Anthony Boulanger

  • Zugzwang

    Anthony Boulanger

    Extrait

    Chapitre I
    « Chez Magnus », GrayNet, NxF
    Jusqu'à présent, mon esprit avait toujours été fragmenté en seize pièces. J'ai pris peur lorsque j'ai pressenti l'existence d'une dix-septième en arrière-plan de mes processus.
    Hydra
    Le moment que je préfère le plus dans une rencontre, c'est celui où je sens que la personnalité de l'adversaire se brise.
    Bobby Fischer
    Noctambule leva la tête du plateau d'échecs virtuel et regarda les avatars des spectateurs. Se tenaient là un humanoïde à tête de chat, qui affichait un sourire digne du félin de Cheshire dont il s'inspirait clairement, un vélociraptor aux écailles brunes zébrées de rouge et deux humains. Ou, pour être rigoureux, deux humains, en apparence. Parmi les quatre entités, impossible de dire qui était quoi avec précision. Chacune envoyait sur le Net le flux de données que les autres utilisateurs devaient afficher dans ce simulacre de réalité, et travestir sa nature était à la portée de tous. La jeune femme qui prenait des notes sur son clavier palmaire pouvait tout aussi bien être une intelligence artificielle qu'un programme de collecte de données. Peut-être s'agissait-il d'une véritable humaine, et dans ce dernier cas, Noctambule ne pouvait dire s'il jouait sous les yeux d'une Virtualisée1, connectée en permanence aux Nets, comme lui l'était, ou une Reine2. Ces dernières toutefois ne s'intéressaient que rarement aux activités lentes comme les échecs. Si ces humains avaient choisi de copier leurs personnalités en des dizaines de multicomptes, c'était pour être présents en plusieurs points des réseaux à la fois. Le besoin d'adrénaline de leur corps physique, resté dans la vie réelle, l'IRL3 comme on l'appelait couramment, nécessitait que leur esprit fût toujours en action et, en retour, il leur fallait vivre à haute vitesse. Ou peut-être côtoyait-il un M0rt4, une entité à la frontière entre l'humain et le virtuel, qui se constituait par l'agrégation des données personnelles d'un utilisateur décédé... Les M0rts étaient les créatures numériques les plus récentes. Ils mettaient certains utilisateurs mal à l'aise, mais ils représentaient aussi la preuve de la survivance d'un noyau d'esprit après la mort physique. Le cloud et les mondes informatiques permanents étaient les nouveaux royaumes des cieux.
    Un peu plus loin de la position matérialisée dans le serveur pour la partie de Noctambule, d'autres tables accueillaient des joueurs dans un silence total. Certains duels avaient plus de spectateurs que le sien et l'humain en conçut une légère déception. Après avoir balayé du regard le forum dont les limites se perdaient dans un horizon brumeux, le jeune homme reporta son attention sur son adversaire. Il s'était présenté comme un humain et affichait un avatar de Lord anglais des siècles antiques, mais ses attaques manquaient suffisamment de panache et d'instinct pour que Noctambule doute de son humanité. Pour le moment, le Lord portait la main à sa Dame. Il l'inclina vers l'avant, mais resta indécis. Il se décida enfin à la soulever, mais pour mieux la laisser retomber en place. L'avatar était figé dans des calculs de force brute.
    - Si je peux me permettre, dit le Noctambule devant l'apathie de son opposant, il n'y a aucune échappatoire. Je suis vraiment désolé de hâter la partie ainsi, je vous prie de croire que cela ne me ressemble pas, mais j'ai un rendez-vous de la plus haute importance dans une poignée de cycles sur un autre serveur et je n'ai pas de copie de moi-même à y envoyer.
    Tendant la main au-dessus du plateau, Noctambule attrapa un de ses deux Cavaliers et le recula, puis réarrangea le plateau tel qu'il se présentait plusieurs coups en arrière.
    - Pour me faire pardonner, laissez-moi vous expliquer, reprit-il en accélérant son débit de parole. Lorsque j'ai développé mon fianchetto5 il y a seize coups, vous auriez dû répondre avec ce Cavalier. Ne sous-estimez plus jamais les Cavaliers, même en fin de partie. Vous voyez où cela vous a mené, d'ailleurs. Vous auriez pu lancer une attaque sur mon flanc droit, que j'aurais contrée par un sacrifice pour vous forcer à vous enfoncer dans ma défense. J'aurais alors refermé le piège, vous aurais balayé, puis quelques coups après... Eh bien, nous serions arrivés dans une situation similaire, mais cela aurait été plus palpitant pour les spectateurs. Pour ceux qui ne voient pas aussi loin dans les demi-coups, il y aurait eu une bonne dose de suspense.
    - Vous êtes insultant, Monsieur, répondit son adversaire.
    - Je suis désolé que vous le preniez ainsi. Je m'en excuse, dit Noctambule en se levant. Sincèrement.
    Le jeune homme se leva, inclina le Roi ennemi dont il s'était joué depuis le début, puis remonta les manches trop longues de son pull sur ses bras. Il tendit la main pour serrer celle du Lord qui refusa, nez levé, avec un dédain qui tenait du cliché que seuls de vieux programmes de l'ère 3.0 utilisaient encore dans leur bibliothèque d'émotions. Noctambule haussa les épaules et recula sa chaise, avide de passer à autre chose, signifiant aux routines gérant le serveur que la place allait se libérer. Les spectateurs, silencieux, s'écartèrent pour laisser passer le vainqueur ; d'un pas vif, celui-ci se hâta vers la sortie.
