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Madame la faïencière

de

Coop Breizh | | Fiche technique
6,99 €
Format EPUB | Adobe DRM (En savoir plus sur les formats)
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Résumé

Extrait

Certes on est triste, le jour des Morts ; pourtant on se sent moins seul, à pleurer chacun les siens, mais tous ensemble. Ce qui manquait le plus, c’était la messe du matin offrant à toutes les familles de communier dans le deuil, avant de s’éparpiller dans les cimetières, vers les tombes familiales, puis de se réunir autour d’un repas, respectueux mais convivial. Après les excès de ses farouches détracteurs, aujourd’hui écartés du gouvernement, la religion n’avait pas pour autant retrouvé la place qui était la sienne avant la Révolution, ni ses fonctions les plus évidentes. Entre autres, celle de rythmer le temps.

— Te voilà déjà ! Je ne t’attendais pas si tôt ! Aide-moi à habiller les petits, je n’en ai pas pour bien longtemps !

Marie Denise Bérardier, bravant les frimas du petit matin, était sortie de bonne heure et s’était déjà rendue sur la tombe de ses petits nouveau-nés et de son défunt mari, autour de l’église Saint-Mathieu. Bientôt six ans qu’elle était veuve ! Elle avait ensuite fait le grand tour par le pont Sainte-Catherine, longeant l’Odet à l’aller, puis au retour, sur l’autre rive, jusqu’à la manufacture de faïence, pour y rejoindre sa cousine Marie Élisabeth. Elles étaient convenues de se rendre ensemble au cimetière de l’ancienne église de Locmaria.

Sur les douze enfants qu’avait eus Marie Élisabeth et les neuf qui lui restaient en vie, elle n’avait que deux filles : Élisabeth, qui avait pris dix-huit ans cet été, devenait une belle jeune femme, et la petite Julie dont on venait juste de fêter les trois ans paraissait encore un enfançon.

Un à un, les trois plus jeunes fils de la faïencière, âgés de huit à douze ans, vinrent embrasser Marie Denise. Puis arriva son filleul, son préféré, Denis, dans sa tenue du dimanche :

— Oh ! la ! la ! on dirait un homme comme ça !

Bien que de taille moyenne, il était bien bâti, habitué à travailler à la manufacture et à porter de lourdes charges. Il allait avoir seize ans le mois prochain, mais en paraissait vingt.

— Bon, tout le monde est prêt, en route !

Marie Élisabeth savait que ses trois grands fils ne se souciaient pas de la rejoindre et se rendraient sur les tombes quand ils l’auraient décidé. Clément, même s’il poursuivait sa demeure dans la faïencerie, était majeur, depuis que la loi mettait la majorité à vingt et un ans, et venait d’être à nouveau nommé conducteur principal des Ponts et Chaussées du Finistère. Depuis la chute de Robespierre et de la Montagne cet été, l’ancien personnel politique du département rentrait en grâce et la famille De la Hubaudière également, bien que privée de son chef. Mais Clément avait de la personnalité et valait son père !

Le second, Jean-Marie, qui serait majeur avant Noël, se partageait entre l’aide à la manufacture, ses tentatives encore timides dans le négoce et les périodes forcées à l’armée, sous la coupe de son frère aîné, toujours capitaine de la garde nationale. Joseph, le troisième fils, plus attiré que ses aînés par la faïencerie, y secondait sa mère. Ils viendraient plus tard au cimetière, mais ils viendraient, car ils avaient bien connu leur grand-père Caussy. Ce n’était pas le cas des petits.

Le groupe descendit le large escalier de la Grande Maison et emprunta la rue Basse qui débouchait sur la place de l’église. La chapelle de Sainte-Barbe avait disparu, rasée et vendue aux marchands de matériaux comme bien national. Le couvent de Locmaria, déserté et inerte, offrait un bien triste spectacle, tel une coquille vide sur le bord de l’Odet. Au pied de l’église désaffectée, et fermée en attendant sa vente, se tassait entre ses vieux murs le cimetière dont toutes les croix avaient été abattues sur l’ordre de la Montagne, au moment où elle s’était saisie d’un pouvoir exercé avec insolence.

Cette désolation ajoutait à la tristesse des deux femmes.

— Mon Dieu ! Dire que l’on a connu tout cela si beau, si bien entretenu… Elle est belle, leur révolution !

— Ma pauvre, plus de messe, plus de religieuses, plus de recteur, plus d’enterrements ici… Le village est mort… Il était si vivant !… Ils ont tout tué en un rien de temps !

— Nos aïeux verraient cela, ils se retourneraient dans leur tombe ! Eux qui avaient apporté tant de vie à Locmaria !…

Avant de s’effondrer à la suite de Robespierre, le parti de la Montagne avait eu le temps de poursuivre son œuvre destructrice envers tout ce qui rappelait la royauté, la religion, la féodalité et l’ordre ancien. En éliminant aveuglément ceux qui faisaient figure d’élites de la nation et en tenaient les rênes, il avait aussi démantelé tout ce qui produisait des richesses, évincé ceux qui les avaient créées et pouvaient en créer de nouvelles. Le pays vivait aujour-d’hui dans la misère, dans la crainte du lendemain, sans chef et sans perspectives claires.

— Les enfants, faites une prière sur la tombe de vos grands-parents.

Marie Élisabeth, après sa prière, resta immobile en pensant à son père. Elle le revoyait s’activer dans la faïencerie lorsqu’elle était jeune, dresser des plans, faire rehausser les bâtiments et construire de nouveaux fours, paver les cours, édifier des galeries extérieures, améliorer l’outil de travail, lui disant que tout cela était pour elle… Elle l’entendait encore lui prodiguer tous ses conseils comme si elle avait été un garçon, persuadé qu’un jour elle mènerait seule l’entreprise familiale. Il lui avait remis entre les mains l’honneur de ses aïeux, elle se devait de ne pas le décevoir et s’y attachait depuis longtemps. Marie Denise la tira de sa rêverie :

— Tu te rappelles, ton père, ce qu’il nous disait des belles idées de Rousseau, de Montesquieu et des autres ?

— Oh oui ! Comme si c’était hier : il faut douter des plus belles théories, car les hommes ne sont que des hommes ! Seule la pratique vérifie si les idées étaient bonnes ou non à appliquer. Il ne s’était pas trompé !

— Ton père était un sage !

— Non, un Normand ! Tiens, voilà la tombe du grand-père Bousquet et de la grand-mère Isabeau. Voyez, les enfants, ce sont nos ancêtres de Provence qui ont construit la manufacture et toutes les belles maisons que je vous ai montrées, comme le manoir de Rosmaria, chez le cousin Bérardier.

Lire la suite

9782843467813

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Informations

Titre Madame la faïencière
Auteur
Editeur Coop Breizh
Date de publication 1 juin 2010
Catégorie Romans et nouvelles
Langue FR
Date de livraison Immédiat (à partir de la date de publication)

Droits numériques

Ean EPUB 9782843467813
Type de protection Adobe DRM
Ean papier 9782843464515
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