Antoine Compagnon

  • Après le temps de la critique et de l'histoire littéraire, vint le temps de la théorie littéraire, ou plutôt des théories littéraires, qui se sont relayées et affrontées durant ces quarante dernières années. Elles s'accordent néanmoins sur le refus de toute psychologie, sur un certain formalisme, et d'abord sur la volonté de réfuter le sens commun, les idées « populaires » sur la littérature : l'auteur comme autorité donnant son sens au texte ; le monde comme sujet et matière de l'oeuvre ; la lecture comprise comme conversation entre l'auteur et le lecteur ; le style comme choix d'une manière d'écrire ; l'histoire littéraire comme majestueuse procession des grands écrivains ; la valeur comme propriété objective du canon littéraire. La théorie a ébranlé ces repères du sens commun, mais le sens commun a résisté à la théorie. Et celle-ci a souvent dû forcer la note pour réduire son adversaire au silence, au risque de s'enfermer dans des paradoxes. C'est le combat de la théorie et du sens commun que ce livre retrace, sans se limiter au domaine français. Le temps est en effet venu d'évaluer nos bonnes années de théorie littéraire afin d'en suggérer un premier bilan.

  • "Nous ne faisons que nous entregloser." Sans doute Montaigne le déplorait-il mais d'abord il en prenait acte, ainsi que les Essais en témoignent : toute parole rapporte, l'écriture est glose et entreglose. Tout est dit : telle est la loi du langage, la condition du discours. Mais il est diverses modalités de la répétition du déjà dit. L'une d'entre elles, la plus flagrante, donne à ce livre son départ et son horizon : la citation, non pas la citation en soi mais le travail de la citation, la reprise ou la seconde main, et les suivantes.Solidarité d'un fait de langage et d'une pratique instituée, la citation est un acte, une forme et une fonction. L'acte commande une phénoménologie qui le situe dans la lecture et dans l'écriture ; la forme, une sémiologie qui apprécie son mode de faire sens dans le texte ; la fonction, une généalogie qui recense quelques-unes de ses valeurs historiques bien détachées.Telles sont les grandes options d'un travail de la citation plutôt que sur la citation : c'est elle qui discourt et vadrouille car elle n'est pas un objet mais une idée fixe que ces pages, toute écriture, rêvent de défaire.

  • Marcel Proust a trente ans en 1901. Il meurt en 1922. C'est dire qu'il a plus vécu au XIXe qu'au XXe siècle. Son oeuvre puise ses affinités esthétiques dans le siècle de Baudelaire, de Wagner et de Ruskin, mais lui échappe cependant. Comme elle échappe au XXe siècle. Sans doute ce partage n'a-t-il pas de sens en soi ; mais toute grande oeuvre manque d'aplomb : les oeuvres assurées passent de mode, celles qui deviennent classiques sont ambiguës. C'est parce que la Recherche du temps perdu est irréductible aux deux siècles, qu'elle continue de fasciner.Ce livre essaie de comprendre la puissance paradoxale du roman de Proust en le confrontant à quelques lieux communs fin de siècle : le débat entre les conceptions organique ou fragmentaire de l'oeuvre d'art, la sexualité décadente, la science psychiatrique ou étymologique, l'idée de progrès en art, la naissance du mythe de l'avant-garde, etc. Comment Proust les a-t-il côtoyés et de quelle façon les a-t-il transformés ? Par quels retours à d'autres siècles aussi ?Deux ombres ne quittent jamais Proust : Racine et Baudelaire, dont les destins critiques se croisent étrangement avant 1900. On découvre alors la violence chez le dramaturge et le classicisme chez le poète maudit. Ils deviennent frères, et Proust entre deux siècles, c'est aussi Proust entre ces deux poètes.Antoine CompagnonProfesseur au Collège de France et à Columbia University, New York. A établi l'édition de Sodome et Gomorrhe dans la « Pléiade » (Gallimard, 1988).

  • On n'a pas fini de déchiffrer des sens cachés dans les Essais de Montaigne. L'allégorie suppose qu'un autre sens se terre sous la lettre. Le texte ne veut pas dire ce qu'il dit : il veut dire ce qu'il ne dit pas. Dès qu'on entre dans le champ du non-dit,

  • Dès le début du XIXe siècle Hegel jugeait que la gloire de l'art était derrière lui, dans le passé, et il annonçait rien de moinsque la fin de l'art. Est-ce à cette fin, toujours différée depuis près de deux cents ans, que nous assistons aujourd'hui ? Ne

  • Il n'y a pas trente-six façons de parler littérature, mais deux : l'une historique, l'autre formelle. Du moins voilà près de deux siècles que nous balançons entre elles. Or, les formalismes au pouvoir depuis vingt ans donnent des signes de fatigue. Comment s'en sortir sans retourner bêtement en arrière, à l'histoire littéraire de nos aïeux, ces barbichets qui furent les docteurs de l'Etat, les pères de la République ? En demandant comment nous en sommes venus là ; que fut cette discipline contre laquelle les années 60 s'insurgèrent et par quels compromis elle s'institua ; comment elle fut à la fois politiquement progressiste et intellectuellement réactionnaire ; pourquoi, enfin, l'"agitation moderniste" d'avant 14 se sclérosa à toute vitesse. Voici donc la petite histoire d'une crise : 1870-1914, les affaires entre deux guerres, la fondation de l'Université radicale, et le passage de la "vieille vieille critique" (Sainte-Beuve, Taine, Brunetière) à l'histoire littéraire (Lanson et sa clique). Plus une pensée pour les revers de la Troisième des Lettres : Proust et Flaubert, en manière de semonce à une histoire littéraire qui est toujours restée devant la littérature comme une poule qui a trouvé un couteau. Antoine Compagnon