    Elle était symbolisée en ce lieu par une grande arche de marbre blanc mêlé d'onyx. Entre ses piliers fluait un voile nacré mat. Le lieu imposait des restrictions précises sur les utilisations de routines qui lui interdisaient de quitter la zone virtuelle sans repasser par la supervision des programmes anti-intrusion. Il s'agissait d'une des lourdeurs d'accès que de plus en plus de sites dans le GrayNet mettaient en place. Pour ne pas se mettre à dos les principales Intelligences Artificielles, les IA6, qui régentaient l'accès aux ressources numériques, contrôlaient les trafics et les référencements, il fallait afficher patte blanche et accueillir des utilisateurs qui n'avaient rien à faire avec les DarkNets. Tous se rapprochaient peu à peu des niveaux de contrôle permanent caractéristiques du LightNet et du fichage systématique des utilisateurs. Il n'y avait qu'un pas avant des restrictions plus drastiques.
    Une autre conséquence de ces à-côtés était la lenteur de navigation. De plus en plus d'algorithmes interagissaient entre eux et avec les utilisateurs pour gérer les lois physiques et les environnements superflus ailleurs : les serveurs se rapprochaient de plus en plus d'une réalité virtuelle calquée sur le monde réel et certains interdisaient même toute fantaisie dans les avatars.
    À quoi bon vivre au sein d'un tel potentiel, si c'est pour s'imposer les limites de la réalité ?
    Noctambule se fit la remarque tandis qu'il pensait à son propre domaine. Il s'était codé un petit coin tranquille, de forêt et d'océan mais il ne s'était pas bridé lui-même, il y restait omnipotent, capable de mobiliser ses programmes comme il le voulait en dépit des incohérences avec l'IRL.
    - Tu n'as pas été tendre avec lui, entendit-il juste avant de franchir le seuil de la zone. Tu lui as même forcé la main en réclamant ta victoire sans le mettre mat.
    Noctambule s'arrêta in extremis devant le voile palpitant de la sortie numérique et se retourna. Si la voix était féminine, elle émanait du corps du vélociraptor qui avait assisté à sa partie. Le contraste entre les deux était saisissant, même pour un humain de la génération Vie-rtuelle. Comme des millions d'autres aujourd'hui, il naquit alors que le réseau planétaire était déjà déployé, s'y connecta avant même de savoir marcher ou d'être propre et maîtrisait les différents codes de programmation comme autant de langues vivantes.
    - Hydra ! salua Noctambule. Bah, tout le monde savait qu'aucun coup n'aurait pu le sauver et je suis trop vigilant pour concéder un match nul. Je m'étais douté que c'était toi quand tu as tiqué sur mon sacrifice de Dame.
    - Oui, il me paraissait complètement injustifié. Tu n'as donc rien retenu de nos parties ?
    - Suffisamment pour ne pas avoir joué la Défense Alekhine ! Tu sais qui me faisait face, par hasard ? Aux réactions, ça ne sentait pas l'organique.
    - Un programme du nom de Cray Blitz. Un très vieux software, déjà obsolète à l'époque de tes grands-parents. Il est à peine intellectualisé. Il refuse de voir à quel point il est dépassé mais il a le mérite d'essayer de revenir sur le devant de la scène par lui-même. S'il venait à découvrir que tu n'es qu'un humain, il entrerait aussitôt en dépression.
    Noctambule sourit, puis haussa les épaules. Il se tourna vers la sortie et programma son point de chute sur le voile nacré, entrant l'adresse d'un serveur neutre, à la lisière floue du Gray et du DarkNet, d'où il repartirait, une fois les lignes de codes gérant la virtualisation de son esprit débarrassées des mouchards et autres spywares récoltés en ce lieu.
    - S'il creuse un peu plus, il trouvera peut-être que je suis l'humain qui a battu le supercalculateur Deeper Blue et qui tient tête à Hydra en version Scylla sans assistance. On se voit bien dans quelques microcycles pour notre propre match, d'ailleurs ?
    Devant l'humain, le vélociraptor diminua de taille et de volume jusqu'à se muer en un petit coelophysis vert. Le dinosaure faisait cliqueter ses griffes les unes contre les autres, en affichant des smileys inquiets au-dessus de sa tête.
    - Noctambule, je dois t'informer de quelque chose, dit-il. Je ne suis pas venue pour faire la route avec toi, mais pour te demander de ne pas aller jouer contre moi.
    Tournant sa tête de part et d'autre, Hydra repéra un oeil multicolore qui flottait au-dessus d'eux, un des agents de collecte de l'IA Shannon, le successeur d'un ancien moteur de recherche. L'humain le vit également et voulut enclencher par réflexe son programme anti-intrusion avant de se heurter aux restrictions locales du serveur.
    - Rejoignons-nous à l'Opéra, conclut Noctambule.
    Dans le même mouvement, les deux avatars franchirent le voile et entrèrent les coordonnées du serveur suivant. Noctambule déboucha instantanément dans un forum de discussion, matérialisé ici sous la forme d'une grande place arborée. À l'ombre des troncs, des statues de mèmes internet tels que Nyan Cat et le Dramatic Chipmunk tournoyaient doucement sur leur socle. L'humain s'engouffra aussitôt dans un autre voile. Il sauta ainsi de place en place, quittant les strates supérieures du GrayNet pour s'approcher des Darks et rejoindre sa destination. Le cerveau habitué à ces déplacements à haut débit, il ne ressentit aucun malaise en prenant pied dans la poussière binaire.

