Les possédés

À propos

Extrait Pour raconter les événements si étranges survenus dernièrement dans notre ville, je suis obligé de remonter un peu plus haut et de donner au préalable quelques renseignements biographiques sur une personnalité distinguée : le très honorable Stépan Trophimovitch Verkhovensky. Ces détails serviront d’introduction à la chronique que je me propose d’écrire. Je le dirai franchement : Stépan Trophimovitch a toujours tenu parmi nous, si l’on peut ainsi parler, l’emploi de citoyen ; il aimait ce rôle à la passion, je crois même qu’il serait mort plutôt que d’y renoncer. Ce n’est pas que je l’assimile à un comédien de profession : Dieu m’en préserve, d’autant plus que, personnellement, je l’estime. Tout, dans son cas, pouvait être l’effet de l’habitude, ou mieux, d’une noble tendance qui, dès ses premières années, l’avait constamment poussé à rêver une belle situation civique. Par exemple, sa position de « persécuté » et d’« exilé » lui plaisait au plus haut point. Le prestige classique de ces deux petits mots l’avait séduit une fois pour toutes ; en se les appliquant, il se grandissait à ses propres yeux, si bien qu’il finit à la longue par se hisser sur une sorte de piédestal fort agréable à la vanité. Je crois bien que, vers la fin, tout le monde l’avait oublié, mais il y aurait injustice à dire qu’il fut toujours inconnu. Les hommes de la dernière génération entendirent parler de lui comme d’un des coryphées du libéralisme. Durant un moment, – une toute petite minute, – son nom eut, dans certains milieux, à peu près le même retentissement que ceux de Tchaadaïeff, de Biélinsky, de Granovsky et de Hertzen qui débutait alors à l’étranger. Malheureusement, à peine commencée, la carrière active de Stépan Trophimovitch s’interrompit, brisée qu’elle fût, disait-il par le « tourbillon des circonstances ». À cet égard, il se trompait. Ces jours-ci seulement j’ai appris avec une extrême surprise, – mais force m’a été de me rendre à l’évidence, – que, loin d’être en exil dans notre province, comme chacun le pensait chez nous, Stépan Trophimovitch n’avait même jamais été sous la surveillance de la police. Ce que c’est pourtant que la puissance de l’imagination ! Lui-même crut toute sa vie qu’on avait peur de lui en haut lieu, que tous ses pas étaient comptés, toutes ses démarches épiées, et que tout nouveau gouverneur envoyé dans notre province arrivait de Pétersbourg avec des instructions précises concernant sa personne. Si l’on avait démontré clair comme le jour au très honorable Stépan Trophimovitch qu’il n’avait absolument rien à craindre, il en aurait été blessé à coup sûr. Et cependant c’était un homme fort intelligent...

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  • EAN

    9791020005465

  • Disponibilité

    Disponible

  • Nombre de pages

    624 Pages

  • Action copier/coller

    Non

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    Dans le cadre de la copie privée

  • Partage

    Dans le cadre de la copie privée

  • Nb Partage

    6 appareils

  • Poids

    5 534 Ko

  • Distributeur

    Numilog

  • Support principal

    ebook (ePub)

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