interprétatives, tant anciennes (révolution, fascisme) que nouvelles (biopouvoir), pour mettre en lumière à la fois la fécondité et les limites de leurs apports ou de leurs métamorphoses. Il y interroge le comparatisme historique, d'abord en étudiant les usages de la Shoah comme paradigme des génocides, puis en mettant en parallèle l'exil juif et la diaspora noire, deux thèmes majeurs de l'histoire intellectuelle. Il analyse, enfin, les interférences entre histoire et mémoire, entre mise à distance et sensibilité du vécu, qui affectent aujourd'hui toute narration du XXe siècle.

  • L'industrie culturelle, les musées, les commémorations, les programmes éducatifs contribuent à faire de la mémoire du passé une sorte de religion civile de nos sociétés contemporaines.
    Cette religion remplit souvent une fonction apologétique: conserver souvenir des totalitarismes pour légitimer l'ordre libéral, occuper les territoires palestiniens pour empêcher un nouvel Holocauste, envahir l'Irak pour ne pas répéter Munich... Mais il est d'autres chemins de la mémoire, plus discrets, parfois souterrains, décidément critiques, qui transmettent le fil des expériences de l'égalité, de l'utopie, de la révolte contre la domination.
    Confrontée à un siècle de feu et de sang, la mémoire revendique ses droits sur le passé. Cette émergence de la mémoire a suscité un débat intellectuel, dont Enzo Traverso reconstitue ici les grandes lignes, de Halbwachs à Ricoeur, de Benjamin à Yerushalmi. A l'aide de nombreux exemples tirés de l'histoire du XXe siècle- fascismes, Shoah, colonialisme-, ce livre met en lumière les fils qui relient les différents segments de la mémoire collective, l'écriture historienne du passé et les politiques de la mémoire.

  • La violence nazie ne doit rien au hasard: elle a une généalogie, qui n'est pas spécifiquement allemande, et un laboratoire, l'Europe libérale du XIXe siècle.
    Les camps d'extermination sont l'aboutissement d'un long processus de déshumanisation et d'industrialisation de la mort, amorcé par la guillotine et qui a progressivement intégré la rationalité du monde moderne, celle de l'usine, de la bureaucratie, de la prison. On peut trouver les origines culturelles du nazisme dans le "racisme de classe" qui triomphe après la Commune, dans le discours impérialiste sur l'"extinction des races inférieures" visant à légitimer les génocides coloniaux, enfin dans l'émergence d'une nouvelle image du juif- axée sur la figure de l'intellectuel - comme métaphore d'une maladie du corps social.
    Le nazisme réalisera la convergence entre ces différentes sources matérielles et idéologiques. Auschwitz se révèle ainsi - et c'est là que réside, selon Enzo Traverso, sa singularité - comme la synthèse d'un ensemble de modes de pensée, de domination et d'extermination profondément inscrits dans l'histoire occidentale.

  • La première moitié du XXe siècle fut une époque de guerres, de destructions et de révolutions qui mirent l'Europe à feu et à sang. De l'explosion du vieux monde en 1914 au nouvel équilibre instauré en 1945, le continent connut des temps de catastrophe et de chaos.

    Pour Enzo Traverso, la notion de " guerre civile européenne " permet de rendre compte de cette terrible combinaison de guerre totale sans front ni limites, de guerres civiles locales et de génocides, qui vit aussi laffrontement de visions opposées du monde. Dans une ample perspective solidement documentée, il en brosse les principaux traits : le mélange de violence archaïque, de violence administrative froide et de technologie moderne pour anéantir l'ennemi, la brutalisation de populations jetées dans l'exode ou l'exil, le déchaînement émotionnel des conflits entre civils au sein de sociétés déchirées (URSS 1917- 1923, Espagne 1936-1939, Résistance 1939-1945) ou encore l'irruption de la peur et l'effroi de la mort dans l'esprit des hommes. Restituant également leur place aux protagonistes engagés, il analyse les positions de ces intellectuels de l'entre-deux guerres qui, à partir d'un égal rejet du monde en l'état, optèrent de façon opposée pour le communisme (tels Gramsci ou Benjamin) ou pour la révolution conservatrice (tels Jünger ou Schmitt). Il revient de même sur le combat des militants et résistants antifascistes, sans pour autant esquiver la question des liens avec le stalinisme ou celle de l'aveuglement face au génocide.

    Ce livre s'inscrit ainsi contre une relecture de cette période de l'histoire qui, sous couvert d'une critique des horreurs du totalitarisme, tend à rejeter les acteurs, fascistes ou antifascistes, dans le purgatoire indistinct des idéologies, comme si, derrière les victimes, aujourd'hui célébrées, tous les chats du passé étaient gris.

  • La pensée judéo-allemande rayonne, dans l'histoire du XXe siècle, comme une sorte d'âge d'or de la culture, qui continue à projeter sa lumière sur notre époque. Et pourquoi, elle apparaît aujourd'hui comme un continent englouti de l'histoire. S'interroger sur ce paradoxe et sur le parcours de la judéité au sein de la Mitteleuropa signifie alors aller aux sources d'une déchirure majeure du monde contemporain, qui a transformé l'Allemagne de pays modèle de l'émancipation en lieu où fut conçu et mis en oeuvre un projet d'anéantissement systématique des Juifs.
    Cet épilogue tragique pousse l'historien à repenser l'entrée des Juifs dans la modernité et à rétablir, au-delà du mythe, la réalité de la " symbiose judéo-allemande ". Dans le sillage de Hannah Arendt, cet ouvrage suit les traces de deux figures idéal-typiques du judaïsme moderne - le paria et le parvenu - autour desquelles se dégage une typologie des intellectuels juifs. Souvent considérés, aujourd'hui, comme des classiques de la culture allemande, ces derniers vécurent toute leur vie sous le signe d'une altérité négative qui en faisait des outsiders et des marginaux. Par conséquent, la réappropriation de leur héritage spirituel implique de remettre profondément en question le passé allemand.
    Écrit dans une perspective historique qui prend en compte à la fois la longue durée de l'émancipation et le cassure de civilisation qui porte le nom d'Auschwitz, cet ouvrage montre que, sans élaboration critique du passé, l'idéalisation actuelle de la " symbiose judéo-allemande " risque de se traduire dans une nouvelle mystification de l'histoire et dans une offense à la mémoire des vaincus.
    (Cette édition numérique reprend, à l'identique, l'édition originale de 1992)

  • Fascisme : que peut bien encore vouloir dire ce mot au début du XXIe siècle ? Peut-on qualifier de fasciste un mouvement terroriste qui a fait de l'Occident son principal ennemi ? Comment décrire les nouvelles extrêmes droites qui ont complètement renouvelé le discours nationaliste ? Enzo Traverso répond à ces questions et propose le concept de postfascisme  à mi-chemin entre un passé révolu, mais pas oublié, et un avenir incertain.

  • Enzo Traverso formule ici une critique vive des intellectuels ayant renié leur engagement pour devenir les chantres du néolibéralisme. « Un livre bref, fin et tranchant, bienvenu en ces temps de basses eaux idéologiques. » Médiapart. « Enzo Traverso traverse son époque avec la lucidité d'une intelligence à vif. » Les Inrocks. « Historien et essayiste subtilement engagé, Enzo Traverso est l'un des intellectuels les plus remarquables de notre temps. » Philosophie Magazine.

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