  • Dans une France médiévale à l'histoire revisitée par les Clans et les rituels, Erem du Clan de l'Ellipse met ses déductions hors du commun au service de la justice pour élucider les crimes et les énigmes les plus étranges de son monde.
    Suivez son histoire depuis Paris, en passant par Strasbourg, Rouen et Provins, où il affrontera, tour à tour les mystères et les dangers de ces villes, qu'ils prennent la forme d'une simple lettre, de reptiles humanoïdes, de pétrifications et de complot.
    Meurtre à Provins, l'une des quatre nouvelles de ce recueil, a été récompensée par le prix Zone Franche 2011 lors de sa première publication dans le webzine Mots & Légendes 3.


  • Anthony Boulanger (prix Merlin 2010) nous offre un voyage entre science-fiction et fantasy, à travers une série de nouvelles où magie, golems et licornes côtoient vaisseaux spatiaux et planètes étranges. Ce recueil offre ainsi de merveilleux plaidoyers sur l'homme et son avenir, à cent mille lieux des visions pessimistes que l'on reproche souvent à la science-fiction.

  • L'union tissée entre un père et son enfant est un lien primordial qui demeure bien au-delà du temps partagé, mais que se passe-t-il lorsque cette relation est non-fonctionnelle, défaillante, dangereuse ? Rabaissées, violentées, ignorées, quel destin attend ces pauvres âmes qui portent les stigmates d'une jeunesse gâchée ? Pourront-ils engendrer une nouvelle génération ou bien les séquelles de leurs traumas ne provoqueront-elles que la répétition de maux profonds ?