  • Le deuil antérieur. Un narrateur, que l'on suppose se prénommer Marcel - artifice dont l'auteur, parlant lui-même à la première personne, s'explique non sans rouerie -, porte le deuil, à tous les modes et temps de la conjugaison : antérieur, parce que le héros a toujours hanté les chemins où la mort, celle des autres, et la sienne qu'il s'entête à vouloir incarner de manière acceptable, forme le stratagème qui engage à l'écriture et, de ce fait, à la fiction ; présent et douloureusement stupéfait, quand Marcel - l'auteur - est confronté à la mort d'une femme aimée, qui se tue aussitôt après qu'il lui a fait cadeau de la Mort de Cléopâtre, la cantate de Berlioz, ce qui justifie si brutalement aux yeux des lecteurs habituels de romans qu'elle s'appelle ici, simplement, Cléopâtre ; d'où un éblouissement, un miroitement qui déroute soudain le narcissisme de la tentative autobiographique initiale ; et enfin, un deuil, oui, antérieur, mais qui se retourne contre lui-même, jusqu'à provoquer les pages finales, quand elles jettent après coup sur l'ensemble une lueur tout à la fois perfide et souveraine, et qu'il est délicat d'entendre autrement que sous les auspices d'un immoralisme qui se veut - et qui se savait dès l'ouverture du livre - «mortel».

  • Le directeur de la Revue des deux Mondes fut un personnage peu aimable. Autoritaire, conservateur, de plus en plus clérical, il fit de mauvais choix entre l'affaire Dreyfus et la séparation de l'Église et de l'État. Une étude sur cet académicien autodidacte et ses amis politiques a le mérite de préciser à quoi tenaient les engagements dans l'Affaire.Brunetière était de son propre aveu un libéral ; il avait dénoncé La France juive de Drumont en 1886, s'était enthousiasmé pour la démocratie américaine en 1897. Pourtant il frôla l'antisémitisme et l'antirépublicanisme à la ligue de la patrie française en 1899 ; mais apparemment sans y tomber. Son cas permet de mieux distinguer catholicisme, antidreyfusisme et antisémitisme autour 1900.Cette enquête porte aussi sur une vieille amie de Brunetière qui n'a pas cessé de le remettre à sa place durant ces années-là. Flore Singer était née dans une grande famille juive d'Alsace en partie convertie au catholicisme. Ses oncles avaient fondé la congrégation prosélyte Notre-Dame de Sion. Grande dame de l'Empire libéral et de la République athénienne, son histoire est celle des juifs de France entre l'émancipation et la montée de l'antisémitisme.Flore Singer et Brunetière nous importent comme figures exemplaires : elle, des juifs de France et de l'histoire de l'assimilation au XIXe siècle ; lui, des libéraux ou démocrates et de leurs rapports compliqués au catholicisme, au judaïsme et à l'État. S'intéresser à eux, c'est donner quelques coups de sonde dans cette décennie fatale au tournant du XIXe et du XXe siècle, à laquelle il reste indispensable de retourner, à l'orée du XXIe siècle, pour comprendre les origines de la France contemporaine.

  • Montaigne prononce à trois reprises son prénom dans les Essais. Une première fois, dans l'un des plus anciens chapitres du livre I, où il dénonce l'inconsistance du nom. Les deux autres, près de vingt ans plus tard, lors des additions de l'exemplaire de Bordeaux - à même la page imprimée, ce sont désormais des signatures autorisées : du nom impropre au nom d'auteur, ce livre va tenter de retracer la fantasme, de découvrir la logique. Celle-ci rencontre d'abord un nominalisme extrême, où le nom - propre aussi bien que commun - est un universel sans du tout de réalité. Mais elle bronche sur le nom du père, véritable pierre d'achoppement qui contraint à verser dans le réalisme, puisqu'un universel du moins subsiste, la "maison", à la fois la terre et le nom. Cet universel, on le verra, s'incarne dans la semence. Mais Montaigne, premier du nom, est aussi le dernier, et le dilemme ne sera dépassé que lorsque le livre aura suppléé l'enfant. Du coup un autre nom sera propre à côté du nom du père : celui d'auteur. Une écriture comme celle de Montaigne, qui refusa en principe toutes légitimités disponibles, ne peut se reconnaître un nom d'auteur qu'au terme du livre, ou après coup. Nous, Michel de Montaigne est ainsi une analyse rétrospective de l'appropriation du nom et de l'invention de l'auteur à travers l'écriture des Essais. Antoine Compagnon est professeur au Collège de France et à Columbia University, New York, Antoine Compagnon est notamment l'auteur de Le Démon de la théorie (Seuil, 1998), Les Antimodernes (Gallimard, 2005), et très récemment La Classe de rhéto (Gallimard, 2012).

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