Langue française

  • Ce qui n'a pas de prix

    Annie Le Brun

    • Stock
    • 16 Mai 2018

    C'est la guerre, une guerre qui se déroule sur tous les fronts et qui s'intensifie depuis qu'elle est désormais menée contre tout ce dont il paraissait impossible d'extraire de la valeur. S'ensuit un nouvel enlaidissement du monde. Car, avant même le rêve ou la passion, le premier ennemi aura été la beauté vive, celle dont chacun a connu les pouvoirs d'éblouissement et qui, pas plus que l'éclair, ne se laisse assujettir.
    Y aura considérablement aidé la collusion de la finance et d'un certain art contemporain, à l'origine d'une entreprise de neutralisation visant à installer une domination sans réplique. Et comme, dans le même temps, la marchandisation
    de tout recours à une esthétisation généralisée pour camoufler le fonctionnement catastrophique d'un monde allant à sa perte, il est évident que beauté et laideur constituent un enjeu politique.
    Jusqu'à quand consentirons-nous à ne pas voir combien la violence de l'argent travaille à liquider notre nuit sensible, pour nous faire oublier l'essentiel, la quête éperdue de ce qui n'a pas de prix ?

  • C´est au fil d´une vingtaine de chroniques libres, parues dans La Quinzaine littéraire à partir de 2001, et d´une dizaine d´autres textes que la plume tranchante d´Annie Le Brun prend ici la mesure des tendances intello-culturelles de notre époque. Ailleurs et autrement balaie ainsi un spectre très large : des observations sur la langue des médias («Langue de stretch») côtoient des réflexions sur l´alimentation («Gastronomie : qui mange qui?»), une tentative de réhabiliter des auteurs oubliés tels Éric Jourdan ou François-Paul Alibert («De la noblesse d´amour») alterne avec des attaques contre le «réalisme sexuel» et l´appauvrissement de nos horizons sensibles. Des expositions vues et des livres lus - souvent des rééditions d´oeuvres rares - alimentent une pensée en perpétuel mouvement qui s´intéresse autant à des figures comme René Riesel («La splendide nécessité du sabotage»), qu´à la déforestation en Amazonie, la lingerie de Chantal Thomass ou encore la lycanthropie... Et si Annie Le Brun ne manque pas de se référer à Sade, Roussel ou Jarry, c´est pour y trouver la distance qui lui permet de débusquer les formes toujours nouvelles que prend l´inacceptable de ce temps mais aussi d´exalter ce qui mérite encore de l´être. Non sans humour, elle nous présente une précieuse perspective : «L´increvable soleil de la médiocrité n´a pas fini de fasciner. Mais, s´il est un moyen d´y échapper, voire de le combattre, ne serait-ce pas de commencer à regarder ailleurs et autrement?»

  • On ne compte plus les critiques de l'ère numérique. Mais elles ont en commun de ne pas voir la nouveauté d'un monde où, pour la première fois, le capital et la technologie se confondent absolument, obéissant à la même croissance exponentielle, avec la même visée de tout réduire à un objet de calcul.
      Ainsi le regard humain est-il devenu pour le capital la matière première la plus recherchée. Surtout depuis que la production et la reproduction des images sont redéfinies par la révolution que représente l'instantanéité de leur distribution. Aussitôt produite, toute image peut être immédiatement diffusée par n'importe quel possesseur de smartphone - autrement dit, tout le monde. 
      En une dizaine d'années, la distribution s'est imposée au coeur d'une nouvelle économie du regard, où il n'est aucune image qui ne soit en même temps objet de profit et moyen de contrôle.
      Il en résulte une complète reconfiguration de notre perception. N'existe plus que ce qui est rendu visible par la technologie. Rien n'échappe à cette dictature de la visibilité, qui nous empêche de voir à quelle modélisation nos vies sont continuellement soumises, en fonction d'algorithmes envahissant tous les domaines, scientifique, politique, esthétique, éthique, érotique... Persuadés d'être de plus en plus libres, nous nous sommes bâti  la plus inquiétante prison d'images.
      Comme d'autres ont autrefois réussi à sortir du labyrinthe qui les retenait en en reconstituant les plans, notre seule chance est d'essayer de comprendre quelle sombre histoire se trame entre image, regard et capital. En dépend le peu de liberté qui nous reste.

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