    À travers les nouvelles de ce recueil, oscillant entre réel et fantasme, des Fils et leur Géniteur se fuient, se pourchassent, se détruisent, volant en éclats de vie et de peur. La plume d'Anthony Boulanger suit l'évolution de cette relation, en quête de compréhension et d'un changement possible afin d'effacer les erreurs vécues par les générations meurtries.

  • « Le Corbeau a de son bec attrapé la Vie et l'a déchirée de ses serres. Cet enfant mourra violemment.
    Cet enfant mourra jeune. Il ne verra pas son vingt-et-unième printemps.
    Cet enfant mourra par les armes.
    Votre fils mourra la nuit de ses vingt ans de la main du meilleur des guerriers de ce monde. »

    Tels furent les mots prononcés par le Corbeau-Devin à la naissance du prince Corvid.
    Tels furent les mots qui façonnèrent l'existence de Corvid et le forcèrent, dès son plus jeune âge, à apprendre le maniement des armes pour lutter contre le meilleur guerrier de ce monde.

    En voulant changer sa destinée par l'épée, Corvid parviendra-t-il à lever la menace qui pèse sur sa vie et à se libérer de la malédiction des Corbeaux ?



  • Halen n'a qu'une idée en tête, rencontrer le Roy des Miracles. Ni la guerre entre les Insectes et les Manipulateurs de Golems, ni la distance depuis la Mer de Soufre jusqu'à la forêt d'Eliande ne l'ont détourné de cet unique objectif : demander au grand seigneur qu'il répare Joren, son ours en peluche et que la vérité apparaisse au sein de sa cour.

  • La Station internationale lunaire a besoin d'un pilote chevronné pour expérimenter le Serpentaire, un tout nouveau vaisseau capable d'ouvrir des tunnels pour voyager vers le futur.
    Le colonel James Edward Perry est le pilote parfait pour cette mission : seul, sans attache familiale ou émotionnelle, curiosité maladive, mais sait se plier aux ordres. Respect de la hiérarchie. Contrôle extrême de ses réactions face aux imprévus...
    Oui, James est vraiment le pilote parfait pour découvrir ce qui a provoqué l'échec des précédentes expériences.

  • Découvrez "Disparition programmée", une nouvelle extraite du recueil Géniteur et Fils, écrit par Anthony Boulanger, qui vous narre le destin d'un jeune garçon à l'invisibilité contagieuse.

  • Qu'est-ce que le Quantpunk ? C'est la question à laquelle les douze auteurs de ce recueil ont eu à répondre, dans une tentative de créer un nouveau genre, dérivé du cyberpunk et du steampunk, faisant appel aux découvertes de la physique quantique et des technologies qui en découlent, sans oublier la philosophie propre au mouvement punk.
    Le résultat ? Onze textes plutôt disparates, preuve s'il en faut que l'exercice n'a rien d'évident. Le « Quantpunk », tout comme la mécanique quantique, résiste à la compréhension. Vouloir le définir, c'est laisser s'effondrer une foule de possibilités pour n'en conserver qu'une. Le regard de l'auteur influe sur son univers, et c'est particulièrement flagrant dans les textes qui constituent ce recueil.
    Le Quantpunk est-il science-fiction, fantasy ou fantastique ?
    Il est tout cela à la fois.
    Est-il facétieux ou sérieux ?
    Tout cela à la fois.
    Jusqu'à ce que vous ayez tranché.

  • Après la guerre il reste quoi ? Et de quelle guerre parle-t-on ? Une guerre est un abcès crevé, une accumulation trop intense qui a fini par exploser entre plusieurs protagonistes, individus, communautés, nations, organismes, mondes.... et qui, à son issue, engendrera une nouvelle situation avec des vainqueurs, des vaincus, des victimes et leurs souvenirs, des profiteurs et des laissés-pour-compte, avec de l'exaltation, du doute, de l'espoir ou de la résignation, avec de la ruine.
    Alors, après la guerre, peut-être que les choses se sont tassées et qu'on reconstruira plus fort, plus beau, plus résistant ou peut être que l'hostilité repartira de plus belle et qu'on se précipitera encore une fois, comme toujours, sur la route d'un nouveau cataclysme.
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    Après la guerre ; 19 textes ravagés - 19 auteurs qui ont survécu.

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